Robotique

Robots humanoïdes en Chine : l'heure du tri a sonné

Plus de 150 fabricants, des livraisons en hausse mais des clients encore rares : un cabinet chinois prévoit qu'au moins 15 % des acteurs disparaîtront ou fusionneront d'ici trois ans.

Robots humanoïdes en Chine : l'heure du tri a sonné

La Chine produit la quasi-totalité des robots humanoïdes vendus dans le monde, mais l'industrie qui les fabrique commence à se heurter à une loi plus ancienne que la robotique : sans clients, les usines ne suffisent pas. C'est le constat d'une prévision publiée cette semaine, relayée notamment par l'Association for Advancing Automation (A3) et le Seoul Economic Daily, qui évoque une première grande consolidation du secteur.

Ce que dit la prévision

Le 3 novembre, lors de la conférence annuelle de la firme d'études de marché GGII à Shenzhen, son directeur général, Zheng Liyao, a présenté ses projections. Selon le Seoul Economic Daily, qui cite le média chinois Yicai, au moins 15 % des fabricants chinois de robots humanoïdes feront faillite ou seront absorbés par fusion d'ici trois ans. Le pays compte plus de 150 entreprises dans ce créneau, et la rentabilité reste insaisissable.

Les chiffres de production, eux, ne reflètent aucune crise. Toujours selon GGII, les livraisons de robots humanoïdes finis en Chine dépasseront 50 000 unités cette année, contre environ 18 000 l'an dernier, et le marché franchira les 10 milliards de yuans, soit à peu près le double d'il y a un an. Le problème, résume la firme, tient à l'écart entre la production et l'usage : les robots sortent des chaînes plus vite que les usines ne les adoptent. La plupart se limitent à des tâches de base et n'ont pas atteint le stade d'une exploitation commerciale stable.

Zheng Liyao situe le début de la première grande restructuration en 2027, prise en étau entre le financement et la commercialisation. Il s'agit d'une projection, pas d'un fait acquis, et A3 prend soin de le rappeler.

Les trois signaux qui convergent

Les prix des composants s'effondrent. D'après GGII, le prix de vente moyen des modules d'articulation a reculé d'environ 30 % sur un an, et une nouvelle baisse est attendue en 2027. Pour les clients, c'est une bonne nouvelle à terme. Pour les fabricants qui investissent encore massivement en ingénierie, en logiciel et en capacité de production, c'est une pression financière directe : ceux qui n'ont ni trésorerie solide ni technologie différenciante risquent de ne pas tenir si les prix baissent plus vite que la demande ne croît.

Les investisseurs resserrent les cordons. Selon la firme ITjuzi, les transactions de financement dans le secteur chinois de l'« intelligence incarnée » (le nom donné en Chine à l'IA physique) sont passées de 60 en septembre à 33 en octobre, soit un recul de 45 %. Les sommes levées n'ont fléchi que de 8,4 %, à 10,1 milliards de yuans. L'argent coule donc encore, mais vers moins de projets. A3 relève toutefois que ces données couvrent l'ensemble de l'intelligence incarnée, pas seulement les humanoïdes, et qu'un seul mois ne fait pas une tendance. Le contraste est néanmoins net avec le premier semestre, où, selon Reuters cité par A3, les entreprises chinoises d'IA incarnée avaient levé 93,5 milliards de yuans en 322 transactions, cinq fois le niveau de l'année précédente.

Pékin change de ton. Le 3 novembre également, la Commission nationale du développement et de la réforme (NDRC) a annoncé qu'elle renforcerait la surveillance des effets de l'IA sur l'emploi, y compris les risques de substitution de travailleurs, dans un contexte de consommation faible et de chômage des jeunes toujours préoccupant. Le même jour, Xiao Yuanqi, vice-responsable de l'Administration nationale de la réglementation financière, a mis en garde contre une surchauffe des investissements en IA, dont la concentration de capitaux fait grimper les coûts d'emprunt des autres industries. Aucune de ces déclarations ne vise précisément la fabrication de humanoïdes, précise A3, mais toutes deux montrent que les autorités examinent les risques économiques de cet emballement.

Un avertissement qui ne date pas d'hier

Le signal n'est pas nouveau. À la fin de novembre 2025, la porte-parole de la NDRC, Li Chao, avait déjà averti que plus de 150 entreprises produisaient des robots humanoïdes, dont plus de la moitié de jeunes pousses ou de nouveaux venus issus d'autres secteurs, avec un risque de produits « hautement répétitifs ». Selon Humanoids Daily, la crainte était de voir se rejouer le scénario des véhicules électriques : un afflux massif de capitaux qui débouche sur un excédent de produits indifférenciés sans faire progresser la technologie de fond. Des commentateurs avaient aussi évoqué le précédent des vélos en libre-service, ces millions d'engins fabriqués vers 2017 puis abandonnés dans des cimetières.

En 2026, des analystes ont multiplié les mises en garde. Selon The Next Web, Morgan Stanley a sondé les entreprises censées acheter ces robots : seulement 23 % se disaient satisfaites des produits disponibles, et l'autonomie des batteries plafonne à deux ou trois heures. La banque notait aussi que la production dépasse probablement les ventes, parce que de grands acteurs fabriquent des robots pour leur propre entraînement et leurs propres vérifications.

