Il y a quelques années, les investisseurs américains se rendaient en Chine pour visiter des usines d'électronique ou de véhicules électriques. Aujourd'hui, ils y vont pour voir des robots. Selon Business Insider, plusieurs d'entre eux font désormais la tournée des fabricants chinois de robotique afin de mesurer sur le terrain l'avance, ou le retard, de leurs propres champions. Le constat de départ est simple : la robotique est la dernière obsession de la Silicon Valley, mais la Chine y travaille depuis des années.
Une obsession californienne, un savoir-faire chinois
La vague actuelle porte un nom à la mode, l'« IA physique » : des modèles d'intelligence artificielle qui ne se contentent plus de produire du texte ou des images, mais qui pilotent des machines capables d'agir dans le monde réel. Les capitaux affluent, les valorisations grimpent et les démonstrations spectaculaires se multiplient.
Mais une démonstration n'est pas une chaîne de production. C'est précisément ce que cherchent à vérifier les investisseurs qui traversent le Pacifique. Fabriquer un prototype impressionnant est une chose; sortir des milliers d'unités fiables, à coût maîtrisé, en est une autre. Sur ce terrain, l'écosystème industriel chinois, avec ses fournisseurs de moteurs, de capteurs, de batteries et de pièces de précision regroupés dans quelques régions, offre un avantage que les jeunes pousses occidentales peinent à reproduire.
La tournée a donc un double sens. C'est une visite de curiosité, mais aussi une démarche de prudence : avant d'injecter des centaines de millions de dollars dans une entreprise américaine ou européenne, il vaut mieux savoir à quel prix un concurrent chinois peut livrer un produit comparable.
Des valorisations qui s'emballent
Le contexte financier explique l'empressement. D'après Quartz, la jeune pousse allemande RobCo, fondée à Munich, a franchi le seuil du milliard de dollars de valorisation lors d'une vente secondaire d'actions détenues par ses employés. Son évaluation aurait doublé en neuf mois, signe que les investisseurs se précipitent sur l'IA physique et la robotique industrielle autonome. Bloomberg a également consacré un entretien vidéo à son cofondateur et chef de la direction, Roman Hölzl, qui a commenté cette étape avant de repartir pour San Francisco.
Le cas de RobCo est révélateur à plusieurs égards. D'abord, la licorne n'est ni américaine ni chinoise : elle est allemande, ce qui rappelle que la compétition ne se limite pas à un duel entre Washington et Pékin. Ensuite, sa croissance repose sur la robotique industrielle plutôt que sur les humanoïdes qui captent l'attention médiatique. Enfin, une vente secondaire, où les employés revendent une partie de leurs titres, indique que des investisseurs sont prêts à payer cher pour entrer au capital, sans attendre une levée de fonds classique.
Plus les valorisations montent, plus la question de la concurrence chinoise devient pressante. Un investisseur qui paie un milliard de dollars pour une entreprise doit être convaincu qu'elle ne sera pas écrasée par des rivaux produisant plus vite et moins cher.
La Chine, entre ambition industrielle et diplomatie des usines
Les fabricants chinois, eux, ne se contentent pas de produire pour leur marché intérieur. Selon The Star, AgiBot, l'une des entreprises chinoises de robots humanoïdes les plus en vue, aurait promis un investissement potentiel d'un milliard de ringgits malaisiens, soit environ 300 millions de dollars américains, après une rencontre avec le premier ministre malaisien Anwar Ibrahim. L'annonce illustre une stratégie d'internationalisation : implanter des capacités de production et de service dans d'autres pays, notamment en Asie du Sud-Est, tout en se rapprochant de nouveaux marchés.
