Pendant près de deux ans, la question a flotté dans les milieux d'affaires de Rimouski : une accusation serait-elle déposée, oui ou non? Elle l'a finalement été. Mercredi 4 novembre, la Sûreté du Québec (SQ) a arrêté Jean-Nicolas Marchand, ex-directeur général de la Chambre de commerce et de l'industrie Rimouski-Neigette (CCIRN), qui a comparu le jour même au palais de justice de la ville. Le dossier entre maintenant dans sa phase judiciaire, la plus longue et la plus incertaine.
Ce qui s'est passé mercredi
Selon Radio-Canada, l'homme a été appréhendé mercredi matin par la SQ, qui indiquait qu'il pourrait être accusé de fraude dépassant 5 000 $. Le communiqué de la police, repris notamment par Mon Témiscouata, précise que l'arrestation a été menée par l'Équipe d'enquête sur les crimes économiques de la SQ et que les fraudes présumées auraient été commises entre septembre 2022 et février 2025.
Le Soir.ca, qui a obtenu copie de la dénonciation, rapporte que M. Marchand est accusé d'avoir, entre le 12 septembre 2022 et le 5 février 2025, frustré la Chambre de commerce d'une somme dépassant 5 000 $ par la supercherie, le mensonge ou un autre moyen dolosif. Il a été remis en liberté pour la suite des procédures et reviendra en cour le 14 décembre pour son orientation et l'enregistrement d'un plaidoyer.
Un point de vocabulaire s'impose, parce qu'il crée de la confusion. Le seuil de « plus de 5 000 $ » n'est pas le montant du détournement : c'est la catégorie juridique de l'infraction. Il distingue la fraude de plus de 5 000 $ de la fraude de moindre valeur, et il laisse la porte ouverte à des sommes bien supérieures. Les chiffres plus élevés qui circulent depuis 2025, soit environ 500 000 $, proviennent des informations obtenues par Le Soir.ca et n'ont pas été confirmés par la SQ, qui parle de « plusieurs milliers de dollars ». Quant à la dénonciation, elle ne contient que des allégations : M. Marchand est présumé innocent, et rien de ce qui est décrit ci-dessous n'a été démontré devant un tribunal.
Une chronologie en trois temps
Le parcours du dossier aide à comprendre pourquoi cette arrestation était attendue, mais aussi pourquoi elle arrive tard.
Premier temps, la découverte. Selon Radio-Canada, M. Marchand est entré en poste comme directeur général le 3 octobre 2022. Le Soir.ca rapporte que les coprésidents de l'époque, Simon St-Pierre et Andréane Pelletier, ont décelé les premières anomalies peu après leur arrivée au conseil d'administration, en octobre 2024. Le directeur général a été suspendu le 31 janvier 2025, puis congédié au début de février. Lors du point de presse, M. St-Pierre avait évoqué des dépenses de restaurants, de voyages, d'hôtels, de bars et de chalets, de nombreux retraits au guichet à toute heure du jour et de la nuit, ainsi que des transferts Interac de la Chambre vers des comptes personnels. Ces allégations, rapportées par Le Soir.ca et Le Soleil, n'ont fait l'objet d'aucune décision judiciaire.
Deuxième temps, l'enquête. Le dossier a d'abord été confié aux crimes majeurs de la SQ, puis transféré à la Division des enquêtes sur les crimes économiques à Québec, ce que Le Soir.ca a rapporté dès février 2025. Une source policière avait alors prévenu que ce genre d'enquête prend souvent des mois avant d'aboutir à d'éventuelles accusations. Radio-Canada a rapporté en juin que la SQ avait terminé son enquête après 15 mois de démarches et que le dossier était entre les mains du Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) depuis avril, les procureurs devant décider du dépôt d'accusations.
Troisième temps, la décision d'accuser. Elle est tombée à l'automne, environ cinq mois après la transmission du dossier aux procureurs. C'est un délai qui n'a rien d'anormal pour une preuve comptable volumineuse, mais qui a prolongé l'attente d'un organisme dont la réputation était suspendue à cette décision.
