Rivière-au-Renard n'est pas un village comme les autres dans le paysage électoral gaspésien. Ce secteur de la ville de Gaspé, blotti au bout de la péninsule, concentre une part importante de la capacité de débarquement et de transformation des produits marins du Québec. C'est de là que des acteurs de l'industrie des pêches ont choisi d'interpeller les candidats provinciaux, comme l'a rapporté Radio-Canada, en présentant une série de demandes destinées à s'inscrire dans la campagne électorale.
La démarche a quelque chose de classique dans sa forme — une prise de parole collective en période de campagne — mais elle dit beaucoup sur l'état du secteur. Quand une industrie prend la peine de se réunir sur un quai pour réclamer l'attention des partis, c'est rarement parce que tout va bien.
Un secteur qui ne se réduit pas à une image de carte postale
On a l'habitude de parler des pêches gaspésiennes au passé, comme d'un héritage. La réalité économique est plus prosaïque : les pêches et la transformation des produits marins demeurent, avec le tourisme, la santé et le secteur public, l'un des rares blocs d'emplois privés structurants de la péninsule et des Îles-de-la-Madeleine.
La chaîne est courte et très localisée. Des flottilles de crabiers, de homardiers et de crevettiers débarquent dans une série de ports — Rivière-au-Renard, Grande-Rivière, Newport, Paspébiac, Cap-aux-Meules — où des usines emploient des centaines de personnes pendant une saison comprimée sur quelques mois. À cela s'ajoutent les chantiers maritimes, les fournisseurs d'équipement, les camionneurs, les courtiers et l'École des pêches et de l'aquaculture du Québec, à Grande-Rivière, seule école du genre au Québec.
Autrement dit : une usine qui ferme dans un village gaspésien ne déplace pas ses travailleurs vers une autre usine à 20 minutes. Elle vide une école, une caisse, un dépanneur. C'est cette arithmétique que l'industrie met sur la table quand elle s'adresse aux candidats.
Le partage des compétences, cœur du malentendu
Interpeller des candidats provinciaux sur les pêches soulève immédiatement une objection : la gestion des stocks, des quotas, des permis et des saisons relève d'Ottawa, par l'entremise de Pêches et Océans Canada. Les décisions les plus lourdes — fermetures de zones, moratoires, totaux autorisés de captures — se prennent donc à l'extérieur du champ d'action de Québec.
Mais l'argument s'arrête là. Tout ce qui se passe après le débarquement est largement provincial : la transformation, l'inspection des aliments, la commercialisation, la formation de la main-d'œuvre, les programmes d'aide à l'investissement, la recherche appliquée, le développement régional. Le ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation du Québec finance des projets d'usines, soutient la promotion des produits marins et intervient dans les crises sectorielles. Les transports, l'énergie et le logement — trois goulots d'étranglement bien connus dans la péninsule — sont aussi de juridiction provinciale.
C'est là que se logent les demandes les plus concrètes d'un milieu industriel : de la prévisibilité dans les programmes, des sommes pour moderniser des équipements vieillissants, des places en formation, du logement pour attirer des travailleurs, et un accompagnement quand une espèce s'effondre.
Une décennie de secousses
Pour comprendre l'urgence, il faut replacer la sortie de Rivière-au-Renard dans une séquence qui a malmené le secteur depuis quelques années.
D'abord, la crevette. Le stock du golfe du Saint-Laurent s'est effondré, victime notamment du réchauffement des eaux profondes et de l'expansion du sébaste, son prédateur. Les quotas ont été coupés massivement, des usines spécialisées ont fermé ou réduit leurs activités, et une flottille entière s'est retrouvée sans avenir clair. La crevette de Matane, devenue un symbole, a surtout révélé la vulnérabilité d'une industrie bâtie sur une seule espèce.
Ensuite, le maquereau et le hareng de printemps, dont la pêche commerciale a été suspendue par Ottawa, ce qui a privé du même coup les pêcheurs de homard et de crabe d'un appât local et abordable.
