Il était 12 h 37, le samedi 30 septembre 2006, quand le tablier du viaduc de la Concorde s'est détaché de ses appuis pour s'écraser sur la voie de l'autoroute 19, dans l'est de Laval. En une fraction de seconde, comme le rappelle le Courrier Laval, deux véhicules qui circulaient sur la structure ont été emportés et d'autres, en dessous, ont été écrasés. Bilan : cinq morts et six blessés. Vingt ans plus tard, jour pour jour, la ville tient sa toute première cérémonie officielle de commémoration.
Une première cérémonie, deux décennies plus tard
C'est la Société d'histoire et de généalogie de l'île Jésus (SHGIJ) qui organise l'événement du mercredi 30 septembre, avec l'appui de la députée libérale sortante de Mille-Îles, Virginie Dufour. Le Courrier Laval parle sans détour de la réparation d'« une longue injustice » : depuis 2006, les familles endeuillées se recueillaient chaque année par leurs propres moyens, sans cadre institutionnel, sans rassemblement public organisé par une autorité.
Le choix de l'initiateur mérite qu'on s'y arrête. Ce n'est ni le ministère des Transports, propriétaire de la structure au moment du drame, ni la Ville de Laval qui prend l'initiative, mais un organisme d'histoire locale. Autrement dit, l'événement entre dans la mémoire collective par la porte du patrimoine plutôt que par celle de l'État. Le rôle de Virginie Dufour, dont la circonscription couvre l'est de Laval, donne toutefois une caution politique à la démarche.
Le calendrier ajoute une couche de lecture. La cérémonie se tient en pleine campagne électorale québécoise, à cinq jours du scrutin du 5 octobre. Média Laval rappelait récemment que Mme Dufour, candidate à sa réélection, mise notamment sur le transport collectif et les services dans l'est de l'île. Rien n'indique que la commémoration soit une opération partisane, mais la coïncidence invite les organisateurs à la sobriété et le public à la vigilance.
Pourquoi la mémoire publique a-t-elle tant tardé?
Aucune explication officielle n'a été fournie pour ce silence de vingt ans. Plusieurs facteurs permettent néanmoins de comprendre pourquoi ce drame est resté longtemps une affaire privée.
D'abord, le lieu. Un échangeur autoroutier n'est pas une place publique. On ne s'y arrête pas, on ne s'y rassemble pas. Le site de la tragédie a été reconstruit et a retrouvé sa fonction première : faire circuler des dizaines de milliers de véhicules. Le paysage lui-même a effacé la trace.
Ensuite, la question des responsabilités. La commission d'enquête présidée par l'ancien premier ministre Pierre Marc Johnson, créée dans les jours suivant l'effondrement, a conclu en 2007 à une responsabilité partagée entre plusieurs acteurs de la conception, de la construction et de l'entretien de l'ouvrage, sans désigner de coupable unique. Or, une responsabilité diluée rend la commémoration délicate : qui, parmi les institutions en cause, devait porter le geste symbolique sans paraître reconnaître une faute?
Enfin, la frontière entre les compétences. L'autoroute relevait de Québec, le territoire de Laval. Entre un ministère qui préfère parler de programmes d'inspection et une municipalité qui n'était pas gestionnaire de la structure, l'initiative commémorative n'appartenait naturellement à personne. Ce vide a laissé les familles seules avec leur deuil, année après année.
Ce qui s'est effondré ce jour-là
Le viaduc de la Concorde, mis en service au tournant des années 1970, reposait sur une conception particulière : son tablier s'appuyait sur des sortes d'assises en porte-à-faux, souvent appelées « chaises », intégrées aux culées. C'est à cet endroit précis que la structure a cédé.
Les travaux de la commission Johnson ont mis en lumière un faisceau de déficiences plutôt qu'une cause unique : une disposition inadéquate des armatures d'acier dans ces zones critiques, un béton de qualité insuffisante pour résister aux cycles de gel et de dégel, une dégradation progressive favorisée par l'infiltration d'eau et de sels de déglaçage, ainsi que des interventions d'entretien antérieures jugées mal adaptées. Une fissure s'était développée à l'intérieur même du béton, là où elle était difficile, voire impossible, à détecter par une inspection visuelle.
L'hypothèse du choc thermique
Dans son retour sur l'événement, le Courrier Laval met en avant une autre piste : un choc thermique aurait déclenché l'écroulement. Il faut bien distinguer ici deux notions. Les variations de température provoquent la dilatation et la contraction du béton et de l'acier, ce qui sollicite les appuis d'un pont. Sur une structure saine, ces mouvements sont prévus et absorbés. Sur un ouvrage déjà fragilisé de l'intérieur, une variation rapide peut agir comme la goutte qui fait déborder le vase.
L'hypothèse du choc thermique relève donc davantage du déclencheur que de la cause profonde. Elle n'entre pas en contradiction avec les conclusions de la commission sur les défauts de conception, de construction et d'entretien : elle éclaire plutôt le moment de la rupture. Le vrai problème demeure l'état d'une structure qui n'aurait jamais dû se trouver dans une telle vulnérabilité.
Les leçons que l'on dit avoir tirées
L'effondrement a provoqué une onde de choc bien au-delà de Laval. Quelques jours après le drame, le viaduc voisin du Souvenir, de conception semblable, était démoli par précaution. Partout au Québec, des structures du même type ont été inspectées en urgence.
La commission Johnson a formulé des recommandations visant à mieux documenter l'historique de chaque ouvrage, à renforcer la rigueur et la fréquence des inspections, à accorder une attention particulière aux éléments critiques peu visibles et à ne plus reporter indéfiniment l'entretien des structures vieillissantes. Dans la foulée, le gouvernement québécois a fortement augmenté ses investissements dans la réfection du réseau routier.
Reste la question que pose tout anniversaire de ce genre : ces leçons ont-elles tenu dans la durée? Les ouvrages construits pendant la grande vague autoroutière des années 1960 et 1970 continuent de vieillir, et l'entretien d'infrastructures est rarement une priorité spectaculaire dans les budgets publics. D'autres incidents survenus depuis sur le réseau québécois, sans commune mesure avec la Concorde, ont rappelé que la vigilance ne se décrète pas une fois pour toutes.
La difficulté est aussi démocratique. Les rapports d'inspection et les cotes d'état des structures existent, mais ils demeurent peu connus du grand public. Une mémoire vivante du drame peut justement servir à maintenir une pression citoyenne sur ces enjeux, au-delà des promesses formulées au lendemain de la catastrophe.
Une mémoire qui change de nature
En passant du recueillement privé à la cérémonie officielle, le souvenir du viaduc de la Concorde change de statut. Il cesse d'être uniquement la douleur de cinq familles pour devenir un fait d'histoire régionale, inscrit dans le récit de l'île Jésus au même titre que d'autres événements marquants.
Cette reconnaissance arrive tard, et les familles qui ont porté seules ce souvenir pendant vingt ans auraient toutes les raisons de le souligner. Mais elle ouvre une possibilité : que la commémoration du 30 septembre devienne un rendez-vous annuel, et pas seulement un geste d'anniversaire rond. Car la meilleure façon d'honorer les victimes demeure sans doute de rappeler, chaque année, que la sécurité d'un pont se joue bien avant le jour où il cède.
