Premières nations

Brésil : les peuples autochtones misent sur les urnes pour défendre leurs terres

Un nombre record de candidats autochtones brigue un mandat aux élections générales brésiliennes. Un pari politique lancé face à un Congrès dominé par l'agronégoce.

Brésil : les peuples autochtones misent sur les urnes pour défendre leurs terres

Jamais autant d'autochtones n'avaient sollicité le vote des Brésiliens. À l'approche des élections générales d'octobre, qui renouvelleront la présidence, la Chambre des députés, une partie du Sénat, les gouverneurs et les assemblées des États, les candidatures issues des peuples autochtones atteignent un niveau sans précédent. Comme le rapporte Radio-Canada, ces candidats font campagne d'abord sur la protection de l'environnement et des terres ancestrales. Cette mobilisation illustre une stratégie mûrie depuis près d'une décennie : puisque le sort des territoires se décide de plus en plus au Parlement, il faut y siéger.

Une stratégie née de la défensive

Pour comprendre ce virage électoral, il faut revenir au cadre juridique. La Constitution brésilienne de 1988 reconnaît aux peuples autochtones des droits « originaires » sur les terres qu'ils occupent traditionnellement et charge l'État fédéral de les démarquer, c'est-à-dire d'en délimiter officiellement les frontières. Ce processus, long et coûteux, reste inachevé : de nombreux territoires revendiqués attendent toujours une reconnaissance formelle, ce qui les expose aux orpailleurs illégaux, aux exploitants forestiers et à l'avancée de l'élevage et du soja.

Pendant des décennies, le mouvement autochtone a surtout agi par la mobilisation de rue, les recours judiciaires et la pression internationale. Le rassemblement annuel du Campement Terre libre, à Brasília, en est devenu le symbole. Mais les années 2019 à 2022, sous la présidence de Jair Bolsonaro, ont servi d'électrochoc : gel des démarcations, affaiblissement des organismes de protection de l'environnement et de la Fondation nationale des peuples autochtones (FUNAI), hausse marquée de la déforestation et crise humanitaire en territoire yanomami, envahi par l'orpaillage clandestin.

L'Articulation des peuples autochtones du Brésil (APIB), principale organisation nationale, a alors formalisé un mot d'ordre : investir la politique institutionnelle. L'idée est simple. Les grandes batailles territoriales ne se jouent plus seulement devant les tribunaux, mais dans les commissions parlementaires où s'écrivent les lois.

Des percées réelles mais encore modestes

Les résultats sont venus par étapes. Le premier député fédéral autochtone, Mário Juruna, avait été élu en 1982, mais il est resté longtemps une exception. Il a fallu attendre 2018 pour que Joênia Wapichana devienne la première femme autochtone élue à la Chambre. En 2022, un nombre alors record de candidatures a permis l'élection de Sônia Guajajara et de Célia Xakriabá à la Chambre des députés.

La victoire de Luiz Inácio Lula da Silva la même année a ouvert une autre porte. Le président a créé un ministère des Peuples autochtones, confié à Sônia Guajajara, et nommé Joênia Wapichana à la tête de la FUNAI. Pour la première fois, des autochtones dirigeaient eux-mêmes les institutions chargées de leurs droits. De nouvelles démarcations ont été homologuées, et la déforestation en Amazonie a nettement reculé selon les données satellitaires officielles.

Ces avancées ont toutefois montré leurs limites. Les démarcations sont restées plus lentes que ne l'espéraient les organisations autochtones, souvent freinées par des arbitrages politiques au sein d'une coalition gouvernementale hétéroclite. Surtout, le pouvoir exécutif ne peut pas grand-chose lorsque le Congrès légifère contre lui.

Le « marco temporal », révélateur du rapport de force

L'épisode le plus parlant reste celui du marco temporal, ou « cadre temporel ». Cette thèse, défendue par le secteur agricole, voudrait que seuls les peuples qui occupaient physiquement un territoire à la date de promulgation de la Constitution, le 5 octobre 1988, puissent en revendiquer la démarcation. Pour les autochtones, elle revient à effacer les expulsions violentes subies avant cette date, notamment sous la dictature militaire.