Le marché de la location illustre cette tension. Selon un reportage de CNN, le pays compterait plus de 153 000 entreprises de location de robots d'après les médias d'État, et un humanoïde peut se louer à partir de 3 500 yuans par jour, opérateur humain compris. Un succès commercial réel, mais qui révèle aussi les limites des machines : on loue souvent pour des spectacles et des démonstrations, moins pour du travail autonome.

Les introductions en Bourse, miroir du dilemme

Le cas d'Unitree résume l'ambivalence du moment. L'entreprise de Hangzhou a fixé le prix de son introduction à la Bourse de Shanghai (marché STAR) à 150,80 yuans par action, pour une valorisation d'environ 61 milliards de yuans, soit quelque 9 milliards de dollars américains, selon CNBC. Elle est devenue la première fabricante de robots humanoïdes cotée sur le continent. Son dossier est allé à un rythme record : selon China Daily, la demande d'inscription a été acceptée le 20 mars et approuvée par le comité d'admission le 1er juin, soit 73 jours.

L'engouement a toutefois précédé la réalité financière. Caixin Global rapportait, avant l'inscription, que le chiffre d'affaires d'Unitree avait atteint 1,69 milliard de yuans en 2025, mais que son bénéfice net du premier trimestre 2026 avait reculé de 47,7 %, à 50 millions de yuans, en raison de dépenses accrues. Unitree reste cependant un cas à part : elle est rentable, ce que ne sont pas ses concurrentes. Selon Value Add VC, l'action a bondi de plus de 600 % à l'ouverture, puis, d'après The Epoch Times, la capitalisation avait déjà reculé d'environ 244,8 milliards de yuans par rapport au sommet de la première journée un mois plus tard.

AgiBot, de son côté, a lancé en juillet son processus d'introduction à Hong Kong, avec une valorisation visée de 40 à 50 milliards de dollars de Hong Kong, selon les informations rapportées par plusieurs médias. Selon des sources citées par la presse financière, la direction aurait espéré davantage. En octobre, aucun prospectus public n'avait encore été déposé, d'après le profil publié par Venture Atlas. UBTech, cotée à Hong Kong, a de son côté affiché environ 2 milliards de yuans de revenus en 2025 pour une perte proche de 800 millions, selon Robotbelt.

Une consolidation n'est pas un échec

A3 se garde de conclure à un effondrement. La consolidation est courante dans les industries émergentes où de nombreux acteurs poursuivent des technologies concurrentes, et les survivants pourraient profiter de coûts de composants plus bas, de chaînes d'approvisionnement plus solides et d'une concurrence réduite. L'échelle manufacturière chinoise reste un atout réel. D'après les chiffres d'Agenticbrew, les fabricants chinois ont expédié plus de 97 % des humanoïdes vendus dans le monde au premier semestre 2026, sur quelque 19 100 unités.

Le vrai changement de nature est ailleurs. La compétition se déplace de la démonstration vers la fiabilité, le service après-vente et la valeur mesurable pour le client. Face à eux, les humanoïdes affrontent des robots industriels, des robots collaboratifs et des systèmes d'automatisation spécialisés qui offrent déjà des performances éprouvées, des réseaux de service et des coûts d'exploitation prévisibles. Et à mesure que le matériel se banalise, le logiciel d'apprentissage devient le facteur de différenciation, un point que A3 souligne et que le patron d'Unitree, Wang Xingxing, avait lui-même évoqué en disant que les cerveaux robotiques en sont à l'ère d'avant ChatGPT, selon Humanoids Daily.

Même constat à l'Ouest, à une autre échelle

La difficulté à transformer la prouesse technique en rentabilité n'est pas propre à la Chine. Aux États-Unis, GXO, géant de la logistique contractuelle, étend son partenariat avec Agility Robotics pour déployer le robot Digit sur deux sites supplémentaires, en Caroline du Nord et au Tennessee, selon The Robot Report. Mais le PDG de GXO, Patrick Kelleher, a reconnu lors d'une conférence sur les résultats que les humanoïdes n'avaient pas encore produit de rendement sur investissement. D'après le compte rendu publié par Martin Cid Magazine, GXO a mené 45 projets pilotes et ne compte aucun humanoïde en production cette année. Le déploiement le plus avancé repose sur un seul entrepôt en Géorgie, où Digit a déplacé plus de 100 000 bacs.

Les deux écosystèmes avancent ainsi par des voies différentes. La Chine mise sur la capacité industrielle, la baisse des coûts et le volume. Les entreprises américaines misent sur quelques déploiements payants, avec des commandes encore conditionnelles. Dans les deux cas, la même question demeure : qui paiera, et pour quelle tâche ?

Ce qu'il faut surveiller

Plusieurs échéances permettront de juger si la prévision de GGII se vérifie. D'abord, l'évolution des financements d'ici la fin de l'année, pour savoir si octobre est un accident ou le début d'une tendance. Ensuite, le calendrier d'AgiBot à Hong Kong et la tenue du cours d'Unitree, deux baromètres de l'appétit des investisseurs. Enfin, les signaux de Pékin : la NDRC a déjà évoqué la consolidation et le partage technologique comme voies souhaitables, selon Cryptopolitan, ce qui laisse penser que l'État pourrait orienter le tri plutôt que le subir.

Une chose est établie : la phase où il suffisait de faire danser un robot devant les caméras pour lever des fonds touche à sa fin. Celle où il faudra démontrer, contrat après contrat, pourquoi un client devrait en acheter un commence.