Deux faillites déclarées à un jour d'intervalle à Matane, et c'est tout un maillon de la chaîne brassicole de l'est du Québec qui se retrouve fragilisé. Pour les microbrasseries gaspésiennes et madeliniennes, l'enjeu dépasse la perte d'un fournisseur de services : il touche à la manière même d'acheminer une canette de bière sur un territoire de plus de 1 000 kilomètres.
Deux faillites, un même propriétaire
Selon Radio-Canada, qui a obtenu copie des avis aux créanciers du syndic Mallette, la Brûlerie de l'Atlantique et le distributeur Les bières Microbec, tous deux détenus par Mario Fournier, ont déclaré faillite les 22 et 23 octobre. Leurs dettes dépassaient largement leurs actifs. Les documents évoquent une baisse généralisée des ventes et un dépassement des coûts dans la construction de l'immeuble. Radio-Canada rapporte que la perte d'une dizaine d'emplois en découlerait.
Les chiffres donnent la mesure du trou. La torréfaction affiche un déficit d'un peu plus de 750 500 $, avec des dettes d'environ 2,8 millions de dollars pour des actifs d'un peu plus de 2,1 millions. Ces actifs serviront d'abord à rembourser les créanciers garantis : la Banque de développement du Canada, BMO Groupe financier, Investissement Québec et la SADC de la région de Matane. Du côté de Microbec, le déficit approche 568 000 $, pour une dette de près de 877 900 $ et des actifs de 310 001 $. La Brûlerie, elle-même créancière non garantie de Microbec, compte 30 créanciers, dont Microbec ainsi que plusieurs commerces et restaurants du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie. Les assemblées des créanciers se tiendront le 12 novembre.
La Brûlerie avait pourtant fait peau neuve il y a un peu plus d'un an, avec une nouvelle construction sur la route 132 à Matane, regroupant torréfaction, bureaux, comptoir de vente et café. L'investissement immobilier a visiblement pesé lourd dans un contexte de ventes en recul.
Un maillon discret, mais névralgique
Microbec n'était pas une marque connue du grand public. C'était de la logistique : le distributeur assurait l'approvisionnement en produits de grandes brasseries commerciales comme de microbrasseries locales, au Bas-Saint-Laurent, en Gaspésie, aux Îles-de-la-Madeleine et sur la Côte-Nord. Selon Jean-François Nellis, copropriétaire de Pit Caribou, la fermeture touche jusqu'à une quarantaine de microbrasseries et de fournisseurs.
À Percé, Pit Caribou travaillait avec Microbec depuis 18 ans, a indiqué TVA CIMT CHAU. Le distributeur écoulait près de 20 % de son chiffre d'affaires annuel, selon Radio-Canada, et la microbrasserie accuse une perte d'environ 18 000 $ dans la faillite. M. Nellis dit avoir perdu deux semaines de ventes dans l'Est-du-Québec en octobre. Il confie aussi que la microbrasserie avait tenté de soutenir son distributeur au printemps, en vain, et qu'elle avait anticipé un plan d'adaptation. « C'est jamais plaisant, mais on va s'organiser », a-t-il déclaré à Radio-Canada.
À Matane, La Fabrique voyait passer par Microbec quelques palettes par mois vers le Bas-Saint-Laurent, la Gaspésie et la Côte-Nord, soit environ la moitié de ce qu'elle livrait sur le territoire, hors ventes directes à Matane. Son directeur général, Jean-Pierre Boutin, assure lui-même les livraisons en attendant une solution durable. Il parle de « se retrousser les manches » pour reprendre la distribution à son compte.
Du côté des commerces : des commandes plus lourdes
Les détaillants encaissent aussi le choc. Au Dépanneur du Lac, à Matane, le copropriétaire Mathieu Fortin a connu des semaines de rupture de marchandises avant de trouver un nouveau distributeur, établi dans la région de Montréal. Résultat : des commandes d'environ 80 caisses de 24 canettes, nécessaires pour que l'expédition soit rentable, et un casse-tête d'entreposage. Pour un petit commerce, c'est du fonds de roulement immobilisé et de l'espace perdu.
