Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine

Angles morts : pourquoi le cellulaire ne passe toujours pas partout en Gaspésie

Trois ans après les promesses gouvernementales, des dizaines de kilomètres de route et des villages entiers de la péninsule demeurent sans signal mobile fiable. Portrait d'un chantier qui piétine.

Angles morts : pourquoi le cellulaire ne passe toujours pas partout en Gaspésie

Il y a une phrase que les Gaspésiens répètent aux visiteurs, mi-blague, mi-avertissement : « À partir d'ici, tu ne passeras plus. » Elle vaut pour des tronçons de la route 132, pour la traversée du parc national de la Gaspésie par la route 299, pour des vallées de l'arrière-pays où le téléphone affiche obstinément « aucun service ». Trois ans après les engagements gouvernementaux de 2022, le constat dressé par Radio-Canada est sans appel : la couverture cellulaire demeure déficiente dans plusieurs régions du Québec, et le portrait s'est même assombri dans certains secteurs éloignés, notamment dans la péninsule.

Un chantier annoncé, puis dilué

Le dossier a longtemps été confondu avec celui d'Internet. Or ce sont deux chantiers distincts. Le branchement des foyers à la haute vitesse a fait l'objet d'un effort massif et bien médiatisé, avec des cibles chiffrées, des échéanciers et des annonces répétées. La téléphonie mobile, elle, n'a jamais bénéficié du même traitement : pas de programme aussi structuré, pas de reddition de comptes publique aussi serrée, et un partage de responsabilités qui permet à chacun de renvoyer la balle.

Car le cellulaire relève d'abord d'Ottawa. C'est le gouvernement fédéral qui vend le spectre aux opérateurs et qui fixe, par l'entremise du CRTC et du ministère de l'Innovation, les conditions rattachées à ces licences. Québec peut subventionner des tours, négocier avec les entreprises, cartographier les zones mortes — il ne peut pas ordonner à un opérateur de couvrir un secteur non rentable. Les municipalités, de leur côté, se retrouvent à quémander, dossier par dossier, une infrastructure qu'elles ne contrôlent pas et qu'elles ne peuvent pas construire seules.

Le résultat est une géographie en pointillé. Là où la densité de population justifie l'investissement privé, le signal est bon, parfois excellent. Là où il y a vingt kilomètres de forêt, une dizaine de résidences permanentes et une route fréquentée surtout l'été, l'équation commerciale ne tient pas. Une tour coûte cher à ériger, davantage encore à raccorder en fibre et en électricité dans un secteur isolé, et elle desservira quelques centaines d'abonnés au mieux.

Quand le réseau recule

Le plus déroutant, pour les résidents, c'est que la situation peut se dégrader. Des usagers rapportent avoir perdu un signal qu'ils captaient auparavant. L'explication tient en partie à la modernisation des réseaux : en retirant progressivement les anciennes technologies au profit de la 4G et de la 5G, les opérateurs abandonnent des fréquences basses qui portaient loin, traversaient les vallées et contournaient les caps. Les nouvelles bandes offrent plus de débit, mais une portée moindre en terrain accidenté. Dans une région de montagnes et de baies profondes, cette arithmétique se paie comptant.

S'ajoute la vétusté de certaines installations, l'entretien espacé des équipements en région et la consolidation de l'industrie : le rachat d'opérateurs a réduit le nombre d'acteurs susceptibles de se faire concurrence sur la couverture. En pratique, un abonné gaspésien n'a souvent pas d'autre choix que celui du réseau dominant dans son secteur, faute d'alternative réelle.

Ce que cela change, concrètement

La première conséquence est la sécurité. Un accident sur un tronçon sans signal, c'est un automobiliste qui doit rouler ou marcher jusqu'à retrouver une barre pour composer le 911. Les corps policiers, les pompiers volontaires et les premiers répondants — qui, en région, sont souvent joints par téléphone plutôt que par radio — travaillent avec cette contrainte permanente. Les opérations de recherche en milieu isolé, comme celle qui a mobilisé les autorités dans le secteur de Chandler et de Percé avant la découverte du corps d'un jeune homme de 19 ans rapportée par Radio-Canada, se déroulent dans des zones où la localisation d'un appareil n'est pas toujours possible.

La deuxième conséquence est économique. Le tourisme est l'un des moteurs de la péninsule, et il repose désormais sur des réservations en ligne, des paiements par terminal sans fil, des applications de navigation. Un camping, un casse-croûte ou un guide de pêche coupé du réseau perd des ventes. Les transporteurs, les entrepreneurs forestiers et les pêcheurs, eux, dépendent de la communication mobile pour la logistique quotidienne.

La troisième touche à l'occupation du territoire. Le télétravail a représenté, pour la Gaspésie, une occasion rare d'attirer de nouveaux ménages. Mais une famille qui envisage de s'installer dans un village de l'arrière-pays vérifie aujourd'hui la couverture avant de vérifier le prix des maisons. Les régions qui n'offrent pas ce service élémentaire se privent d'une partie du mouvement démographique dont elles ont besoin.

Enfin, il y a la santé. Quand l'obstétrique est en rupture de service à Matane, comme cela a été le cas l'été dernier selon Radio-Canada, des femmes enceintes doivent parcourir de longues distances sur des routes où le téléphone ne passe pas partout. Le même raisonnement vaut pour les transferts interhospitaliers et pour les soins à domicile en secteur rural.

Le poids politique en question

Ce dossier révèle un problème plus large : la capacité des petites collectivités à se faire entendre. La MRC de La Haute-Gaspésie a obtenu le mandat de mener une étude sur les moyens d'améliorer son poids politique, un chantier dont a fait état Radio-Canada. Derrière la question technique du regroupement se cache une réalité simple : à Québec comme à Ottawa, les arbitrages d'investissement suivent les masses critiques. Une MRC de quelques milliers d'habitants qui réclame trois tours n'a pas la même force de frappe qu'une agglomération.

La campagne électorale remet évidemment le sujet sur la table. Dans les entrevues accordées aux médias régionaux, dont la série de rencontres menée par l'émission Plein phare avec les candidats de la région, les enjeux de services de proximité — santé, transport, connectivité — reviennent invariablement. La difficulté, pour les électeurs, est de distinguer l'engagement crédible du vœu pieux : les promesses de couverture intégrale se sont accumulées depuis une décennie sans que les zones mortes disparaissent.

Des pistes qui existent ailleurs

D'autres territoires comparables ont choisi des approches plus contraignantes. En France, le « New Deal mobile » a converti des allégements financiers pour les opérateurs en obligations fermes de construire un nombre défini de sites dans des zones ciblées par les élus locaux, avec des pénalités à la clé. Dans les pays nordiques, les licences de spectre sont assorties d'exigences de couverture routière et de population, et non uniquement de couverture théorique. Le principe est le même : traiter le signal mobile comme un service essentiel plutôt que comme un produit commercial.

Une autre voie se dessine du côté des constellations satellitaires, qui promettent une connexion directe entre un téléphone ordinaire et un satellite en orbite basse. La technologie progresse vite, mais elle reste, pour l'instant, limitée en débit et dépendante de partenariats avec les opérateurs terrestres. Elle pourrait combler les trous les plus coûteux à desservir ; elle ne remplacera pas un réseau fiable le long d'une route nationale.

En attendant, la Gaspésie fait ce qu'elle a toujours fait : elle s'adapte. On note les endroits où ça passe, on prévient un proche avant de prendre la 299, on garde une radio dans le camion. Ce sont des réflexes de débrouillardise. Ce ne sont pas une politique publique.