Premières nations

Bloodvein contre les chasseurs d'orignaux : qui a le dernier mot sur la chasse en territoire autochtone ?

Au Manitoba, la Première Nation de Bloodvein bloque l'accès des chasseurs d'orignaux. Wab Kinew demande la levée du barrage et évoque un risque de fracture sociale.

Bloodvein contre les chasseurs d'orignaux : qui a le dernier mot sur la chasse en territoire autochtone ?

Sur la rive est du lac Winnipeg, une route forestière est devenue l'enjeu d'un bras de fer politique. La Première Nation de Bloodvein, une communauté anichinabée du Manitoba, a érigé un barrage pour empêcher les chasseurs d'orignaux venus de l'extérieur d'accéder à son territoire. Le premier ministre manitobain, Wab Kinew, l'exhorte publiquement à lever ce blocage, selon Radio-Canada, en disant craindre qu'une situation qui s'éterniserait ne crée une « fracture sociale ».

Derrière ce conflit local se pose une question très ancienne au Canada : qui, de la province ou des Premières Nations, contrôle la faune sur des terres couvertes par un traité ?

Un barrage motivé par l'orignal et par le territoire

Les détails précis des revendications de Bloodvein doivent être lus avec prudence. Au moment d'écrire ces lignes, la couverture disponible reste limitée et nous n'avons pas pu confirmer de façon indépendante la date exacte d'installation du barrage ni le texte des résolutions adoptées par le conseil de bande. Les motifs généralement invoqués dans ce genre de conflit, et que le dossier de Bloodvein met en avant, sont toutefois connus : l'état des populations d'orignaux et la protection d'un territoire que la communauté considère comme le sien.

L'inquiétude à propos de l'orignal n'est pas propre à Bloodvein. Depuis une quinzaine d'années, le Manitoba a constaté des déclins marqués dans plusieurs secteurs de la province. Il a réagi en fermant la chasse à l'orignal dans certaines zones de gestion de la faune. Des communautés autochtones de l'est du lac Winnipeg et d'ailleurs s'inquiètent depuis longtemps de la pression combinée de plusieurs facteurs : la chasse sportive, les maladies et les parasites comme la tique d'hiver, les changements dans l'habitat, et surtout l'ouverture de nouvelles routes.

Ce dernier point est central. Pendant des décennies, Bloodvein n'était accessible l'été que par bateau ou par avion. L'hiver, on s'y rendait par route de glace. Le prolongement du réseau routier sur la rive est du lac Winnipeg a désenclavé la communauté. C'est un gain pour l'approvisionnement, la santé et les déplacements. Mais la route a aussi ouvert des secteurs jusque-là difficiles d'accès aux chasseurs venus du sud. Pour les communautés, une route n'est pas un aménagement neutre : elle change la manière dont le gibier est prélevé.

Pour une communauté où l'orignal reste une source de nourriture et un pilier culturel, la raréfaction de l'animal n'est pas une question de loisir. Elle touche à la sécurité alimentaire et à la transmission des savoirs. Le barrage apparaît alors comme un geste de gestion du territoire, que ses auteurs présentent comme une mesure de conservation, et non comme une simple provocation.

Des droits issus de traités, une compétence provinciale

Pour comprendre pourquoi ce geste pose un problème juridique, il faut remonter à l'architecture particulière du partage des compétences dans les Prairies.

Bloodvein est signataire du Traité n° 5, conclu à partir de 1875 entre la Couronne et des nations cries et anichinabées de la région du lac Winnipeg. Comme les autres traités numérotés, il garantit aux signataires le droit de poursuivre leurs activités de chasse et de pêche sur les terres cédées. Ce droit est toutefois assorti de réserves : il est soumis aux règlements gouvernementaux et il ne s'applique pas aux terres « prises » pour la colonisation ou d'autres usages.

En 1930, la Convention sur le transfert des ressources naturelles a remis au Manitoba le contrôle des terres publiques et des ressources, jusque-là détenues par Ottawa. Son article 13 prévoit que les lois provinciales sur la chasse s'appliquent aux Autochtones. En contrepartie, il leur garantit le droit de chasser pour se nourrir en toute saison sur les terres inoccupées de la Couronne. Depuis 1982, l'article 35 de la Loi constitutionnelle protège en outre les droits ancestraux et issus de traités.

