Les États-Unis s'apprêtent à remettre à la Syrie un ensemble d'antiquités pillées, dont certaines proviennent du Metropolitan Museum of Art de New York et d'autres de collectionneurs privés spécialisés en art ancien. L'information, rapportée par le quotidien allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung dans ses pages consacrées au marché de l'art, s'inscrit dans un mouvement de fond : depuis une dizaine d'années, Washington s'est imposé comme l'un des acteurs les plus actifs au monde en matière de retour de biens culturels volés.
Au moment d'écrire ces lignes, l'inventaire détaillé des objets, leur nombre exact et la date précise de la cérémonie de remise n'avaient pas été rendus publics dans les éléments que nous avons pu vérifier. Il faut donc lire ce dossier pour ce qu'il révèle de la mécanique américaine de restitution, de l'état du marché de l'art et des défis posés à un pays qui sort d'une guerre de plus de treize ans.
Un pays pillé à ciel ouvert
La guerre civile syrienne, déclenchée en 2011, a provoqué l'une des pires vagues de pillage archéologique de l'histoire récente. Des sites majeurs comme Apamée, Doura-Europos ou Mari ont été criblés de fosses de fouilles clandestines, visibles sur les images satellites analysées par les chercheurs pendant le conflit. Palmyre, occupée par le groupe armé État islamique en 2015 puis en 2016-2017, est devenue le symbole de cette destruction : temples dynamités, et assassinat de l'archéologue Khaled al-Asaad, qui avait consacré sa vie au site.
Le pillage n'a pas été le seul fait des djihadistes. Groupes rebelles, milices, réseaux criminels et acteurs liés à l'ancien régime ont tous, à divers degrés, tiré profit de ce commerce. Les objets, souvent de petite taille et faciles à transporter (monnaies, sceaux-cylindres, tablettes, fragments de mosaïques, bustes funéraires palmyréniens), transitaient par les pays voisins, notamment la Turquie et le Liban, puis par des plaques tournantes du Golfe ou d'Europe. Là, ils recevaient une provenance de complaisance, un « historique » inventé qui les faisait sortir de Syrie bien avant la guerre, avant d'aboutir chez des marchands, dans des maisons de ventes ou dans des collections occidentales.
C'est précisément pour tarir ce flux que le Conseil de sécurité de l'ONU a adopté en 2015 la résolution 2199, qui interdit le commerce des biens culturels syriens sortis illégalement du pays depuis 2011. Les États-Unis ont suivi en 2016 avec une loi imposant des restrictions d'importation d'urgence sur les biens archéologiques et ethnologiques syriens.
Comment Washington est devenu un poids lourd de la restitution
Le tournant américain tient en grande partie à un acteur local : le bureau du procureur du district de Manhattan. En 2017, celui-ci a créé une unité spécialisée dans le trafic d'antiquités, dirigée par Matthew Bogdanos, ancien colonel des Marines qui avait mené l'enquête sur le pillage du Musée national de Bagdad en 2003. Puisque New York concentre une part considérable du marché mondial de l'art, la compétence de ce parquet s'étend de facto à des objets venus des quatre coins du globe.
La méthode repose sur des mandats de saisie, sur la collaboration avec l'agence fédérale Homeland Security Investigations et sur des échanges constants avec les pays d'origine. Des milliers d'objets ont ainsi été rendus à des dizaines de pays, de l'Italie à l'Égypte, en passant par l'Inde, le Cambodge ou l'Irak. L'affaire la plus spectaculaire reste celle du milliardaire Michael Steinhardt, qui a accepté en 2021 de remettre quelque 180 antiquités, évaluées à environ 70 millions de dollars américains, et s'est vu interdire à vie d'en acquérir de nouvelles.
D'autres épisodes ont marqué les esprits. En 2017, l'entreprise Hobby Lobby a conclu un règlement avec la justice fédérale portant sur des milliers de tablettes cunéiformes importées illégalement d'Irak ; la célèbre tablette dite « du rêve de Gilgamesh », acquise par le Musée de la Bible à Washington, a été rendue à l'Irak en 2021. Ces dossiers ont installé une idée simple : aux États-Unis, la possession d'une antiquité mal documentée peut désormais coûter cher, même à des acteurs puissants.
