Pendant des décennies, la relation économique entre l'Italie et l'Allemagne a obéi à un schéma simple : Berlin et ses industriels fixaient le rythme, Rome et ses entreprises suivaient, souvent en position de sous-traitant ou de fournisseur. Ce schéma est en train de se fissurer. Au-delà de l'offre publique d'achat très médiatisée d'UniCredit sur la Commerzbank, les groupes italiens multiplient les acquisitions outre-Rhin, dans des secteurs aussi variés que les transports, les médias et l'industrie pharmaceutique. C'est ce que relève Challenges dans un article qui replace l'affaire bancaire dans une dynamique plus large.
Un dossier bancaire qui masque un mouvement de fond
L'opération d'UniCredit sur la Commerzbank concentre l'attention, et pour de bonnes raisons. Il s'agit d'une grande banque italienne qui s'attaque à la deuxième banque privée allemande, dans un pays où le secteur financier est réputé fragmenté, protégé et politiquement sensible. Le dossier a rapidement pris une dimension qui dépasse la finance : le gouvernement allemand a exprimé de la réticence, et la question de la souveraineté bancaire s'est invitée dans le débat public.
Mais, comme le souligne Challenges, cette bataille n'est pas un cas isolé. Elle s'inscrit dans une série de prises de contrôle ou de rapprochements menés par des entreprises italiennes, qui ne se contentent plus d'exporter vers l'Allemagne : elles y achètent des actifs, des marques, des capacités de production. L'angle le plus utile n'est donc pas celui d'un duel entre deux banques, mais celui d'un rééquilibrage des forces entre deux économies voisines et étroitement imbriquées.
Pourquoi les Italiens achètent, et pourquoi maintenant
Plusieurs facteurs convergent pour expliquer cet appétit. Le premier tient à la situation respective des deux pays. L'Allemagne traverse une période d'atonie : son modèle, fondé sur une industrie exportatrice, des énergies fossiles bon marché et un marché chinois porteur, a été fragilisé par le choc énergétique de 2022 et par la concurrence accrue de la Chine dans l'automobile et les machines. Les valorisations de certaines entreprises allemandes se sont ajustées en conséquence, ce qui les rend plus abordables.
Le second facteur est financier. Les grands groupes italiens ont, pour une partie d'entre eux, assaini leur bilan depuis la crise de la dette de la zone euro. Les banques italiennes, longtemps plombées par des créances douteuses, affichent aujourd'hui une rentabilité solide, ce qui leur donne des marges de manœuvre pour des opérations de croissance externe. Un acquéreur dont la santé financière s'est redressée et dont les actions se sont appréciées dispose, mécaniquement, d'une monnaie d'échange plus attrayante.
Le troisième facteur est stratégique. Dans un marché européen où la taille compte, les dirigeants italiens cherchent à gagner en échelle. Racheter un acteur allemand, c'est accéder à un marché intérieur plus vaste, à une clientèle industrielle solide et, souvent, à des savoir-faire techniques difficiles à reproduire. C'est aussi une façon de peser dans les négociations réglementaires à Bruxelles.
Des transports aux médias, en passant par la pharmacie
La diversité des secteurs touchés est l'un des enseignements du travail de Challenges. Dans les transports, les groupes italiens ont une longue tradition d'infrastructures et d'exploitation, et l'Allemagne offre un terrain fertile : son réseau logistique est dense, mais certains opérateurs cherchent des partenaires ou des repreneurs. Dans les médias, la consolidation à l'échelle européenne est un enjeu récurrent, les modèles économiques traditionnels étant sous pression partout, et les acteurs italiens y voient une occasion de diversifier leurs revenus et leurs audiences. Dans la pharmacie, enfin, le secteur de la santé reste l'un des plus convoités : il combine des revenus récurrents, une innovation protégée par des brevets et une demande structurellement croissante liée au vieillissement de la population.
