Une déclaration lancée au micro d'une émission matinale, le jour du scrutin de mi-mandat américain, et c'est tout un pan de l'alliance entre Washington et Jérusalem qui semble vaciller. Mardi, Donald Trump a affirmé avoir conclu un accord avec Benjamin Netanyahou pour mettre fin, à la fin de l'année, à l'aide financière américaine à Israël. Les détails manquent, le calendrier intrigue, et l'opposition israélienne y voit déjà une raison de plus de chasser le premier ministre.
Ce qu'a dit Donald Trump
Selon Reuters, repris par plusieurs médias, le président américain a déclaré que Washington cesserait de verser 4 milliards de dollars américains par année à Israël après la fin de 2026, tout en continuant de lui vendre des armes. Interrogé à l'émission « Fox & Friends », il a soutenu que l'entente datait de plusieurs mois et que l'idée venait de Netanyahou lui-même. Selon la chaîne NBC News, il a affirmé que le premier ministre israélien avait jugé approprié que son pays ne reçoive plus d'aide, parce qu'il comprend qu'il s'agit d'un point de friction.
M. Trump a aussi précisé que l'aide pouvait être vue comme du troc, de l'aide militaire ou de l'argent comptant, ce qui n'aide guère à cerner la nature exacte de ce qui serait interrompu. Selon Fox News, il a insisté sur le fait qu'Israël pourra toujours acheter les armes américaines de son choix. Il a ajouté que Washington « aidera Israël s'il en a besoin ».
La justification avancée est autant politique que budgétaire. Le président a expliqué que la gauche se sert de ce versement comme d'un symbole d'injustice, et il a nommément visé Abdul El-Sayed, candidat démocrate au Sénat dans le Michigan, qui critique vivement l'aide militaire inconditionnelle à Israël. Selon Reuters, le président a présenté la mesure comme une façon d'éliminer un « mauvais argument » utilisé contre ses collègues républicains.
Un chiffre flou et un cadre juridique qui ne colle pas
Premier problème : on ne sait pas exactement de quoi il est question. Reuters et NBC News soulignent qu'il n'était pas clair à quel financement le président faisait référence. Le cadre existant est un protocole d'entente de dix ans, signé en 2016 sous Barack Obama, qui prévoit 3,8 milliards de dollars par année, soit 3,3 milliards en financement militaire et 500 millions pour la défense antimissile, selon NBC News. Le Washington Post rappelle qu'il visait à subventionner des achats d'armes, surtout fabriquées aux États-Unis, et qu'il devait courir jusqu'en 2028. Selon Reuters, il ne vient à échéance qu'en septembre 2028.
Deuxième problème : la mécanique. Le Congrès a adopté en 2020 une loi autorisant le financement, mais le Sénat et la Chambre des représentants doivent encore voter chaque année les crédits qui permettent de débloquer les fonds, rappelle Reuters. Une interruption à la fin de l'année exigerait donc soit une absence de vote sur les crédits, soit une renégociation de l'entente. Le président n'a donné aucune précision sur la façon dont cela se ferait.
Troisième problème : le total réel de l'aide dépasse largement les 3,8 milliards. NBC News relève que l'aide militaire américaine a été fortement augmentée après l'attaque du Hamas du 7 octobre 2023 et l'offensive israélienne à Gaza, et que d'autres enveloppes servent notamment à reconstituer les stocks d'armes américains fournis à Israël. Le chiffre de 4 milliards cité par M. Trump ne recouvre donc pas nécessairement l'ensemble du soutien.
Netanyahou avait préparé le terrain, pas à ce rythme
L'idée d'un sevrage n'est pas nouvelle. Selon Israel Hayom, M. Netanyahou avait déclaré en janvier à The Economist vouloir réduire graduellement la dépendance d'Israël à l'aide militaire américaine sur dix ans. En mai, selon The Hill, il disait à CBS News souhaiter ramener à zéro la composante financière de la coopération militaire. En octobre, il avait lancé à une chaîne de télévision israélienne que les Israéliens devaient s'habituer à ne plus recevoir des dizaines de milliards de dollars, parce que « l'Amérique a changé ».
Mais un retrait étalé sur une décennie n'a rien à voir avec une coupe nette dès 2027. Le Times of Israel note que M. Netanyahou parlait d'une élimination progressive, et non d'un arrêt d'un seul coup comme le laisse entendre M. Trump. Selon Al Jazeera, un analyste cité s'attend à ce que l'aide militaire soit éliminée graduellement au cours de 2027, mais pas d'ici la fin de 2026, puisque plusieurs programmes de défense antimissile et antidrone ne peuvent pas être basculés facilement vers un régime de ventes militaires à l'étranger.
