Abitibi-Témiscamingue

Windfall en pause : l'économie minière de l'Abitibi suspendue à une décision de Québec

L'arrêt des travaux souterrains à Windfall, le 31 août, fige l'un des plus importants projets aurifères du Nord. L'Abitibi-Témiscamingue, qui fournit main-d'œuvre et services, attend le décret.

Windfall en pause : l'économie minière de l'Abitibi suspendue à une décision de Québec

Le chantier ne s'est pas vidé, mais il ne creuse plus. Selon Radio-Canada, les opérations souterraines ont cessé le 31 août sur le projet aurifère Windfall, situé à l'est de Lebel-sur-Quévillon. Le site fonctionne désormais au ralenti, dans l'attente de l'autorisation gouvernementale qui permettrait de passer de la phase d'exploration avancée à la construction d'une véritable mine.

Pour l'Abitibi-Témiscamingue, la nouvelle n'est pas anodine. Même si le gisement se trouve administrativement en Jamésie, sur le territoire d'Eeyou Istchee Baie-James, une bonne partie des travailleurs, des sous-traitants et des fournisseurs qui gravitent autour de Windfall viennent de Val-d'Or, d'Amos, de Rouyn-Noranda et des environs. Ce qui se décide pour ce projet résonne donc directement dans l'économie régionale.

Un projet d'envergure, longtemps en gestation

Windfall n'est pas un simple indice minéral. Le gisement est l'un des projets aurifères souterrains les plus avancés du Québec, travaillé depuis des années par des rampes d'exploration et des campagnes de forage intensives. Longtemps porté par Osisko Mining, il est passé sous le contrôle complet du groupe sud-africain Gold Fields, qui a racheté en 2024 la participation de son ancien partenaire. Le dossier est donc aujourd'hui entre les mains d'une multinationale qui exploite des mines sur plusieurs continents et qui arbitre ses investissements à l'échelle mondiale.

Ce changement de propriétaire n'est pas un détail. Une entreprise de cette taille peut supporter une période d'attente, mais elle compare aussi les délais et les coûts d'un projet québécois avec ceux de ses actifs ailleurs dans le monde. Chaque mois de suspension a un prix : maintien des installations, entretien des infrastructures souterraines, conservation d'une partie des équipes et de l'expertise.

Pourquoi Québec tient la clé

Le projet se trouve sur un territoire régi par la Convention de la Baie-James et du Nord québécois. Les grands projets y sont soumis à un régime d'évaluation environnementale et sociale particulier, qui fait intervenir des comités où siègent des représentants cris et gouvernementaux. Au terme de cet examen, c'est le gouvernement du Québec qui délivre, ou non, l'autorisation permettant de lancer la construction et l'exploitation.

C'est précisément ce feu vert qu'attend le promoteur. Tant que le décret n'est pas obtenu, l'entreprise ne peut pas engager la construction de l'usine de traitement, des aires d'entreposage des résidus ni des autres installations nécessaires à une exploitation commerciale. Poursuivre indéfiniment les travaux souterrains d'exploration sans perspective de production à court terme devient alors difficile à justifier sur le plan financier. D'où la décision de lever le pied, telle que l'a rapportée Radio-Canada.

Le calendrier ajoute une couche d'incertitude. La campagne électorale provinciale bat son plein, et les périodes électorales sont rarement propices aux grandes décisions administratives. Rien n'indique formellement que le dossier soit bloqué pour cette raison, mais l'entreprise comme les communautés savent qu'un changement de gouvernement, ou simplement le temps nécessaire à la formation d'un conseil des ministres, peut repousser l'échéance.

Les communautés cries au cœur de l'équation

Windfall se trouve sur les terres traditionnelles de la Nation crie de Waswanipi. Dans ce territoire, l'acceptabilité d'un projet minier ne se mesure pas seulement à des études d'impact : elle passe par des ententes avec les communautés concernées, par des engagements en matière d'emploi, de formation et de protection des activités traditionnelles comme la chasse, la pêche et le piégeage.