Cette pluralité montre que l'on n'a pas affaire à un coup d'éclat isolé, mais à une stratégie diffuse, portée par des acteurs privés aux intérêts distincts. Aucune coordination centrale n'est nécessaire pour produire un effet d'ensemble : lorsque plusieurs entreprises arrivent séparément à la même conclusion, à savoir que l'Allemagne offre des actifs de qualité à des prix raisonnables, la tendance se renforce d'elle-même.
La sensibilité allemande face aux prises de contrôle
Ce mouvement ne se déroule pas sans frictions. L'Allemagne a, ces dernières années, durci son regard sur les investissements étrangers dans les secteurs jugés stratégiques, qu'il s'agisse de la technologie, des infrastructures critiques ou, désormais, de la finance. Le cas de la Commerzbank illustre bien cette tension : l'État fédéral reste un actionnaire de référence de la banque, et toute évolution de son capital est observée avec attention à Berlin.
Il faut toutefois souligner une particularité : les acquéreurs sont ici européens, issus d'un marché unique censé garantir la libre circulation des capitaux. Les arguments habituellement mobilisés contre les investisseurs extra-européens, tels que la sécurité nationale ou la réciprocité commerciale, sont plus difficiles à invoquer. La question devient alors politique autant qu'économique : jusqu'où l'intégration européenne doit-elle aller lorsqu'elle remet en cause des équilibres nationaux jugés sensibles ?
C'est là un paradoxe de la construction européenne. Les responsables politiques plaident volontiers pour des champions continentaux capables de rivaliser avec leurs concurrents américains et chinois, mais les fusions transfrontalières qui y mèneraient se heurtent régulièrement aux réflexes protecteurs des capitales. Le secteur bancaire en est l'exemple le plus parlant : malgré l'union bancaire, les grands établissements européens restent largement cantonnés à leur marché d'origine.
Ce que révèle ce rééquilibrage
Le renversement est symbolique. Pendant longtemps, l'Allemagne a été l'acheteuse naturelle en Europe, forte de ses excédents commerciaux et de sa puissance industrielle. Que des entreprises italiennes se positionnent désormais comme acquéreuses dit quelque chose du déplacement du centre de gravité économique du continent. Il ne s'agit pas d'un basculement brutal : l'Allemagne demeure la première économie européenne, et ses entreprises restent des références mondiales. Mais le sentiment d'une supériorité allemande indiscutable s'érode, et les opérations en cours en sont à la fois le symptôme et l'accélérateur.
Pour les investisseurs, la lecture est double. D'un côté, des opportunités : des actifs de qualité, parfois décotés, dans des secteurs résilients. De l'autre, des risques : intégration culturelle délicate, résistance politique, complexité réglementaire, et incertitude sur la trajectoire économique allemande elle-même. Un rachat ne produit de la valeur que si l'entreprise acquise reste performante, et rien ne garantit que l'environnement industriel allemand s'améliorera rapidement.
Ce qu'il faut surveiller
Plusieurs indicateurs permettront de juger de la solidité de cette tendance. Le premier est l'issue de l'offre sur la Commerzbank, qui servira de précédent : si Berlin parvient à la bloquer ou à la freiner durablement, d'autres acquéreurs hésiteront peut-être. Le deuxième est la capacité des groupes italiens à intégrer leurs acquisitions sans perdre en efficacité, ce qui se mesurera sur plusieurs années. Le troisième est la réaction de la Commission européenne, garante de la concurrence et, en principe, favorable aux regroupements transfrontaliers.
Enfin, il faudra observer si le mouvement s'étend à d'autres économies européennes. Si des groupes italiens rachètent des entreprises allemandes, rien n'interdit à des acteurs français, espagnols ou néerlandais de suivre. Le rééquilibrage observé entre Rome et Berlin pourrait alors s'inscrire dans une recomposition plus vaste du paysage industriel et financier européen, dont les premiers contours se dessinent à peine.
L'épisode de la Commerzbank restera sans doute le plus visible de cette séquence. Mais, comme le montre l'analyse de Challenges, c'est dans la multiplication des opérations plus discrètes que se joue la transformation la plus durable des relations économiques entre l'Italie et l'Allemagne.
