La question posée en titre par Radio-Canada appelle une réponse nuancée : Gatineau n'échappe pas aux compressions, mais elle les administre au compte-gouttes. À mi-parcours de la semaine d'étude budgétaire, qui se tient du 2 au 6 novembre, le portrait se dessine : une taxe foncière contenue, des coupures modestes en chiffres absolus, un resserrement de la masse salariale, et surtout un immense chantier d'infrastructures qui reste largement sous-financé.
Un budget record, mais une hausse de dépenses contenue
Si le conseil l'adopte comme prévu le 8 décembre, le budget 2027 sera le plus élevé de l'histoire de la Ville. Radio-Canada rapporte qu'il atteindrait 971,1 millions de dollars, soit une hausse de 4,9 % par rapport à l'an dernier. Le Droit précise qu'il s'agit d'environ 45 millions de plus qu'en 2026 et que, la ville étant en croissance, le cap du milliard devrait être franchi en 2028.
La mairesse Maude Marquis-Bissonnette a d'emblée présenté ce budget comme la plus faible hausse des dépenses en cinq ans, dans un contexte qu'elle qualifie de « pas évident », exacerbé par l'inflation et par une fiscalité municipale qui « présente de plus en plus de limites », selon Le Droit. En septembre, elle avait pourtant évoqué dans les pages du même quotidien une hausse des dépenses pouvant avoisiner 5 % et prévenu que des coupes dans les services seraient nécessaires. Le résultat final est donc conforme à ces avertissements, sans basculer dans l'austérité.
La taxe foncière : la promesse électorale tient
Sur le plan fiscal, l'administration respecte son cadre financier. Radio-Canada indique que la proposition repose sur une hausse de 3 % de la taxe foncière résidentielle et de 4 % pour le secteur non résidentiel, conformément à l'engagement pris durant la dernière campagne électorale par Action Gatineau. Les tarifs suivent : selon Le Droit, la taxe sur le stationnement et celle sur l'immatriculation augmenteront chacune de 4 %, et la taxe de gestion des matières résiduelles grimpera de 3,60 $ par adresse pour atteindre 182,40 $.
Cette stabilité a un prix. Gatineau demeure l'une des villes de la province les plus dépendantes de la taxe foncière, qui représente près de 81 % de ses revenus, toujours selon Le Droit. La mairesse reconnaît elle-même le problème : cette taxe est très visible et, dit-elle, elle creuse les inégalités. Elle a d'ailleurs rejeté l'idée des compteurs d'eau, l'accès à l'eau étant à ses yeux un droit fondamental.
Pour mesurer le chemin parcouru, un rappel s'impose. En 2024, une projection du plan décennal présentée aux élus évoquait des hausses résidentielles supérieures à 5 % par année pour 2026, 2027 et 2028, des chiffres que la mairesse disait ne pas pouvoir défendre, rapportait Radio-Canada. Les hausses réelles se maintiennent bien en deçà. À l'adoption du budget 2026, la mairesse affirmait aussi que la hausse de 3 % figurait parmi les plus basses des grandes villes du Québec, alors que Montréal et Laval affichaient respectivement 3,4 % et 4,3 %, selon CBC.
Où sont les coupes?
La réponse à la question du titre se trouve dans le détail. Une révision de services de 1,6 million de dollars marque le budget 2027, indique Le Droit : près d'un million en voirie, 230 000 $ à l'entretien, 114 000 $ aux loisirs, 77 000 $ aux bibliothèques et 252 000 $ aux patinoires extérieures. Radio-Canada ajoute que ces scénarios incluent la fin de la baignade à la plage du lac Beauchamp, une fermeture plus hâtive de certaines petites bibliothèques et un délai de déneigement des rues et trottoirs prolongé de 12 à 16 heures.
C'est peu en proportion d'un budget de près d'un milliard, mais c'est très visible pour les citoyens. Le doyen du conseil s'est d'ailleurs dit inquiet qu'on réduise les heures des bibliothèques après y avoir investi ces dernières années.
L'autre signal, c'est l'effondrement de l'enveloppe d'améliorations de services. Radio-Canada rapporte qu'elle se limite à 289 350 $, le montant le plus bas en cinq ans. TVA Gatineau précise qu'on est passé de 15 millions prévus en 2025 à seulement 289 000 $ en 2027.
La masse salariale dans la mire
C'est sans doute là que le mot « compressions » prend son sens le plus concret. Selon TVA Gatineau, la masse salariale atteint 438,4 millions de dollars, soit près de la moitié du budget, et la Ville veut économiser 7,5 millions en gelant la création de nouveaux postes en 2027. Le Droit rapporte que le président du comité exécutif, Steve Moran, a annoncé la volonté de « resserrer » cette masse salariale et que la Ville compte près de 4000 employés.
Aucune suppression de poste n'a été annoncée, relève TVA Gatineau, mais certains postes prévus ne seront pas pourvus, notamment à la police et au service d'incendie. La question du nombre de cadres a été soulevée mercredi; la mairesse a répondu qu'il était « trop tôt » pour se prononcer et qu'un chantier permettrait de creuser le sujet, d'après Le Droit. Les heures supplémentaires, elles, devraient atteindre 21,3 millions de dollars, légèrement au-dessus de la cible.