Sur le plan technologique, l'écosystème chinois multiplie aussi les annonces. Interesting Engineering rapporte le dévoilement d'un robot humanoïde bipède présenté comme le premier du genre à être à la fois open source, complet et très performant. Si les caractéristiques de cette machine restent à vérifier de manière indépendante, la démarche s'inscrit dans un mouvement plus large : en ouvrant leurs plateformes, certains acteurs cherchent à fédérer des développeurs et à imposer des standards, une stratégie bien connue dans le logiciel.
La promesse et la mise en scène
Il faut tout de même garder la tête froide. Le New York Times a visité le Galaxy Robot Park de Séoul, en Corée du Sud, où l'on peut entrevoir ce que pourrait être une cohabitation future avec des robots humanoïdes. Le journaliste y décrit un mélange de technologie de pointe et de théâtralité, une formule qui résume bien l'état actuel du secteur : l'avenir est annoncé, présenté, mis en scène, mais pas encore livré à grande échelle.
Ce décalage entre la démonstration et le déploiement est au cœur des interrogations des investisseurs. Un robot qui danse sur scène ne prouve pas qu'il saura travailler huit heures par jour dans un entrepôt sans intervention humaine. D'où l'intérêt de visiter les usines : on y mesure les cadences, les taux de défauts, la maturité de la chaîne d'approvisionnement, bien plus que sur une vidéo promotionnelle.
Le goulot d'étranglement du calcul embarqué
Une autre contrainte pèse sur tous les acteurs, quelle que soit leur nationalité : le coût et la puissance du « cerveau » du robot. Selon 01net, Elon Musk a admis avoir fait des compromis sévères sur les puces destinées au robot humanoïde Optimus de Tesla : la puce AI5 disposerait de moitié moins de mémoire vive que prévu, et l'AI6 d'un tiers de moins. Selon le média français, l'objectif d'un million d'Optimus par an est à ce prix.
Ce détail technique en dit long sur l'arbitrage auquel tous les fabricants font face. Pour produire en grand nombre, il faut réduire le coût de chaque unité, ce qui oblige à rogner sur les composants les plus chers. Or c'est justement sur la maîtrise des coûts de fabrication que les industriels chinois prétendent exceller. La visite des investisseurs américains vise en partie à vérifier si cette promesse est tenue.
Un secteur qui doit aussi résoudre la question de la sécurité
À mesure que les robots sortent des laboratoires, la sûreté devient un enjeu commercial. RoboticsTomorrow.com a présenté SafeWorld, un laboratoire d'IA fondé par un professeur de Carnegie Mellon spécialiste de la sécurité de l'IA et par des entrepreneurs d'expérience, qui travaille déjà avec plusieurs entreprises du classement Fortune 50 pour tester et valider la sûreté de systèmes robotiques. Le positionnement, « le prochain milliard de machines », trahit l'ampleur de l'ambition, mais aussi la conscience que l'adoption massive dépendra de la confiance.
Pour les investisseurs, cet aspect pèse de plus en plus lourd dans l'évaluation d'une entreprise. Une machine rapide et bon marché, mais mal certifiée, pourra difficilement entrer dans des usines ou des espaces publics en Europe ou en Amérique du Nord, où la réglementation et la responsabilité juridique sont plus exigeantes. C'est peut-être là que les entreprises occidentales pourront tenter de se démarquer.
Ce qu'il faut retenir
La tournée des usines chinoises par les investisseurs américains est un indicateur précieux de l'état d'esprit du marché. Elle montre que l'enthousiasme pour l'IA physique est réel, mais qu'il se heurte à une réalité industrielle : la capacité à produire en série, à bas coût et de façon fiable. Sur ce terrain, la Chine part avec de l'avance, tandis que les États-Unis et l'Europe misent sur l'innovation logicielle, les modèles d'IA et la confiance réglementaire.
Reste à savoir qui l'emportera, ou si les deux approches se révéleront complémentaires. Ce qui est certain, c'est que la visite sur place est devenue un passage obligé : dans la course à la robotique, on ne juge plus seulement un produit, on juge une chaîne industrielle entière.