À l'épicerie-boutique Le Vivier, la propriétaire Marie Fortin perd à la fois la bière et le café de la Brûlerie de l'Atlantique, qu'elle vendait en vrac. Elle apprécie d'avoir pu compter sur un fournisseur de proximité, sans quantité minimale de commande et avec un café toujours frais. Elle se tourne désormais vers Mont-Café, de Cap-au-Renard, et vers la Brûlerie du Kamouraska. Le dossier a au moins un effet secondaire local : des torréfacteurs régionaux récupèrent une partie de la clientèle.
Le vrai problème : la géographie
Ces faillites ne surgissent pas de nulle part. Selon TVA CIMT CHAU, la hausse du prix de l'essence et l'étendue du territoire, avec des clients éloignés, compliquent la distribution dans la région. Plusieurs microbrasseries continuent de passer par des distributeurs pour rejoindre les grands centres ou l'ouest de la province, mais l'éloignement demeure un handicap structurel.
M. Nellis l'illustre par un calcul simple : le grain part de Montréal vers Percé, puis la bière repart de Percé vers Montréal. Ces quelque 2 000 km de transport, dit-il, ne pèsent pas sur les brasseries établies à Montréal ou à Québec. Un autre brasseur interrogé, Alexandre Caron, rappelle que s'éloigner des fournisseurs et des centres de distribution fait grimper les coûts de production.
La Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine compte pourtant un tissu brassicole bien réel. Une liste compilée sur EverybodyWiki recense, parmi les établissements de la région, À l'abri de la Tempête (Îles-de-la-Madeleine), Pit Caribou (Percé), Le Naufrageur (Carleton-sur-Mer), Le Malbord (Sainte-Anne-des-Monts), la Brasserie Auval, Cap Gaspé, Au Frontibus et Brett & Sauvage. Pour chacun, la question du transport, de la saisonnalité et de l'accès aux tablettes extérieures est quotidienne.
Un précédent : l'affaire Transbroue
Ce n'est pas la première fois qu'un distributeur défaillant secoue le milieu. En 2023, Radio-Canada rapportait que la microbrasserie madelinienne À l'abri de la tempête attendait quelque 140 000 $ de Transbroue, un distributeur passé aux mains du Groupe Triani à l'automne 2022. Selon Le Devoir, l'entreprise devait alors quelque 635 000 $ à six microbrasseries, dont 141 000 $ à la microbrasserie des Îles, d'après une poursuite déposée en août 2023. La Presse indiquait pour sa part que Transbroue avait annoncé son intention de présenter une proposition à ses créanciers.
La comparaison a ses limites : rien, dans les documents cités par Radio-Canada, n'indique des pratiques semblables chez Microbec, dont la faillite est attribuée à la baisse des ventes et aux coûts de construction. Mais les deux épisodes montrent la même vulnérabilité : les petits brasseurs confient à un intermédiaire à la fois leur stock, leurs livraisons et, parfois, une partie de leurs liquidités. Quand ce maillon casse, ils sont créanciers non garantis, derrière les banques et les gouvernements, et rarement payés intégralement.
Ce qui s'en vient
Plusieurs questions restent ouvertes. L'assemblée des créanciers du 12 novembre permettra d'en savoir plus sur le sort des actifs et sur les sommes que pourraient récupérer les microbrasseries non garanties. Les deux faillites touchent aussi des entreprises soutenues par des acteurs publics et parapublics, notamment la SADC de la région de Matane et Investissement Québec, qui figurent parmi les créanciers garantis de la Brûlerie.
Sur le terrain, les brasseurs improvisent : livraisons assurées par la direction, recours à des distributeurs établis loin de la région, commandes plus volumineuses chez les détaillants. Ces solutions fonctionnent à court terme, à l'approche de la période des Fêtes, qui compte parmi les plus achalandées de l'année, mais elles déplacent le problème sans le régler. Un distributeur basé à Montréal n'a pas la même souplesse qu'un transporteur matanais qui livrait quelques palettes à la fois à des clients dispersés sur la Côte-Nord, en Gaspésie et aux Îles.
Pour la région, l'enjeu est donc double : préserver la diversité de l'offre locale sur les tablettes des dépanneurs et épiceries, et permettre aux brasseurs de continuer à vendre au-delà de leur territoire sans y laisser leur marge. Si un nouveau distributeur régional ne prend pas la relève, les microbrasseries pourraient devoir internaliser la logistique, une charge que toutes n'ont pas les moyens d'assumer. La fragilisation de l'écosystème brassicole est bien réelle, et les prochaines semaines diront si elle se traduit par de nouvelles fermetures ou par une réorganisation en profondeur.
