Éducation

Après la victoire de Lula, les universités brésiliennes entre soulagement et contraintes budgétaires

Réélu le 25 octobre après avoir perdu le premier tour, Lula écarte la menace d'un démantèlement des universités fédérales. Reste un budget serré, un Congrès hostile et un secteur privé à distance en pleine mutation.

Après la victoire de Lula, les universités brésiliennes entre soulagement et contraintes budgétaires

Dans la longue liste des scrutins qui ont secoué la planète ces dernières semaines, celui du Brésil est passé presque inaperçu sur le terrain de l'éducation. Il a pourtant été décisif pour des millions d'étudiants et pour l'un des plus vastes systèmes d'enseignement supérieur au monde. Le 25 octobre, Luiz Inácio Lula da Silva a remporté un quatrième mandat de président, un record pour le pays, selon la revue Nature. Il s'est imposé au second tour, avec 51,8 % des voix contre 48,2 % pour le sénateur d'extrême droite Flávio Bolsonaro, fils de l'ancien président Jair Bolsonaro.

Une remontée à laquelle les étudiants ont pris part

Le scénario avait tout du renversement. Selon Times Higher Education, Lula devient le premier dirigeant depuis la fin du régime militaire, en 1985, à être élu après avoir perdu le premier tour. Le baladodiffuseur de HESA (Higher Education Strategy Associates) souligne que les étudiants ont joué un rôle important dans cette remontée. Le reportage de The World, diffusé par PRX, décrit des étudiants descendus en nombre dans la rue, notamment à Florianópolis, pour convaincre les quelque 33 millions d'électeurs qui s'étaient abstenus de se rendre aux urnes cette fois.

Leur mobilisation s'explique par l'ampleur de l'enjeu. Le programme de Flávio Bolsonaro prévoyait, selon Nature, de transférer la tutelle des 69 universités fédérales du ministère de l'Éducation vers celui de la Science, de la Technologie et de l'Innovation, doté d'un budget bien plus modeste. Il voulait aussi privilégier les sciences appliquées au détriment de la recherche fondamentale. Selon The World, il promettait de retrancher des milliards des budgets universitaires et de détourner l'enseignement supérieur de ce qu'il qualifie de « sciences sociales marxistes ». Un chercheur cité par Chemistry World ajoute que le candidat envisageait d'instaurer des droits de scolarité dans des programmes aujourd'hui gratuits.

Le précédent n'a rien de théorique. Toujours selon The World, Jair Bolsonaro a amputé de milliards de dollars le budget des universités fédérales entre 2019 et 2022 et a tenté de priver de financement des départements comme la sociologie et la philosophie. Dans ce contexte, le syndicat national des étudiants a salué la réélection de Lula, rapporte Times Higher Education, tandis que Nature relève que l'Académie brésilienne des sciences et d'autres organisations scientifiques avaient fait circuler une lettre ouverte en sa faveur.

Un système public prestigieux, mais minoritaire

Pour comprendre ces inquiétudes, il faut saisir la structure singulière de l'enseignement supérieur brésilien. D'après The World, environ deux millions d'étudiants fréquentent l'une des plus de 110 universités fédérales et d'État, soit environ 20 % des effectifs universitaires du pays. Ces établissements publics sont gratuits, offrent parfois des bourses d'appoint et accueillent aujourd'hui plus de la moitié d'étudiants issus de milieux modestes. Ils comptent parmi les meilleurs du pays et concentrent l'essentiel de la recherche : selon l'association des recteurs des universités fédérales, l'Andifes, citée par le syndicat Sinpro Campinas, elles produisent plus de 90 % de la science nationale.

Le reste du système appartient au privé. Selon une étude fondée sur le recensement de l'enseignement supérieur de 2024, le Brésil compte parmi les pays où la part d'étudiants dans le privé est la plus élevée, soit 79,8 %, la plupart suivant des formations à distance dans des établissements à but lucratif. C'est un système à deux visages : une vitrine publique réputée, mais minoritaire, et un secteur privé de masse, très concentré, tourné vers l'enseignement à distance.

Le bilan nuancé du troisième mandat

Le retour de Lula ne signifie pas pour autant un âge d'or. Times Higher Education notait avant le scrutin que son mandat avait aussi été marqué par des grèves de professeurs, le gouvernement peinant à effacer les coupes héritées de son prédécesseur.

