Il y a des retours que l'on attend comme on attend une saison. Celui de Lee Chang-dong, cinéaste sud-coréen de 72 ans, en est un. Possible Love, son septième long métrage et son premier depuis Burning en 2018, a été présenté en compétition à la Mostra de Venise, avant une sortie en salles à la fin d'octobre et un lancement mondial sur Netflix le 6 novembre. Le film est aussi l'entrée de la Corée du Sud dans la catégorie du meilleur film international aux 99es Oscars, dont la cérémonie est prévue le 14 mars 2027.
Deux couples, un documentaire, une même tentation
Le point de départ est simple. Selon le résumé repris par Netflix, Mi-ok vit tranquillement avec son mari Ho-seok, un ouvrier licencié, et leur jeune fils. Un enterrement les met en contact avec Ye-ji, une documentariste qui prépare un film sur les travailleurs congédiés, et son mari Sang-woo, dont le train de vie contraste avec le leur.
La suite repose sur une amitié inégale. D'après Variety, Mi-ok accepte d'être filmée, se rapproche de Ye-ji, mais se découvre aussi troublée par une attirance pour Sang-woo, pendant que des fissures apparaissent dans les deux mariages. Le film s'ouvre sur un commandement biblique, « Tu ne convoiteras pas », et le Sight and Sound du British Film Institute note que le générique renvoie au « Décalogue 10 » de Krzysztof Kieślowski, tout en jugeant le parallèle narratif ténu.
Ce lien avec Kieślowski a une histoire de production. Selon Wikipédia, le projet était à l'origine rattaché à l'initiative du producteur Maciej Musiał de refaire les dix épisodes du Décalogue sous forme de longs métrages, aux côtés de Parallel Tales d'Asghar Farhadi. Lee affirme toutefois que son film n'adapte aucun épisode et raconte une tout autre histoire.
Un drame social qui s'appuie sur une blessure réelle
Le contexte n'est pas décoratif. Dans un entretien avec Deadline, Lee a expliqué que l'histoire s'inspirait des licenciements massifs d'un conglomérat coréen survenus il y a plusieurs années. Il avait d'abord mis le projet de côté, se demandant s'il avait le droit de raconter cela, alors que des documentaires existaient déjà sur le sujet.
NPR précise que le film a été nourri par un épisode de 2009, quand une usine d'automobiles a licencié le tiers de ses effectifs. Le syndicat des métallurgistes avait organisé une grève, réprimée brutalement par la police, et plusieurs ouvriers ont par la suite mis fin à leurs jours. Pour The Film Stage, Lee a aussi puisé dans la répression récente des grèves sous la présidence de Yoon Suk-yeol, un récit qui a commencé en 2022 avec les camionneurs et culminé deux ans plus tard avec la déclaration de la loi martiale.
Le Sight and Sound observe que les licenciés y sont surnommés « les Morts » et ceux qui conservent leur emploi « les Vivants », ce qui fait du film une histoire de fantômes où les seconds ne voient tout simplement pas les premiers.
Le désir comme révélateur de classe
C'est là que le film se distingue. Pour la critique d'Empire, il s'agit d'un nouveau film sur les nantis et les démunis, mais aussi sur le flux d'un mariage, sur les rêves réalisés ou abandonnés au nom de l'amour, et sur la convoitise. Le magazine britannique y voit aussi une réflexion sur l'éthique du documentaire : peut-on faire un film honnête sans lien intime avec son sujet, et peut-on le faire sans exploitation si ce lien existe?
IndieWire souligne que la cinéaste en herbe veut montrer comment les travailleurs sont laissés pour compte, mais ne perçoit pas les façons condescendantes dont elle empiète sur la dignité de ses sujets. Le Hollywood Reporter relève de son côté que Lee et sa coscénariste Oh Jung-mi refusent d'en faire des riches odieux. Les personnages de Ye-ji et Sang-woo sont nuancés, même si le choix d'une cinéaste fortunée de filmer la disparition du travail soulève des questions éthiques.
La dernière heure se déroule dans la villa balnéaire du couple fortuné. D'après IndieWire, un karaoké arrosé et des promenades à l'aube sur la plage privée donnent une dimension plus physique à l'exploration de la liberté et du pouvoir. Roger Ebert.com parle d'un récit où l'on ne sait jamais où l'on va, mais où la destination semble la seule possible.
Tout le monde n'est pas conquis sans réserve. Le Sight and Sound estime que Lee n'est pas ici à son plus subtil : le long acte final prépare un affrontement trop visiblement calculé, et la désinvolture de Sang-woo, qui se vante de ses affaires au téléphone, rappelle les stéréotypes des yuppies des années 1980. The Film Stage juge pour sa part le film plus didactique et moins allégorique que Burning, et se demande si le cinéaste n'a pas voulu en dire un peu plus que le film ne peut en contenir.