Le Met, encore une fois dans la ligne de mire
Pour le Metropolitan Museum of Art, cette restitution syrienne s'ajoute à une longue série. En 2019, le musée a dû rendre à l'Égypte le sarcophage doré du prêtre Nedjemankh, acheté deux ans plus tôt sur la foi de documents de provenance falsifiés. En 2022 et 2023, le parquet de Manhattan a saisi dans ses collections des dizaines d'objets liés à des trafiquants connus, destinés notamment à l'Italie, à l'Égypte et à la Turquie. Le musée a aussi rendu au Cambodge des pièces associées au marchand Douglas Latchford, poursuivi avant sa mort pour trafic d'antiquités khmères.
En 2023, une enquête du Consortium international des journalistes d'investigation (ICIJ) a recensé plus d'un millier d'objets du Met passés entre les mains de personnes accusées ou reconnues coupables de trafic. Sous la pression, l'institution a annoncé un renforcement de son équipe de recherche de provenance. Le cas syrien montre que ce chantier est loin d'être achevé : le problème ne tient pas à quelques acquisitions malheureuses, mais à des décennies de pratiques où l'absence de documentation n'était pas jugée rédhibitoire.
Le fait que des collectionneurs privés soient concernés au même titre que le Met est révélateur. Les musées publics, exposés au regard des journalistes et des chercheurs, sont les cibles les plus visibles. Les collections particulières, elles, échappent largement à tout contrôle tant qu'un objet ne réapparaît pas en vente ou lors d'un don.
Rendre, mais à qui ?
La restitution soulève une question délicate : celle du destinataire. Depuis la chute de Bachar al-Assad en décembre 2024, la Syrie est dirigée par un pouvoir de transition qui cherche à obtenir une reconnaissance internationale et la levée des sanctions. Rendre des antiquités à Damas, c'est aussi poser un geste diplomatique envers ce nouvel interlocuteur.
Mais le pays sort exsangue de la guerre. La Direction générale des antiquités et des musées a vu ses effectifs se disperser, plusieurs musées régionaux ont été pillés ou endommagés, et la sécurité reste inégale selon les régions. Les spécialistes du patrimoine rappellent régulièrement que la capacité d'un État à conserver, inventorier et exposer des objets rendus est un enjeu réel, sans pour autant constituer un argument recevable pour les garder à l'étranger : le droit international, en particulier la Convention de l'UNESCO de 1970, ne subordonne pas la restitution à la qualité des infrastructures du pays d'origine. Le risque, souvent évoqué, est qu'un objet rendu reparte dans les circuits illicites faute de protection suffisante. La réponse passe généralement par des partenariats de conservation, de formation et de numérisation des inventaires.
Les limites du cas par cas
Aussi spectaculaires soient-elles, ces restitutions restent ponctuelles. Elles dépendent d'enquêtes longues, de la découverte d'un maillon faible dans une chaîne de provenance, de la coopération d'un musée ou de la pression judiciaire exercée sur un collectionneur. Pour chaque objet saisi, combien dorment dans des entrepôts de ports francs, circulent en ventes privées ou sont proposés sur des plateformes en ligne et des réseaux sociaux, où les enquêteurs ont documenté des groupes consacrés à la vente d'antiquités syriennes pendant la guerre ?
Le marché de l'art demeure l'un des plus opaques qui soient : transactions confidentielles, intermédiaires multiples, sociétés-écrans, provenances invérifiables. Le renforcement des obligations de diligence, amorcé notamment dans l'Union européenne avec de nouvelles règles sur l'importation de biens culturels, et l'application aux marchands d'art de règles de lutte contre le blanchiment progressent, mais inégalement selon les pays.
Le dossier syrien illustre ainsi un paradoxe. Les États-Unis disposent aujourd'hui d'un arsenal judiciaire redoutable et d'une volonté politique affirmée de rendre ce qui a été volé. Pourtant, tant que l'essentiel du marché reste à l'abri des regards, chaque restitution tient autant de la victoire symbolique que de l'aveu : celui qu'une part considérable du patrimoine syrien arraché pendant la guerre ne reviendra sans doute jamais.
