Culture

Un mur gaulois sous l'Hôtel-Dieu relance la vieille querelle de Lutèce

Un rempart de 22 mètres daté du Ier siècle avant notre ère a été mis au jour à deux pas de Notre-Dame. Assez pour trancher le débat entre l'île de la Cité et Nanterre ? L'archéologie invite à la nuance.

Un mur gaulois sous l'Hôtel-Dieu relance la vieille querelle de Lutèce

Il y a des chantiers qui font surgir des tuyaux, et d'autres qui font remonter deux mille ans d'histoire. Dans la cour de l'Hôtel-Dieu, à quelques dizaines de mètres du parvis de Notre-Dame, les archéologues ont mis au jour un mur long d'environ 22 mètres, attribué au Ier siècle avant notre ère. Une structure antérieure à la conquête romaine, donc gauloise, sur une île où l'on désespérait depuis des décennies de trouver autre chose que des tessons isolés et quelques monnaies.

Le quotidien suisse Le Temps a rapporté la découverte et les propos enthousiastes qui l'ont accompagnée : « la plus grande découverte archéologique de l'histoire de Paris », « la trace de Lutèce d'avant l'invasion romaine, décrite par Jules César dans La Guerre des Gaules ». L'enthousiasme se comprend. Mais entre un mur bien réel et une conclusion historique, il y a toute la distance que les archéologues passent leur carrière à mesurer.

Une querelle savante vieille de vingt ans

Pour saisir l'enjeu, il faut revenir au début des années 2000. Jusque-là, la localisation de Lutèce, chef-lieu du peuple gaulois des Parisii, semblait réglée par le texte même de César : dans le livre VII de La Guerre des Gaules, l'oppidum des Parisii est décrit comme situé « dans une île de la Seine ». L'île de la Cité, avec sa cathédrale, sa crypte archéologique et ses vestiges gallo-romains, faisait un candidat évident.

Le problème, c'est que les fouilles n'ont jamais vraiment suivi. Les campagnes menées sous le parvis de Notre-Dame dans les années 1960 et 1970 ont livré un riche dossier gallo-romain — quais, thermes, habitats — mais presque rien d'antérieur à la conquête. L'île paraissait petite, basse, inondable : un site plausible pour une bourgade de bateliers, difficilement pour l'oppidum fortifié que César décrit comme un verrou stratégique.

Puis Nanterre est arrivée. À l'ouest de Paris, dans une boucle de la Seine, les fouilles préventives conduites notamment par l'Inrap à partir de 2003, en amont de grands travaux d'aménagement, ont révélé une agglomération gauloise d'une ampleur inattendue : plusieurs hectares reconnus, des rues empierrées, des quartiers artisanaux, des monnaies, une occupation dense du IIe siècle jusqu'au début de l'époque augustéenne, avant un déclin rapide. Rien de comparable n'avait alors été documenté dans le bassin parisien. Une partie de la communauté scientifique en a tiré une hypothèse forte : et si la Lutèce des Parisii avait été là, et non sur l'île ?

Le débat n'a jamais été purement académique. Il oppose depuis vingt ans des équipes, des institutions et, accessoirement, des fiertés municipales. Paris tient à son berceau ; Nanterre, commune des Hauts-de-Seine longtemps réduite à sa banlieue, y voyait une revanche symbolique.

Ce que le mur dit, et ce qu'il ne dit pas

Un rempart daté du Ier siècle avant notre ère sur l'île de la Cité pèse lourd dans la balance, pour une raison simple : il comble précisément le trou documentaire qui affaiblissait la thèse parisienne. Il ne s'agit plus de mobilier résiduel, mais d'une construction, donc d'un investissement collectif, donc d'une communauté organisée.