Le véritable chantier se trouve ailleurs. Le Washington Post indique que M. Netanyahou pousse pour une intégration militaire, du renseignement et industrielle plus poussée avec les États-Unis, inscrite dans la prochaine loi de finances de la défense américaine. Reuters mentionne une disposition de la loi sur la défense de 2027, la section 219, adoptée par la Chambre l'été dernier, qui prévoit une coopération bien plus étroite entre les deux pays. L'idée : moins de chèques, plus de recherche et de production d'armements en commun.
Eisenkot à l'attaque, un gouvernement qui l'apprend par les médias
C'est dans ce contexte que Gadi Eisenkot, ancien chef d'état-major et chef du parti Yashar, est monté au front. Selon le Times of Israel, il a dénoncé le fait que l'appareil de défense, comme les citoyens, apprenne par les médias un changement de la relation stratégique, ce qui montre à son avis que la conduite de M. Netanyahou représente un danger réel. Il a ajouté que le premier ministre « ne mérite plus la confiance » et doit être remplacé, et exigé des réponses « ce soir ».
La surprise semble réelle du côté des institutions. Selon TRT World, qui cite la radiotélévision publique KAN, des responsables du ministère de la Défense et de l'armée ont été pris au dépourvu, et la chaîne privée Channel 12 affirme que le ministère des Finances n'était pas non plus au courant. Le bureau de M. Netanyahou avait refusé de commenter, selon NBC News.
Yair Golan, chef du parti Démocrates, a lui aussi frappé fort. Il a soutenu que l'arrêt de l'aide porte un coup sévère à la sécurité du pays, puisque le fardeau du financement de la défense reposerait entièrement sur la population israélienne, alors que les défenses aériennes ont été épuisées par une guerre prolongée. Selon lui, un premier ministre responsable aurait lutté pour augmenter l'aide, pas pour l'éliminer.
Un moment politique des deux côtés de l'Atlantique
Le moment choisi n'est pas anodin. Aux États-Unis, l'annonce est tombée alors que les électeurs se rendaient aux urnes pour des élections qui décideront du contrôle du Congrès. Le Washington Post observe que l'aide directe à Israël est devenue moins populaire dans les deux partis, surtout chez les démocrates, qui pourraient reprendre au moins une chambre. Selon Reuters, les sondages montrent un recul du soutien de l'opinion publique américaine à Israël, surtout à cause de la guerre à Gaza. Certains analystes y voient une manœuvre de jour d'élection, et Reuters rapporte que l'analyste Natan Sachs y lit une tentative de rendre le sujet caduc pour couper l'herbe sous le pied des critiques.
Des questions plus larges demeurent. Jon Alterman, du Center for Strategic and International Studies, cité par Reuters, se demande pourquoi l'annonce est survenue précisément ce jour-là, alors que circulent des rumeurs d'une possible grande attaque conjointe américano-israélienne contre l'Iran. Reuters rappelle que les deux pays restent en conflit avec la République islamique, plus de huit mois après leur attaque conjointe.
En Israël, le calendrier est tout aussi délicat. Selon Reuters, le scrutin du 27 octobre a privé M. Netanyahou de sa majorité sans offrir à ses adversaires une voie claire pour le déloger, ce qui laisse présager de longues négociations. Selon The Hill, M. Eisenkot s'emploie à bâtir une coalition majoritaire pour contester le pouvoir du premier ministre. Le dossier de l'aide américaine devient ainsi une arme dans la bataille pour former le prochain gouvernement.
Ce qu'il faut surveiller
Plusieurs inconnues déterminent la suite. D'abord, la confirmation : à ce stade, aucune confirmation officielle n'est venue du côté israélien, selon Al Jazeera, et Israel Hayom note qu'on ignore comment ce que décrit M. Trump s'articule avec le protocole d'entente en vigueur. Ensuite, le rôle du Congrès, qui garde la main sur les crédits annuels, quelle que soit la majorité issue du scrutin. Enfin, la forme de la future relation : une aide financière remplacée par des ventes d'armes et une coopération industrielle accrue, ou un véritable désengagement.
Pour l'heure, une seule chose est établie : le président américain a annoncé une rupture majeure sans en publier les modalités, et son allié se retrouve sommé de s'expliquer devant ses propres électeurs et son propre appareil de sécurité.
