Le long de la rue Notre-Dame Est, dans Hochelaga-Maisonneuve, le campement n'a jamais été aussi gros à l'approche de l'hiver. TVA Nouvelles rapporte qu'au moins deux fois plus de sans-abri que l'an dernier s'apprêtent à y passer la saison froide, selon un organisme du milieu. Le chiffre n'est pas un détail statistique : il met à l'épreuve, en pleine saison des premiers gels, toute la stratégie montréalaise et québécoise de gestion de l'itinérance.
Un campement qui a doublé en cinq mois
La trajectoire est documentée. En mai, La Presse rapportait que près de 100 tentes s'y trouvaient, un sommet à l'époque, abritant environ 150 personnes selon le cabinet de la mairesse. Fin septembre, Radio-Canada (RDI) citait le dernier décompte de l'organisme communautaire L'Anonyme : près de 200 tentes, soit deux fois plus qu'au printemps. Le Devoir décrit désormais Montréal comme l'épicentre de la crise, avec un campement de 200 tentes.
Les autorités attribuent surtout cette croissance à la crise du logement. La Presse notait en mai qu'une vingtaine de personnes avaient perdu leur logement dans le seul quartier d'Hochelaga au cours des mois précédents. Le portrait n'est pas propre à l'est de l'île : le dernier dénombrement provincial, réalisé le 15 avril 2025, a recensé 12 077 personnes en situation d'itinérance visible dans 15 régions, soit 1 873 de plus qu'en 2022, selon Radio-Canada. Pour Montréal, la hausse est de 6,7 %, soit 295 personnes de plus, mais les organismes rappellent qu'il s'agit d'un plancher. « C'est la pointe de l'iceberg », a résumé Annie Savage, du RAPSIM.
Un site longtemps contesté, désormais toléré
Le terrain appartient au ministère québécois des Transports, ce qui explique une longue bataille judiciaire. En juin 2025, le ministère avait avisé les occupants de partir, avant que la Clinique juridique itinérante n'obtienne en urgence des sursis de la Cour supérieure. Dans une décision citée par La Presse, le juge estimait que le démantèlement « engendrerait d'énormes risques pour la santé et la vie » des occupants. L'ordonnance interdisant le démantèlement a été prolongée à maintes reprises : en avril 2026, elle l'a encore été jusqu'au 11 mai.
Entre-temps, la Ville a changé de cap. Radio-Canada rapporte que le protocole de gestion des campements adopté par le conseil municipal remplace le démantèlement systématique par une approche de tolérance, le déplacement n'intervenant qu'en dernier recours. Selon la Clinique juridique itinérante, citée par La Presse, l'arrondissement de Mercier–Hochelaga-Maisonneuve n'a plus l'exigence de démanteler la zone de Notre-Dame, ni à court ni à moyen terme. La mairesse Soraya Martinez Ferrada a toutefois précisé que tous les campements ne seront pas permis, évoquant des tentes collées sur des aires de jeux d'enfants. Elle a aussi noté qu'aucun cadre légal n'a été identifié pour les terrains appartenant à l'État, ce qui est précisément le cas ici.
Autrement dit, l'option du démantèlement, utilisée en décembre 2020 par une opération policière d'envergure sur le même axe, est aujourd'hui largement écartée. Le campement va donc affronter l'hiver sur place, avec une population plus nombreuse.
Roulottes, haltes-chaleur et places comptées
La réponse repose sur deux volets. Le premier est local : La Presse annonçait en décembre dernier l'installation de roulottes de type halte-chaleur le long du campement, gérées par L'Anonyme, ouvertes jour et nuit, avec dix places assises chacune. Son directeur général, Julien Montreuil, expliquait alors qu'avec des centres d'hébergement complets, il fallait trouver des façons de traverser l'hiver « avec le moins possible de décès ». Ces capacités, pensées pour un campement plus petit, paraissent minuscules devant 200 tentes.