Un cinéaste lent, un parcours singulier
Lee Chang-dong est né à Daegu en 1954. Selon le Letterboxd Journal, il a commencé comme romancier et dramaturge, avant de travailler à partir de 1993 aux côtés de Park Kwang-su, figure de la Nouvelle Vague coréenne. Il a ensuite été ministre de la Culture et du Tourisme de 2003 à 2004, selon sa fiche de Wikipédia. Il en a gardé une œuvre rare : sept longs métrages en près de trois décennies, de Green Fish (1997) à Possible Love.
L'attente entre deux films n'a rien d'inhabituel chez lui. Le site Martin Cid rappelle que huit ans séparaient déjà Poetry de Burning. Netflix cite le cinéaste : il n'est pas, dit-il, du genre à faire des films facilement et doit savoir ce que le film signifie avant de commencer.
Burning, adapté d'une nouvelle de Haruki Murakami, a été le premier film coréen à atteindre la présélection des neuf finalistes à l'Oscar du meilleur film en langue étrangère, d'après Wikipédia. Il a aussi obtenu le prix FIPRESCI à Cannes en 2018.
Venise, puis la course aux Oscars
La réception a été chaleureuse dès la première projection. Deadline a rapporté une ovation de six minutes et demie à Venise. La Korea Herald précise que le film y a obtenu le Lion d'argent, Grand Prix du jury, une première pour un film coréen dans cette catégorie, ainsi que le prix FIPRESCI. Il s'agit du premier prix vénitien pour un film coréen depuis le Lion d'or de Kim Ki-duk pour Pietà en 2012. Le Lion d'or est allé à Woman Unknown de May El-Toukhy.
En acceptant son prix, Lee a déclaré, selon la Korea Herald, vivre à une époque où le sens du travail s'efface et où les liens humains se rompent, et avoir réalisé le film pour demander ce que le cinéma peut et doit faire en pareil temps.
La candidature aux Oscars a été arrêtée par le Conseil du film coréen (KOFIC), qui a retenu le film plutôt que Hope de Na Hong-jin, rapporte World of Reel. Variety indique qu'un comité de 15 membres a salué la maîtrise formelle du film, son humanisme et ses personnages denses. Les membres ont aussi relevé qu'une équipe de Netflix prépare une campagne qui va jusqu'à une poussée dans la catégorie du meilleur film.
C'est un enjeu stratégique pour la plateforme. Screen Daily rappelle que Netflix a déjà remporté l'Oscar du meilleur film international avec Roma en 2019 et À l'Ouest, rien de nouveau en 2023. Le Hollywood Reporter souligne que le film est entièrement financé par Netflix, ce qui est, dit-il, plutôt inhabituel pour les deux parties. Selon Wikipédia, Lee affirme que Netflix a accepté le scénario dès sa lecture et lui a garanti son autonomie artistique.
Les statistiques d'une candidature coréenne restent toutefois modestes. Selon Variety, la Corée du Sud soumet des films dans cette catégorie depuis 1962, et Burning a été le premier à atteindre la liste préliminaire. Le pays avait l'an dernier proposé No Other Choice de Park Chan-wook, qui a atteint cette étape sans obtenir de nomination, selon Screen Daily.
Le pari de la salle et du petit écran
Reste une inconnue : la manière dont le film sera regardé. Le média coréen SBS Star note que la seule inquiétude tient aux spectateurs qui le verront en morceaux. Sans l'enceinte d'une salle, écrit-il, il faudra s'immerger activement dans l'histoire pour en saisir le monde. Empire formule la même réserve : le rythme posé et la densité des images pourraient rebuter ceux qui consultent un second écran.
Le film dure 164 minutes et ne cherche ni le choc ni les rebondissements. Pour Roger Ebert.com, Lee privilégie le personnage sur le message, et les critiques le comparent à d'autres œuvres sociales coréennes récentes. Empire le situe aux côtés de Parasite de Bong Joon-ho et de No Other Choice, mais note que Lee, là où ses pairs passent par le genre, est ici plus fébrile et plus personnel.
Le calendrier des prochaines semaines servira de test. Selon Wikipédia, le film est nommé aux Gotham Awards le 30 novembre, notamment dans la catégorie du meilleur film international, et aux Blue Dragon en Corée le 25 novembre. L'Association coréenne des critiques de cinéma l'a de son côté couronné meilleur film, d'après la même source. Le verdict de l'Académie, lui, ne viendra qu'au printemps.