Mais plusieurs questions restent ouvertes, et elles sont décisives. D'abord la datation fine : « Ier siècle avant J.-C. » couvre un siècle entier. Or la conquête de la Gaule s'achève en 52-51 avant notre ère. Un mur bâti en 80 avant notre ère et un mur bâti en 40 ne racontent pas la même histoire : le second pourrait relever d'une occupation post-conquête, dans le style indigène encore en usage. Seules les analyses en laboratoire — radiocarbone, dendrochronologie si des bois sont conservés, étude du mobilier stratifié — permettront de resserrer la fourchette.

Ensuite la nature de l'ouvrage. César décrit dans La Guerre des Gaules un mode de construction typiquement gaulois, le murus gallicus : une armature de poutres croisées, assemblées par de longs clous de fer, remplie de pierres et de terre, avec un parement extérieur. Si les vestiges de l'Hôtel-Dieu présentent cette signature, l'argument devient très solide. S'il s'agit d'un mur de terrasse, d'un quai ou d'un aménagement de berge, la portée est tout autre. À ce stade, la prudence s'impose.

Enfin, l'extension. Vingt-deux mètres, c'est un segment. Un oppidum suppose un circuit défensif, une surface enclose, un intérieur habité. Tant que le tracé n'est pas suivi et que des niveaux d'occupation contemporains ne sont pas documentés, on tient un indice majeur, pas une démonstration.

L'hypothèse la plus économique n'est peut-être pas binaire

Une partie des spécialistes rappelle depuis longtemps que la question « Paris ou Nanterre ? » est peut-être mal posée. Les territoires gaulois de la fin de l'âge du fer s'organisaient volontiers en réseaux : une agglomération ouverte, vouée à l'artisanat et aux échanges, pouvait coexister avec un point fortifié contrôlant un passage fluvial. Nanterre aurait été le lieu de vie et de production ; l'île, le verrou et le refuge. Rien n'interdit non plus un déplacement du centre de gravité au fil des décennies, avant que Rome ne réorganise l'ensemble en installant la ville romaine sur la rive gauche, autour de l'actuelle montagne Sainte-Geneviève.

Cette lecture a un mérite : elle cesse de plaquer sur l'âge du fer notre idée moderne de la capitale unique. Elle a un défaut : elle est moins spectaculaire, donc moins citée.

L'archéologie préventive, moteur silencieux des grandes découvertes

Ce qui frappe, dans ce dossier, c'est que rien n'aurait été trouvé sans travaux. Les vestiges de Nanterre sont sortis de terre à l'occasion d'aménagements ; le mur de l'Hôtel-Dieu apparaît dans le contexte de la transformation programmée de cet immense ensemble hospitalier au cœur de Paris. L'archéologie préventive, obligation légale en France depuis la fin des années 1990 et cœur de métier de l'Inrap, est devenue la principale pourvoyeuse de connaissances sur l'Antiquité européenne.

Le contraste est instructif avec un autre fait archéologique rapporté ces jours-ci en Allemagne : la Frankfurter Allgemeine Zeitung a relaté la découverte, près de Cologne, d'un dépôt de 934 deniers d'argent — environ trois kilos — allant de la République romaine au règne d'Hadrien, exhumé par un prospecteur. Trésor magnifique, mais document partiel : sorti de son contexte stratigraphique, un pécule livre beaucoup moins qu'un mur fouillé en place. C'est toute la différence entre l'objet et le contexte, et c'est précisément pourquoi la tranchée de l'Hôtel-Dieu, moins photogénique qu'un tas de pièces, vaut davantage sur le plan scientifique.

Prochaine étape : les publications, pas les communiqués

La suite est connue d'avance dans sa forme : relevés, analyses, datations, puis publication dans des revues à comité de lecture, où la découverte sera discutée, contestée, affinée. Ce processus prend des années. Les annonces politiques, elles, prennent une matinée.

Il reste que l'île de la Cité vient de récupérer ce qui lui manquait le plus : une preuve matérielle d'occupation structurée avant Rome. Pour un site fouillé depuis un siècle et demi et que l'on croyait épuisé, c'est déjà beaucoup. Reste à savoir si ce mur défendait Lutèce — ou seulement une partie de ce que les Parisii appelaient chez eux.