Le second volet est municipal. Selon Radio-Canada, la Ville déploie neuf haltes-chaleur dans sept arrondissements, pour environ 3 000 places d'hébergement d'urgence et de transition au total, dont près de 500 places saisonnières dès novembre. Ces sites bénéficieront de 350 lits, ce qui ne suffira pas à éliminer l'usage des chaises dès cette année, selon la mairesse. Le Journal Métro précise que l'an dernier, la majorité des places étaient des chaises plutôt que des lits.
Le financement a été arraché de justesse. Le 23 octobre, le gouvernement de Paul St-Pierre Plamondon a annoncé une aide d'urgence de 28 millions de dollars, dont 18 millions pour Montréal, afin de créer environ 1 000 places supplémentaires en haltes-chaleur au Québec, rapporte Le Devoir. La mairesse affirme que l'ensemble des 3 000 places promises sont financées, d'après Le Journal Métro. Mais Le Devoir indiquait cette semaine que la Ville prévient qu'elle « va manquer de places » et cherche à en ajouter 200, qu'elle a demandé à Québec de financer.
Le piège de la capacité : on ne peut pas forcer à entrer
Augmenter les places ne règle pas tout, car une partie des campeurs refuse d'y aller. Dans La Presse, un résident du campement expliquait que, dans sa tente, il se réchauffe sans craindre le vol ni le harcèlement, et qu'il se sent « chez moi ». Un autre disait que les refuges sont pleins et que l'on s'y sent parfois comme en prison. Noovo Info relève aussi que des personnes en situation d'itinérance ne sont pas toujours intéressées à fréquenter les haltes-chaleur.
C'est l'argument constant des organismes contre le démantèlement : selon Radio-Canada, la perte de contact. À l'inverse, un campement stable permet de savoir où se trouvent les gens quand ils ont besoin d'aide, soulignait déjà EST MÉDIA Montréal. Mais cette visibilité a un revers, celui des risques : feux à ciel ouvert, accumulation de déchets, interventions répétées des pompiers. En mai, La Presse notait que les déchets qui s'accumulaient faisaient craindre des incendies.
Les données sur le froid donnent la mesure de l'enjeu. Radio-Canada rapportait en décembre dernier, citant une responsable de santé publique, que dès -10 °C on observe des conséquences graves, dont 40 % des décès et 49 % des cas d'hypothermie dans cette population. Autrement dit, le danger commence bien avant les grands froids de janvier.
Qui paie, qui décide
La tension de fond est institutionnelle. Le Journal Métro rappelle que l'itinérance relève de la compétence provinciale et que l'essentiel des mesures hivernales de la Ville est financé par le ministère de la Santé, dont la confirmation arrive généralement en décembre. La mairesse réclame un financement stable de 20 millions par an sur trois ans; la Ville estime à 60 millions le coût opérationnel de son plan sur trois ans. L'analyse publiée par Options politiques va dans le même sens : une ville peut gérer un campement, mais l'itinérance naît en amont, dans les politiques de logement, de santé et de revenu. L'article rappelle qu'au 1er avril 2026, 12 424 ménages figuraient sur la liste d'attente du logement subventionné de l'Office municipal d'habitation de Montréal.
Québec promet de s'attaquer aux causes. Le premier ministre a qualifié son aide de première étape, annoncé le retour du logement social et un sommet sur l'itinérance au début de 2027, selon Le Devoir. Le PQ s'est engagé à réduire l'itinérance de moitié en quatre ans. D'ici là, l'hiver, lui, n'attend pas.
Ce qu'il faut surveiller
Plusieurs indicateurs diront rapidement si le pari tient. D'abord, le taux d'occupation des nouvelles haltes-chaleur et la part des campeurs de Notre-Dame qui y recourent réellement. Ensuite, la capacité des roulottes et des équipes de L'Anonyme à suivre la croissance du campement. Enfin, la réaction de la Ville et du ministère des Transports si un incendie ou un décès survenait sur le site, scénario qui avait servi de justification aux démantèlements passés.
Le campement Notre-Dame n'est pas seulement un symptôme local : il condense les failles d'un système où le logement abordable manque, où les refuges débordent et où les compétences se renvoient la balle entre trois ordres de gouvernement. Les prochaines semaines diront si les 3 000 places promises suffisent à éviter l'issue que tous redoutent.
