Une commande artistique devenue argument de vente
Le chanteur-compositeur chinois Chen Chusheng, vainqueur de l'émission « Singer 2025 » de la chaîne Hunan TV, a fait appel à l'artiste contemporain Li Erpeng pour peindre 14 œuvres originales destinées à l'édition vinyle de son album « Wasteland of Wonders ». C'est ce que rapporte Variety, qui publie l'information en exclusivité ce mercredi. Le jour de l'ouverture des précommandes, le 9 juin, QQ Music a décerné à cette édition sa certification de ventes « Double Diamond ».
Sur le papier, l'annonce relève de la belle histoire de pochette. En réalité, elle dit beaucoup de la manière dont la pop chinoise transforme un support jugé démodé en produit de prestige, dans un marché où le numérique règne encore en maître.
Ce que l'on sait de la collaboration
Selon Variety, les 14 toiles de Li Erpeng ont pris forme progressivement, au fil de son travail aux côtés de la musique : des images tirées des chansons s'y mêlent à des idées apparues en cours de peinture. Les peintures sont intégrées à l'emballage du vinyle, de sorte que l'illustration fait partie de la façon dont les fans reçoivent l'album, en reliant les enregistrements aux récits visuels qui les accompagnent.
Li Erpeng vit à Hong Kong. D'après le média américain, il réalise des pièces de collection inspirées de figures légendaires, notamment des athlètes, et ses créations récentes associent la peinture à des cadres sculpturaux élaborés, si bien que le portrait et sa structure forment une seule œuvre. Sa pratique s'est aussi étendue au cinéma. La galerie Winners Gallery le représente pour cette collaboration.
Les déclarations des deux hommes cadrent l'intention. Chen affirme avoir toujours senti que la musique est plus qu'une chose qu'on entend, et espère qu'en plus d'écouter, le public pourra voir « les émotions, les fractures et la croissance » de l'album. Li Erpeng, lui, résume son rôle ainsi : une bonne musique construit son propre monde, et sa tâche est de le mettre sur toile.
Qui est Chen Chusheng
L'artiste n'est pas un nouveau venu. Variety rappelle qu'il est devenu un nom connu en Chine en 2007 en remportant « Super Boy » sur Hunan TV, avant de revenir sur la même chaîne décrocher le grand prix de « Singer 2025 », son plus important concours de chant. Selon la fiche biographique de Baidu Baike, il avait quitté la scène des bars cette année-là pour participer à l'émission, avant de signer son premier contrat.
La finale de « Singer 2025 » a eu lieu le 8 août 2025. Selon la page consacrée à l'émission sur Wikipédia, Chen y a devancé l'Américaine Mickey Guyton, arrivée deuxième, et Shan Yichun, troisième. Le site DramaPanda relève que cette victoire, à 44 ans, constituait un second souffle de carrière après des années de présence dans des émissions de variétés.
L'ampleur de la tribune est considérable : d'après des données des producteurs citées dans un contenu sponsorisé de China Daily publié sur Time, l'audience de « Singer 2025 » a dépassé 3,5 milliards de visionnements cumulés, avec 162 millions d'interactions. Il faut lire ce chiffre avec prudence, puisqu'il provient des producteurs eux-mêmes et d'un contenu de marque. Il donne néanmoins la mesure de l'effet d'entraînement dont bénéficie le vainqueur.
La victoire n'a pas fait l'unanimité. DramaPanda rapporte que des internautes ont soupçonné un résultat prédéterminé, en s'appuyant sur une photo, de provenance non établie, d'un classement manuscrit qui aurait été pris dans la régie. Ces rumeurs n'ont pas été confirmées, et plusieurs observateurs ont salué la performance vocale du chanteur. La Variety précise par ailleurs qu'un concert de Chen au stade de Nanchang, en avril 2026, a réuni quelque 50 000 spectateurs, un record personnel pour lui à l'époque.
Le vinyle, nouveau terrain de jeu de l'industrie chinoise
Pour comprendre pourquoi un chanteur de cette envergure investit dans des peintures originales pour un disque noir, il faut regarder la structure du marché. Selon le rapport annuel 2025 de la Fédération internationale de l'industrie phonographique (IFPI), cité par China Daily, la Chine est devenue le quatrième marché mondial de la musique enregistrée, devant l'Allemagne, et la croissance des revenus du physique y dépasse celle du numérique. Le même rapport évoque, à l'échelle mondiale, une hausse de 13,7 % des revenus du vinyle, dix-neuvième année consécutive de progression.