En parallèle, la protection de la baleine noire de l'Atlantique Nord a imposé des fermetures dynamiques de zones de pêche au crabe des neiges, avec les pertes de temps et les coûts que cela implique. Et la présence accrue du sébaste, dont la pêche commerciale a été relancée après plus de trente ans de moratoire, ouvre une occasion réelle mais exigeante : il faut des bateaux adaptés, des usines capables de traiter de gros volumes à faible marge et des marchés à construire.
À cela s'ajoutent la volatilité des prix du crabe et du homard, extrêmement dépendants de la demande américaine et asiatique, et l'instabilité commerciale des dernières années, qui a rappelé qu'une part majeure de la production gaspésienne part vers les États-Unis.
Ce que la mobilisation révèle du poids politique du secteur
La Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine compte peu de circonscriptions : Gaspé, Bonaventure, Îles-de-la-Madeleine. Dans un Parlement de 125 sièges, cela n'a rien d'un poids lourd démographique. Mais ces comtés ont une caractéristique électorale intéressante : ils ont changé de camp plus souvent que la moyenne au fil des décennies, et la marge y est parfois mince.
Une industrie organisée, avec des employeurs identifiables, des travailleurs concentrés dans quelques villages et une capacité à occuper l'espace médiatique régional, obtient donc un effet de levier supérieur à son poids en nombre de votes. C'est exactement la logique d'une conférence de presse sur un quai : forcer les candidats à se prononcer publiquement, pour pouvoir ensuite leur rappeler leurs engagements.
Le précédent agricole est éclairant. Les producteurs agricoles québécois ont appris, campagne après campagne, à transformer des enjeux techniques en tests de crédibilité régionale. Les pêches, plus fragmentées entre pêcheurs indépendants, transformateurs et regroupements par espèce, y sont traditionnellement arrivées avec moins de succès. La prise de parole collective de Rivière-au-Renard suggère une volonté de corriger cela.
Les questions qui attendent les candidats
Au-delà des demandes financières, quelques questions de fond traversent le dossier.
La première est celle de la diversification. Faut-il continuer à soutenir des usines conçues pour une espèce, ou financer la conversion vers des lignes polyvalentes capables de traiter du sébaste, des espèces sous-exploitées et des algues ? La deuxième est celle de la valeur ajoutée : le Québec exporte encore beaucoup de matière brute, alors que la transformation poussée reste le seul moyen durable de payer de meilleurs salaires. La troisième est celle de la relève, dans un contexte où le coût d'entrée dans la pêche — permis, bateau, quotas — atteint des sommes qui excluent la plupart des jeunes.
Enfin, il y a le climat. Le golfe du Saint-Laurent se réchauffe plus rapidement que la plupart des masses d'eau comparables, et la composition de ses stocks change. Aucun programme provincial n'y changera quoi que ce soit, mais la capacité d'adaptation des usines et des communautés, elle, dépend en bonne partie de décisions prises à Québec.
Une péninsule qui ne mise plus sur une seule carte
Il serait réducteur de présenter la Gaspésie comme une région suspendue au sort d'un crustacé. La même semaine où l'industrie des pêches montait aux barricades, Radio-Canada annonçait l'aménagement d'une chambre noire collective dans les locaux des Ateliers À Travers, à Percé, où les artistes pourront développer leurs photographies argentiques et offrir des ateliers au public. Un petit projet, à première vue anecdotique à côté de millions de dollars de débarquements — mais le signe d'une économie régionale qui s'élargit, entre culture, tourisme, éolien et services.
C'est précisément pour cela que la sortie de Rivière-au-Renard compte. Dans une région qui apprend à ne plus tout miser sur une seule ressource, les pêches veulent s'assurer qu'on ne les traite pas comme un secteur du passé. Reste à voir quels candidats accepteront de s'engager sur des mesures précises — et lesquels se contenteront de rappeler, pour s'en dédouaner, qu'Ottawa tient les quotas.