Côté optimisation, Radio-Canada fait état de plus de 20 millions de dollars identifiés, dont 12,6 millions en économies et 7,1 millions en diversification des revenus. TVA Gatineau mentionne notamment la taxation des terrains vagues.
Le vrai nœud : les infrastructures
Si les coupes de services sont limitées, le problème de fond est ailleurs. TVA Gatineau rapporte un déficit d'infrastructures de près de 1,5 milliard de dollars, face à des investissements de 330 millions prévus au plan triennal pour 2027, soit moins du quart des sommes nécessaires. Le Droit souligne que le budget ne consacre que 32 millions au pavage, la moitié de ce qu'il faudrait pour du rattrapage, et que le plan d'investissement des quatre prochaines années dépasse à peine 210 millions par année en moyenne, loin de la cible de 282 millions visée d'ici 2032.
La solution évoquée est l'endettement. Selon Le Droit, le plan financier à long terme indique que Gatineau pourrait dégager près de 700 millions de marge de manœuvre en portant le service de la dette à 15 % du budget, contre 7,9 % en 2027. Radio-Canada précise que la Ville affiche le deuxième taux d'endettement le plus faible des grandes villes québécoises, derrière Laval. La mairesse a admis que cela pourrait signifier plus d'emprunts, tout en précisant qu'on n'ira pas chercher cette marge « tout d'un coup ». Selon Le Droit, une représentante de la Ville a indiqué que la question serait étudiée en 2027, avec des décisions dans le cadre du budget 2028.
Un enjeu éthique se pose aussi : emprunter, c'est refiler une partie de la facture aux générations futures, ce qu'un élu a déploré en dénonçant le sous-investissement passé.
Transport collectif : Gatineau compense en partie le désengagement provincial
La Société de transport de l'Outaouais (STO) est l'autre pièce maîtresse du dossier. Radio-Canada indique que la contribution de Gatineau passera à 108 millions de dollars, une hausse de 4,1 millions, déjà prévue par une entente avec le gouvernement provincial. TVA Gatineau note que la Ville assume à elle seule 51 % du financement de la société.
La STO, elle, a déjà tranché dans le vif. Selon CBC, elle attribue son manque à gagner de 10 millions de dollars à une réduction du financement provincial de 205 millions sur cinq ans, et elle met fin au transport scolaire intégré en septembre 2027 pour libérer une trentaine d'autobus. Le Droit rapporte que son budget équilibré de 184,8 millions s'accompagne de l'abolition de 20 % des postes de cadres et de 5 % des postes administratifs, ainsi que d'une hausse des tarifs : l'abonnement mensuel régulier passe de 116 $ à 120 $. CBC ajoute qu'un déficit de 6,4 millions est déjà projeté pour 2028.
La mairesse a dit que cette décision la touchait personnellement, comme mère d'utilisatrice du transport intégré. L'opposition, par la voix du conseiller désigné de Gatineau ensemble, Timmy Jutras, s'oppose à toute hausse de la contribution municipale, selon Radio-Canada.
Ce que l'opposition reproche, ce que la majorité peut faire
Action Gatineau détient la majorité des sièges, ce qui lui permet d'adopter ses propositions sans difficulté, rappelle Radio-Canada. L'opposition plaide donc surtout pour une vision. M. Jutras demande un cadre financier à long terme pour éviter des coupes aléatoires, estime que la Ville doit procéder à de véritables compressions et reproche à la majorité de manquer de courage pour prioriser les projets. Il relève aussi qu'aucune somme n'est prévue pour le tramway, dont Le Droit rapporte que le coût global est évalué à 8 milliards de dollars et que la Ville pourrait devoir assumer 10 % de la facture.
Du côté de la majorité, le pari est de miser sur le développement économique : Radio-Canada mentionne des investissements pour revitaliser les anciens centres-villes d'Aylmer et de Buckingham et un guichet unique pour les projets agricoles, alors que les terres agricoles occupent 40 % du territoire gatinois et qu'environ la moitié seulement sont exploitées. Le logement abordable illustre toutefois les limites budgétaires : TVA Gatineau fait état de 11 projets pouvant produire 1 175 logements d'ici 2028, mais d'une contribution municipale estimée à 59 millions, bien au-delà des sommes prévues.
Un équilibre précaire
Gatineau n'échappe donc pas aux compressions, mais elle les répartit : un peu de services en moins, des postes gelés, des tarifs indexés, et une dette appelée à croître. Le tout sans franchir le seuil politique des 3 % de taxe foncière. Cet équilibre repose toutefois sur deux inconnues : la capacité de la Ville à contenir sa masse salariale et l'ampleur du soutien du gouvernement provincial au transport collectif. Les élus ont jusqu'au 8 décembre pour modifier la proposition, mais l'essentiel des décisions structurantes, notamment sur l'endettement, semble reporté au budget 2028.