En septembre 2023, le Tribunal fédéral suprême a jugé cette thèse inconstitutionnelle. Quelques semaines plus tard, le Congrès a répliqué en adoptant une loi qui l'inscrivait noir sur blanc. Lula a opposé son veto aux dispositions centrales, mais les parlementaires l'ont renversé à une large majorité en décembre 2023. Le dossier s'est ensuite enlisé dans une procédure de conciliation devant la Cour suprême, qui a elle-même été contestée par une partie du mouvement autochtone.

Cette séquence résume la situation : même avec un gouvernement favorable et une décision judiciaire claire, les peuples autochtones ont perdu la bataille législative. La raison tient en quelques mots : la bancada ruralista.

Un Congrès dominé par l'agronégoce

Le Front parlementaire de l'agriculture, qui rassemble les élus liés à l'agronégoce, compte environ 300 membres sur les 513 sièges de la Chambre des députés, ainsi qu'une solide représentation au Sénat. Transpartisan, bien financé et puissamment ancré dans les États agricoles du Centre-Ouest et du Nord, il constitue l'un des blocs les plus influents de la vie politique brésilienne. L'agronégoce pèse lourd dans les exportations du pays, ce qui lui confère un poids que peu de gouvernements osent affronter de face.

Face à cette force, quelques députés autochtones ne peuvent inverser un vote. C'est tout le sens de la mobilisation actuelle : multiplier les candidatures pour espérer passer d'une présence symbolique à un véritable groupe parlementaire, capable de peser en commission, de négocier des alliances et de bloquer certains textes.

Les obstacles d'une campagne inégale

Le défi demeure considérable. Selon le recensement de 2022, le Brésil compte environ 1,7 million d'autochtones, soit moins de 1 % de la population. Même concentrés dans certains États amazoniens, ils ne peuvent élire des représentants par leurs seuls suffrages. Les candidats doivent donc convaincre au-delà de leurs communautés, notamment auprès d'un électorat urbain sensible aux questions climatiques.

D'autres obstacles pèsent sur la campagne. Les distances immenses et le coût des déplacements en Amazonie compliquent la tenue des rassemblements. L'accès au financement électoral, largement réparti par les directions des partis, reste inégal. Enfin, la dispersion des candidatures entre plusieurs formations peut diluer les voix dans un système proportionnel à listes ouvertes, où le nombre total de suffrages obtenus par un parti détermine le nombre de ses élus.

Les violences constituent une autre réalité. Les leaders autochtones et les défenseurs de l'environnement figurent parmi les militants les plus menacés du pays, en particulier dans les zones de front agricole et minier. Faire campagne contre des intérêts économiques locaux puissants comporte des risques bien concrets.

Au-delà du Brésil, un enjeu planétaire

L'enjeu dépasse largement les frontières brésiliennes. De nombreuses études scientifiques montrent que les territoires autochtones reconnus figurent parmi les zones de la forêt amazonienne les mieux préservées. Ils agissent comme des remparts contre la déforestation, qui menace de pousser certaines portions de l'Amazonie vers un point de bascule où la forêt tropicale se transformerait en savane dégradée. La conférence climatique de l'ONU tenue à Belém en 2025 avait d'ailleurs placé les peuples autochtones au centre des discussions sur la protection des forêts.

La mobilisation électorale brésilienne s'inscrit ainsi dans une tendance observée ailleurs en Amérique latine, où des mouvements autochtones cherchent à traduire leur poids social en représentation institutionnelle. Au Brésil, le pari consiste à faire entendre, au cœur même de l'appareil législatif, une voix que la rue et les tribunaux ne suffisent plus à imposer.

Le scrutin d'octobre dira si ce nombre record de candidatures se traduit en sièges. Mais une chose est acquise : les peuples autochtones ont compris que l'avenir de leurs terres, et une part de celui de l'Amazonie, se joue désormais aussi dans les urnes.