Les questions soulevées par un projet de cette taille sont connues : circulation accrue sur la route qui mène au site, gestion de l'eau et des résidus miniers, effets sur la faune et sur les territoires de trappe familiaux. Le processus d'évaluation propre à la Convention vise justement à intégrer ces préoccupations avant toute autorisation. Une pause prolongée a aussi des conséquences pour les travailleurs cris déjà embauchés ou en formation, qui comptaient sur la montée en puissance du chantier.

Lebel-sur-Quévillon, une ville qui connaît le prix de l'attente

Pour Lebel-sur-Quévillon, l'enjeu est particulièrement sensible. La petite ville a vécu de près la fermeture de son usine de pâtes et papiers et sait ce que signifie dépendre d'un employeur majeur. Un projet comme Windfall représente une promesse de stabilité : des emplois bien rémunérés, des contrats pour les entreprises locales, une clientèle pour les commerces et un argument pour attirer de jeunes familles.

Le ralentissement des activités se traduit à l'inverse par moins de travailleurs en transit, moins de nuitées, moins de repas servis et des carnets de commandes plus minces pour les entreprises de services. Les effets ne sont pas spectaculaires du jour au lendemain, mais ils s'accumulent si la pause se prolonge.

Le navettage, un enjeu régional qui se pose autrement

L'arrêt partiel de Windfall jette aussi un éclairage sur un débat plus large en Abitibi-Témiscamingue : celui du navettage. Comme l'a souligné Radio-Canada dans un reportage sur la campagne dans Abitibi-Est, les candidats peinent à proposer des solutions simples à ce phénomène, qui voit de nombreux travailleurs miniers venir d'ailleurs pour des rotations de plusieurs jours, sans s'installer dans la région.

Windfall, en raison de son éloignement, fonctionne largement sur ce modèle. Le site est loin des grands centres, et le travail par rotation y est la norme. Pour les villes de l'Abitibi, la question n'est donc pas seulement de savoir si le projet ira de l'avant, mais aussi de quelle manière ses retombées seront captées localement : par l'établissement de travailleurs dans la région, par les contrats confiés aux fournisseurs de Val-d'Or et d'ailleurs, ou au contraire par des allers-retours qui laissent peu de traces dans l'économie locale.

Un contexte aurifère favorable, mais pas illimité

La pause intervient alors que le prix de l'or se maintient à des niveaux historiquement élevés. Dans un tel contexte, chaque projet prêt à produire représente une occasion importante pour son promoteur. C'est aussi ce qui rend l'attente coûteuse : une fenêtre de prix favorable ne dure pas éternellement, et les sociétés minières cherchent à mettre leurs projets en production pendant que les conditions de marché sont porteuses.

L'industrie minière abitibienne connaît bien ces cycles. La région a vu des mines ouvrir en période de prix élevés, puis ralentir ou fermer lorsque le marché se retournait. Dans ce contexte, la rapidité et la prévisibilité du processus d'autorisation deviennent des arguments importants pour les entreprises qui choisissent où investir.

Ce qu'il faut surveiller

Plusieurs éléments détermineront la suite. D'abord, l'émission ou non du décret gouvernemental et les conditions qui pourraient l'accompagner, notamment en matière de protection de l'environnement et d'engagements envers les communautés cries. Ensuite, la décision d'investissement de Gold Fields une fois l'autorisation obtenue : un feu vert gouvernemental ne garantit pas, à lui seul, le lancement immédiat de la construction. Enfin, le sort des équipes mises en veilleuse, dont le retour au travail dépendra de la vitesse à laquelle le chantier pourra redémarrer.

Pour l'instant, Windfall reste un projet suspendu entre deux étapes : trop avancé pour être abandonné à la légère, pas encore autorisé pour devenir une mine. Pour les travailleurs, les fournisseurs abitibiens et les communautés du territoire, la période d'attente qui s'ouvre pourrait peser autant que la décision elle-même.