Aux Îles-de-la-Madeleine, la pénurie de main-d'œuvre ne se limite plus aux affiches « On embauche » collées dans les vitrines. Elle se mesure désormais en portes closes. Des fermetures de commerces inquiètent des intervenants madelinots, comme le rapporte Radio-Canada. Au même moment, Santé Québec des Îles vient d'officialiser le recours à l'équipe volante publique pour combler certains besoins dans ses installations. Les deux dossiers relèvent du même problème : un archipel où il manque de bras, dans les services privés comme dans les services publics. Le sujet s'impose donc dans la campagne, à moins de deux semaines du scrutin provincial du 5 octobre.
Un archipel qui vieillit plus vite qu'il ne se renouvelle
La démographie est au cœur du problème. L'archipel compte environ 13 000 habitants, et sa population vieillit. Les départs à la retraite y sont nombreux et les cohortes de jeunes qui entrent sur le marché du travail sont plus minces. Beaucoup de jeunes Madelinots partent aussi étudier sur le continent, et tous ne reviennent pas.
L'insularité aggrave la situation. Sur le continent, un employeur peut recruter dans la ville voisine. Aux Îles, le bassin de main-d'œuvre s'arrête au rivage. Tout travailleur qui vient de l'extérieur doit se loger, dans un marché resserré où les logements disponibles sont rares, surtout en saison touristique. Il doit aussi composer avec le coût et la durée des déplacements vers le continent.
L'économie locale ajoute une pression saisonnière. La pêche, la transformation des produits de la mer et le tourisme ont tous besoin de travailleurs aux mêmes périodes de l'année. Quand un commerce de détail ou un restaurant cherche du personnel, il se retrouve en concurrence avec ces secteurs, et aussi avec l'hôpital, l'école et les services de garde.
Quand les commerces ferment
Selon le reportage de Radio-Canada intitulé « Main-d'œuvre aux Îles : comment éviter d'autres fermetures? », la situation inquiète les intervenants économiques de l'archipel. La fermeture d'une chaîne de restauration rapide, Tim Hortons, figure parmi les exemples associés à ce reportage. Dans une communauté insulaire, chaque fermeture a plus de poids qu'ailleurs. Elle réduit l'offre de services, oblige les résidents à se rabattre sur les commerces qui restent et peut décourager de futurs arrivants, pour qui la qualité de vie compte autant que le salaire.
Un cercle vicieux peut alors s'installer. Moins de services, c'est une région moins attrayante pour les travailleurs qu'on voudrait attirer. Moins de travailleurs, c'est plus de risques pour les services qui restent. Les commerçants ne sont pas les seuls à le constater : le même mécanisme touche les soins de santé.
L'équipe volante publique : ce qui change
La semaine dernière, le conseil d'administration d'établissement de Santé Québec des Îles a officialisé le recours à l'équipe volante publique, a rapporté Radio-Canada. En entrevue à l'émission Première escale, la directrice des ressources humaines, France Goudreault, a expliqué que ces professionnels de la santé permettront de répondre à certains besoins de main-d'œuvre dans les installations de l'établissement.
Concrètement, l'équipe volante publique est un bassin de professionnels salariés du réseau public, qui peuvent être affectés temporairement là où les besoins sont les plus pressants. Cette formule s'inscrit dans la volonté de Québec de réduire la dépendance du réseau aux agences privées de placement de personnel. La loi adoptée en 2023 pour limiter le recours à ces agences a obligé les établissements à trouver d'autres solutions pour combler leurs quarts de travail, particulièrement dans les régions éloignées où ce recours était le plus répandu.
Pour les Îles, le changement tient d'abord au statut des renforts. Ceux qui viendront de l'équipe volante relèvent du réseau public. Ils sont soumis aux mêmes conditions et encadrements que le personnel régulier, ce qui peut favoriser la continuité des soins et la maîtrise des coûts. Le fait que la mesure passe par une résolution du conseil d'administration d'établissement lui donne aussi un cadre formel. Il ne s'agit plus de dépannage au cas par cas.
Les limites d'un renfort temporaire
L'équipe volante reste toutefois un outil de dépannage, pas une solution structurelle. Plusieurs limites apparaissent d'emblée.
La première est la disponibilité. Le bassin est partagé entre les régions, et toutes celles qui manquent de personnel s'y approvisionnent. Rien ne garantit que les Îles obtiendront toujours les ressources demandées, au moment voulu.
La deuxième est le logement. Les professionnels envoyés en renfort doivent être hébergés, et ils concurrencent alors les travailleurs saisonniers, les touristes et les résidents qui cherchent un toit. La contrainte qui freine l'embauche dans les commerces pèse donc aussi sur les renforts en santé.
La troisième est la rétention. Un professionnel de passage ne s'enracine pas. Il ne s'inscrit pas dans la vie communautaire et ne remplace pas une infirmière ou un préposé qui s'établirait durablement dans l'archipel. Le recours à l'équipe volante peut éviter une rupture de service, mais il ne change pas l'équation démographique de fond.
Enfin, la mesure vise, selon les termes rapportés par Radio-Canada, « certains besoins ». Elle ne couvre donc pas l'ensemble des postes difficiles à pourvoir.
Un mal qui dépasse l'archipel
Les Îles ne sont pas un cas isolé dans la région. À New Richmond, dans la circonscription de Bonaventure, le CPE-BC de la Baie a accueilli des candidats pour leur exposer les réalités de la petite enfance, a rapporté Radio-Canada. Éducatrices, mères de famille et direction y ont surtout parlé du manque de personnel. « Il faut surtout trouver du personnel, puis maintenir nos structures », y a-t-on résumé.
Dans la circonscription de Gaspé, les journalistes de Radio-Canada sont allés recueillir les priorités des citoyens pour préparer un débat entre les candidats. Là aussi, les services de proximité occupent une place importante. D'un bout à l'autre de la région, la même question revient : comment garder ouverts les services essentiels quand la population active diminue?
Ce que réclament les Madelinots, ce que proposent les candidats
Selon Radio-Canada, les candidats de la circonscription des Îles-de-la-Madeleine ont fait valoir leur point de vue sur la main-d'œuvre, en réponse aux inquiétudes des intervenants locaux. Pour juger ces propositions, les électeurs peuvent les comparer aux leviers dont dépend réellement l'avenir des services dans l'archipel.
Le premier levier est le logement. Sans unités disponibles pour les travailleurs, qu'ils soient permanents, saisonniers ou en renfort temporaire, aucune stratégie de recrutement ne tient. Le deuxième est l'attraction et le retour des jeunes, par la formation offerte sur place et par des incitatifs à l'établissement. Le troisième est l'immigration, qui passe par l'accueil et l'intégration des travailleurs étrangers dont dépendent déjà plusieurs entreprises de la région. Le quatrième est la stabilité des services publics, qui suppose des effectifs permanents en santé et en petite enfance plutôt qu'une dépendance durable aux renforts.
Une promesse électorale qui ne touche qu'un de ces leviers risque de déplacer le problème au lieu de le régler. Recruter davantage sans loger, ou loger sans offrir de perspectives d'emploi stables, ne suffira pas à inverser la tendance.
D'ici le 5 octobre, les électeurs madelinots devront donc vérifier si les engagements des candidats répondent à la réalité d'un territoire où chaque commerce fermé et chaque quart de travail non pourvu se remarquent. Le recours à l'équipe volante publique permet de gagner du temps. La réponse durable passera par des gens qui choisissent de vivre et de travailler aux Îles.