Le vinyle reste toutefois une niche. Un disquaire interrogé par China Daily rappelle que les disques ne sont plus seulement de la musique : ce sont des objets de collection dont les éditions limitées peuvent prendre de la valeur. Le newsletter Substack de Jake Newby, consacré au Record Store Day en Chine, citait pour sa part une étude de la firme QYR selon laquelle le marché chinois du vinyle valait 276,81 millions de yuans en 2021, soit une hausse de 140 % en un an, pour environ 750 000 disques vendus. L'auteur souligne que les données plus récentes sont difficiles à obtenir, et qu'un disquaire reconnaît que l'achat de disques demeure « une activité minoritaire » dans le pays. Les statistiques privées qui circulent sur ce marché, souvent produites par des cabinets d'études commerciales, sont d'ailleurs très disparates et doivent être traitées avec circonspection.
La mécanique de certification de QQ Music, propriété du géant Tencent, illustre l'autre moteur du phénomène : la précommande. Le site spécialisé Accio relève que, dans l'écosystème chinois, les sorties vivent de leurs « moments » : en février 2026, l'album « KUN » de Cai Xukun aurait dépassé 120 000 exemplaires en cinq minutes, et les précommandes de « Children of the Sun » de Jay Chou, ouvertes le 19 mars, auraient franchi les 100 millions de yuans de revenus sur la plateforme. Ces chiffres, provenant d'une compilation secondaire, restent à confirmer, mais ils montrent que les ventes événementielles, concentrées sur quelques heures, sont devenues un rituel de la pop chinoise.
Un « Double Diamond » à interpréter avec nuance
La certification « Double Diamond » décernée à l'édition vinyle de « Wasteland of Wonders » est un signal commercial, mais Variety n'en précise pas les seuils. Il s'agit d'un palier propre à la plateforme QQ Music, et non d'un standard indépendant comme les disques d'or et de platine en vigueur en Amérique du Nord ou en Europe. On ignore donc, à ce stade, le nombre d'exemplaires effectivement vendus, le tirage de l'édition vinyle ou son prix de vente.
Un détail de marché, relevé sur une annonce d'un site de revente en ligne, donne un ordre d'idée : une édition « coffret cadeau » de l'album était proposée autour de 81 livres sterling (environ 140 dollars canadiens) par un vendeur britannique, ce qui suggère un produit positionné bien au-dessus d'un disque courant. Il s'agit d'une seule annonce de revente, qui ne constitue pas un prix officiel.
Une tendance mondiale, un ressort chinois
Le mariage du disque et de l'art contemporain n'est pas une invention chinoise : les pochettes confiées à des plasticiens, les coffrets numérotés et les éditions de collection font depuis longtemps partie de la stratégie des labels occidentaux et japonais pour faire du vinyle un objet de désir. Ce qui change ici, c'est l'échelle et le contexte. Dans un marché où les plateformes de Tencent et de NetEase contrôlent la découverte et le paiement, le support physique devient un moyen de se distinguer, de fidéliser une base de fans et de capter une valeur que le streaming, très peu rémunérateur par écoute, ne procure pas.
Le choix d'un peintre établi à Hong Kong, représenté par une galerie, ajoute une couche symbolique : l'album n'est plus seulement un produit musical, mais une œuvre dont la valeur esthétique est garantie par un tiers. C'est aussi, pour Li Erpeng, une porte d'entrée vers un public bien plus large que celui des collectionneurs d'art, et pour la galerie une vitrine commerciale.
Ce qu'il faut retenir
L'exclusivité de Variety porte sur une opération précise : 14 toiles, un album, une certification de plateforme. Elle éclaire cependant une dynamique plus vaste. Un vainqueur de concours télévisé, porté par une audience de plusieurs milliards de visionnements, convertit sa notoriété en objet physique de prestige, dans un pays devenu quatrième marché mondial de la musique enregistrée. Reste à vérifier, par des données indépendantes, la réalité des volumes écoulés : pour l'instant, les seuls chiffres disponibles sont ceux des acteurs de l'opération eux-mêmes.