Le résultat est un système à deux étages. La province réglemente la chasse sportive : permis, saisons, quotas et fermetures de zones. Les Premières Nations disposent, elles, d'un droit de chasse de subsistance que la province ne peut restreindre qu'à des conditions strictes. Dans l'arrêt Sparrow de 1990, qui portait sur la pêche, la Cour suprême a établi un ordre de priorité largement repris depuis. La conservation vient en premier. Les besoins alimentaires, sociaux et rituels des peuples autochtones passent ensuite. Les autres usagers, dont les chasseurs et pêcheurs sportifs, arrivent en dernier.

C'est précisément sur ce terrain que s'appuie l'argumentaire des communautés : si l'orignal se raréfie, la chasse sportive devrait être la première à céder. Mais le droit ne donne pas pour autant à une bande le pouvoir de fermer une route publique. Sur une réserve, un conseil de bande peut adopter des règlements, notamment sur la chasse, en vertu de la Loi sur les Indiens. Hors réserve, sur les terres de la Couronne provinciale, l'accès et la réglementation de la chasse sportive relèvent du Manitoba. Un barrage installé sur une voie publique se situe donc dans une zone grise : légitime aux yeux de la communauté, contestable aux yeux de l'État.

Une question qui dépasse le Manitoba

Le cas de Bloodvein s'inscrit dans une tendance observée dans plusieurs provinces. De plus en plus de Premières Nations réclament une cogestion réelle de la faune, et non une simple consultation. Elles invoquent leurs savoirs sur le territoire et leur présence continue, ainsi que la reconnaissance croissante, au Canada comme à l'international, du droit des peuples autochtones à gérer leurs terres et leurs ressources.

La Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, que le Canada s'est engagé à mettre en œuvre par une loi fédérale adoptée en 2021, sert souvent de référence dans ces débats. Elle ne tranche pas pour autant la question pratique : qui décide, concrètement, quand un chasseur muni d'un permis provincial se présente à l'entrée d'un territoire traditionnel ?

Dans plusieurs régions, ce type de tension a débouché sur des ententes de cogestion. Des comités mixtes y établissent les quotas, et certaines zones sont réservées à la chasse autochtone pendant qu'une population se rétablit. Ces modèles ne font pas disparaître les conflits, mais ils les déplacent de la route vers la table de négociation.

Wab Kinew, entre deux légitimités

C'est ce qui rend la position de Wab Kinew délicate. Anichinabé, originaire de la Première Nation d'Onigaming, dans le nord-ouest de l'Ontario, il est devenu en 2023 le premier chef d'un gouvernement provincial issu des Premières Nations. Sa victoire a été saluée comme un tournant symbolique pour les relations entre l'État et les peuples autochtones.

En demandant à Bloodvein de lever son barrage, il se retrouve dans le rôle du gouvernement provincial qui fait respecter sa compétence sur la faune. Son argument, tel que le rapporte Radio-Canada, est celui de la cohésion : il craint une fracture sociale si le blocage se prolonge. En d'autres termes, il redoute que des affrontements entre chasseurs et membres de la communauté ne dressent des Manitobains les uns contre les autres. Ce scénario nourrirait des ressentiments durables.

La province compte l'une des plus fortes proportions d'Autochtones au Canada, et la chasse y est une pratique très répandue, autant chez les Autochtones que chez les non-Autochtones. Un conflit ouvert sur l'orignal peut rapidement devenir identitaire. Un premier ministre issu des Premières Nations qui paraîtrait céder serait accusé de favoritisme par une partie de l'électorat. S'il se montrait intransigeant, il décevrait ceux qui voyaient dans son élection la promesse d'une autre relation.

L'appel de Wab Kinew ne règle pas la question de fond. Si les populations d'orignaux sont réellement en déclin dans le secteur, la logique juridique établie par la Cour suprême donne raison à ceux qui réclament des restrictions sur la chasse sportive. La sortie de crise passera sans doute par des données fiables et partagées sur l'état des troupeaux, et par un mécanisme où la communauté aurait voix au chapitre dans les décisions qui touchent son territoire.

Ce qu'il faudra surveiller

Plusieurs éléments détermineront la suite : la réponse du chef et du conseil de Bloodvein à l'appel du premier ministre, l'éventuelle intervention des forces de l'ordre, et surtout l'ouverture ou non d'une négociation sur la gestion de l'orignal dans la région.

Derrière la barrière posée sur une route de l'est du lac Winnipeg, c'est un siècle d'ambiguïtés juridiques qui refait surface. Les traités promettaient la chasse, la province en a reçu la gestion, et la Constitution protège désormais les deux. Tant que ce triangle ne sera pas clarifié par des ententes concrètes, d'autres Bloodvein surgiront ailleurs au pays.