Une organisation qui a dû se reconstruire
Le coût de l'affaire ne se limite pas aux sommes évoquées. Au printemps 2025, Le Soleil décrivait une Chambre dont le compte bancaire avait été réduit à néant. Selon ce quotidien, le budget annuel de 2023-2024 s'établissait à 450 000 $, d'où l'hypothèse, formulée par le journal et non confirmée, que l'ampleur de la perte s'en approche.
La CCIRN a pourtant relancé ses activités moins de deux mois après le congédiement, avec une soirée reconnaissance fixée au 6 juin 2025, un événement qui constitue, de l'aveu même de ses dirigeants à l'époque, une source de revenus essentielle. Elle comptait alors 455 membres, un nombre qui avait légèrement augmenté. Radio-Canada avait aussi rapporté que le poste de directeur général serait remplacé par celui de coordonnateur, dans une logique de rapprochement avec les membres.
Une question dérangeante est restée en filigrane : comment les sorties de fonds ont-elles pu passer inaperçues pendant plus de deux ans? Interrogé par Le Soleil sur l'ancien conseil d'administration, M. St-Pierre s'est dissocié de la période précédente et a renvoyé les questions à ceux qui siégeaient alors. L'organisme soulignait pour sa part qu'un audit des états financiers avait bel et bien été effectué par une firme comptable, mais qu'un audit sert à vérifier la comptabilisation, non à détecter la fraude. La nuance est connue des spécialistes de la gouvernance : un audit annuel ne remplace pas des contrôles internes, comme l'obligation d'une double signature, l'accès partagé aux comptes bancaires ou la surveillance régulière des relevés par des administrateurs bénévoles. Selon les informations rapportées en 2025, le nouveau conseil n'a obtenu les codes d'accès que tardivement, ce qui illustre précisément ce risque lorsque tout repose sur une seule personne.
Un contexte local fragilisé
Cette arrestation survient dans un paysage économique rimouskois déjà éprouvé. La Société de promotion économique de Rimouski (SOPER) a fait faillite en novembre 2024, avec des dettes d'environ 4 M$ selon Le Soir.ca, et 14 personnes ont perdu leur emploi. Radio-Canada rappelait que le rapport de la Commission municipale du Québec faisait état d'actes répréhensibles et de décisions prises sans l'aval du conseil d'administration. La Ville a depuis créé un service de développement économique, rebaptisé Développement Rimouski.
Il faut éviter l'amalgame : les deux dossiers sont distincts, ne mettent pas en cause les mêmes personnes et n'ont pas la même nature. La SOPER relève d'une gouvernance défaillante et d'un bail immobilier devenu intenable, alors que le dossier de la Chambre concerne des allégations de détournement par un seul dirigeant. Aucune source consultée ne les relie sur le plan juridique. Mais ils nourrissent, ensemble, une question légitime pour les organismes à but non lucratif de la région qui administrent des fonds publics ou des cotisations : qui regarde les chiffres, et à quelle fréquence?
Ce qui vient
La prochaine étape est connue : le 14 décembre, M. Marchand doit revenir en cour pour l'étape de l'orientation. C'est à ce moment que se précisera la suite, notamment un éventuel plaidoyer. Il est trop tôt pour savoir si le dossier ira à procès.
Plusieurs questions demeurent ouvertes. Le montant exact reproché n'est pas public, et la distance entre la fraude de plus de 5 000 $ inscrite à l'acte d'accusation et l'estimation de 500 000 $ avancée dans la presse reste à éclaircir. Une autre personne, résidant hors de la région, avait été évoquée en 2025 comme impliquée dans l'affaire, selon Le Soir.ca et Le Soleil; rien ne confirme à ce jour qu'elle fera l'objet d'accusations. Enfin, la possibilité pour la Chambre de récupérer une partie des sommes, par la voie judiciaire ou civile, dépendra de l'issue des procédures.
Pour la CCIRN et ses quelque 455 membres, l'arrestation apporte surtout un début de reconnaissance publique de ce qu'ils ont vécu. Pour la communauté d'affaires, elle rappelle une leçon simple, et coûteuse : la confiance accordée à un dirigeant charismatique, dont l'expertise avait séduit le conseil à l'embauche, ne dispense jamais de contrôles indépendants. Le procès, s'il a lieu, dira ce qui s'est réellement passé. D'ici là, la présomption d'innocence s'applique.
