Quand Evgueni Prigojine est mort, en août 2023, dans l'explosion de son avion, beaucoup ont cru que l'empire qu'il avait bâti en Afrique allait être démantelé ou avalé par l'État russe. Plus de deux ans plus tard, le tableau est plus nuancé. Selon une enquête du Wall Street Journal, relayée par le média Meduza, son fils Pavel a réussi à conserver le contrôle des hommes de Wagner présents en République centrafricaine (RCA) et à faire prospérer les affaires familiales. Le commerce de l'or, des armes et de la drogue rapporterait à la famille plus de 400 millions de dollars par an, d'après le quotidien américain.
Ces chiffres, attribués au Wall Street Journal, n'ont pas pu être recoupés de manière indépendante dans le cadre de cet article. Ils méritent donc d'être pris pour ce qu'ils sont : une estimation journalistique, tirée de sources que nous n'avons pas pu consulter directement, sur une économie par nature opaque.
Une reprise en main inachevée
Après la mort de Prigojine, les autorités russes ont pris le contrôle de la société militaire privée Wagner. Le ministère de la Défense a créé ce qu'on appelle le « Corps africain », structure censée absorber les mercenaires déployés sur le continent et les placer sous une chaîne de commandement officielle. Sur le papier, l'opération consistait à transformer une entreprise paramilitaire, longtemps niée par le Kremlin, en instrument assumé de la politique étrangère russe.
Selon le Wall Street Journal, cette transition n'a pas fonctionné partout de la même façon. En Centrafrique, Pavel Prigojine serait parvenu à garder la haute main sur les combattants et sur les relations d'affaires nouées par son père avec le pouvoir local. Le cas centrafricain est particulier : c'est dans ce pays que Wagner a, dès 2018, établi l'un de ses premiers points d'appui durables en Afrique, en échange d'un soutien sécuritaire au président Faustin-Archange Touadéra.
Pourquoi la Centrafrique
La RCA cumule les caractéristiques qui rendent un tel modèle économique viable. L'État y exerce un contrôle limité sur une grande partie du territoire, les ressources minières, notamment l'or et les diamants, sont abondantes et difficiles à tracer, et le régime en place dépend de protecteurs étrangers pour sa survie. Dans ce type de configuration, la sécurité devient une monnaie d'échange : des hommes armés contre des concessions, des licences ou un accès aux gisements.
C'est ce schéma, déjà observé par plusieurs organisations et experts depuis des années au Soudan, en Libye ou au Mali, que le journal américain décrit comme toujours à l'œuvre en Centrafrique. Le fait nouveau, s'il est confirmé, tient moins à la méthode qu'au bénéficiaire : une famille privée, et non l'appareil d'État russe, tirerait l'essentiel du profit.
Un partage des rôles ambigu avec Moscou
L'enquête soulève une question que les observateurs de la Russie se posent depuis la mutinerie de juin 2023 : jusqu'où l'État russe tolère-t-il, voire utilise-t-il, des intermédiaires qui lui échappent en partie ? Pour Moscou, laisser un héritier gérer les affaires centrafricaines présente des avantages évidents. Cela garantit la continuité d'un dispositif qui fonctionne, évite une rupture brutale avec un allié africain et maintient une présence russe sans que le Kremlin ait à en assumer tous les coûts ni tous les risques.
Mais cela comporte aussi un risque : celui de voir émerger un acteur dont les intérêts commerciaux divergent un jour de ceux de l'État. La création du Corps africain traduisait précisément la volonté de reprendre la main. Que l'un de ses théâtres d'opérations les plus anciens reste, selon le Wall Street Journal, dans l'orbite de la famille Prigojine montre que cette reprise en main est, au mieux, incomplète.
Or, armes, drogue : une économie de guerre en réseau
L'association de trois filières, l'or, les armes et la drogue, n'a rien d'anodin. L'or offre un moyen de convertir des ressources locales en liquidités mondiales, en contournant parfois les circuits réglementés et les sanctions occidentales. Les armes constituent à la fois une marchandise et un outil de pouvoir. Quant au trafic de stupéfiants, s'il est établi, il relèverait d'une diversification vers des revenus à forte marge, difficiles à surveiller.
Cette imbrication illustre une réalité souvent sous-estimée : pour ces groupes, la frontière entre mission sécuritaire et entreprise commerciale est ténue. Les combattants protègent des sites miniers, les revenus financent les combattants, et le réseau ainsi constitué se renforce de lui-même. Un tel système est d'autant plus résistant qu'il repose sur des relations personnelles plutôt que sur des structures formelles, ce qui explique en partie pourquoi la disparition du fondateur ne l'a pas fait s'effondrer.
Un contexte géopolitique qui joue en faveur de Moscou
Cette révélation intervient au moment où la Russie cherche à consolider son influence sur la scène internationale. Le même jour, le Wall Street Journal rapportait, selon des sources citées par Meduza et Daily Maverick, que Vladimir Poutine avait proposé un sommet avec Donald Trump et Xi Jinping pour négocier la fin de la guerre en Ukraine, sans la présence du président ukrainien Volodymyr Zelensky, à des conditions favorables à Moscou. Le conflit dure depuis quatre ans.
Les deux dossiers n'ont pas de lien direct, mais ils relèvent d'une même logique : celle d'une puissance qui multiplie les fronts, diplomatique en Europe et en Asie, économique et sécuritaire en Afrique, pour compenser l'isolement imposé par les sanctions. L'Afrique centrale offre à la Russie des ressources, des alliés et un terrain où elle rivalise avec les puissances occidentales, en particulier avec la France, ancienne puissance tutélaire de la région.
Ce qui reste à établir
Plusieurs points demeurent incertains. Le montant de 400 millions de dollars annuels reste une estimation, et sa décomposition entre or, armes et drogue n'est pas vérifiable de l'extérieur. Le degré exact de coordination entre Pavel Prigojine et les autorités russes, lui aussi, reste flou. Enfin, on ignore si cette situation est durable ou si Moscou cherchera, à terme, à écarter l'héritier pour intégrer pleinement la Centrafrique au Corps africain.
Ce que l'enquête met en évidence, en revanche, c'est la résilience d'un modèle. La mort de son fondateur, la mutinerie qui l'a précédée et la tentative d'absorption par le ministère de la Défense n'ont pas suffi à faire disparaître l'économie d'influence que Wagner avait patiemment construite. En Centrafrique, la guerre des intermédiaires semble loin d'être terminée.