Les chiffres du budget 2026 illustrent ces tensions. Selon le quotidien Jornal JÁ, qui reprend les calculs de l'Andifes, le Congrès a retranché 488 millions de reais (environ 7 %) du budget prévu pour les 69 universités fédérales, une somme destinée surtout aux frais courants comme l'eau, l'électricité, le nettoyage et la sécurité. Les coupes touchaient aussi l'aide aux étudiants à faible revenu. Le gouvernement justifiait l'effort par le respect du cadre budgétaire. Les recteurs avertissaient que cette réduction pouvait entraîner un cycle de précarisation administrative et scientifique.

La pression a toutefois produit un correctif. Selon le syndicat Adufms, le ministère de l'Éducation a annoncé en janvier la recomposition intégrale du budget des établissements fédéraux, avec la libération de 977 millions de reais. Pour les critiques, l'épisode montre autant la bonne volonté du gouvernement que la fragilité d'un financement qui se négocie année après année face à un Congrès où l'opposition pèse lourd.

Une étude du réseau d'associations de professeurs Observatório do Conhecimento, publiée à l'automne 2025, allait dans le même sens : le budget discrétionnaire des universités fédérales serait équivalent à 45 % de celui de 2014, alors qu'elles sont désormais 69 au lieu de 59. Les investissements structurels y apparaissent à peine à 5,67 % de leur niveau de 2014.

Un mandat sous contrainte

Les experts s'attendent donc à une continuité plus qu'à une expansion. Un économiste de l'Université d'Oxford, cité par Times Higher Education, estime que la recherche et le développement resteront très limités par la situation budgétaire. Un chimiste de l'Université de São Paulo interrogé par Chemistry World ne s'attend à aucune hausse du financement de la recherche, puisque le Congrès est contrôlé par l'opposition, et prévoit que les propositions de Lula échoueront ou dépendront de sa capacité à négocier. Les chercheurs réclament pour leur part un financement de la science équivalent à 2 % du PIB.

L'invitée du balado de HESA, Elizabeth Balbachevsky, professeure de science politique à l'Université de São Paulo et ancienne haute fonctionnaire du ministère, nuance elle aussi l'optimisme. Elle juge le bilan globalement bon, mais estime que l'enseignement supérieur ne figure plus au sommet des priorités du président. Elle rappelle que sa victoire s'est jouée à une faible majorité, de sorte qu'une forte opposition demeure en place.

Pour autant, certains signaux sont encourageants. Nature rappelle qu'un programme lancé en 2024 a ramené environ 600 scientifiques brésiliens depuis l'étranger. Un neuroscientifique cité par la revue souligne que Lula a, dans son discours de victoire, affirmé la nécessité de renforcer les universités et instituts fédéraux et de mieux préparer les jeunes à l'ère de l'intelligence artificielle et de la robotique.

L'enseignement à distance, l'autre grand chantier

Le dossier le plus structurant n'est peut-être pas celui des universités publiques, mais celui du privé à distance. Selon University World News, les inscriptions aux programmes à distance ont augmenté de 326 % en dix ans, pour atteindre 4,91 millions d'étudiants et près de la moitié de l'ensemble des effectifs. Les établissements privés ont offert 95,9 % de ces cours en 2023.

Le gouvernement a tenté de reprendre la main : selon le même média, un nouveau cadre réglementaire signé par Lula le 19 mai 2025 interdit les premiers cycles entièrement à distance et limite à 30 % la part d'activités à distance dans les programmes en présentiel. Une étude évoque pour sa part une chute des inscrits en formation à distance de 4,9 à 2,8 millions sous les nouvelles règles, avec 1,9 million d'étudiants transférés vers un nouveau modèle semi-présentiel. Les auteurs en concluent que le Brésil approche de la fin d'un cycle d'expansion, largement alimenté par le privé à but lucratif.

C'est ce que Balbachevsky résume dans l'entretien : l'accès à l'enseignement supérieur a été en grande partie résolu, de façon assez inattendue, par la formation en ligne, tandis que le reste du système serait demeuré à peu près identique. L'enjeu des prochaines années tient donc moins à l'ouverture de nouvelles places qu'à la qualité des diplômes, à la régulation d'un marché très concentré et à la permanence étudiante des plus modestes.

Ce qu'il faut retenir

La victoire de Lula écarte le scénario le plus inquiétant pour les universités fédérales : un démantèlement par le transfert de tutelle et des coupes massives. Elle ne règle pas les difficultés de fond. Entre un cadre budgétaire strict, un Congrès hostile, des campus qui manquent d'investissements et un secteur privé à distance en recomposition, le quatrième mandat s'annonce comme celui de la consolidation plutôt que de la grande relance. Les étudiants qui ont fait campagne attendent maintenant de voir si leur engagement se traduira en bourses, en laboratoires et en aide à la permanence.