Quand un État triple presque son effort militaire en dix ans, l'argent ne ruisselle pas seulement vers les chantiers navals et les grands avionneurs. Il cherche aussi des sous-traitants, des sites d'essai, des métaux. C'est dans cette logique que s'inscrit le cas du Grand Sudbury, ville minière du Nord de l'Ontario, que Radio-Canada présente ce mercredi comme un candidat sérieux à une place dans la nouvelle réalité de la défense canadienne, avec le témoignage de Nathalie Brabant, de l'agence fédérale FedNor.
Une montée en puissance budgétaire sans précédent récent
Le point de départ est international. Au sommet de l'OTAN de La Haye, en 2025, les pays membres se sont engagés sur un nouvel objectif : investir 5 % de leur PIB annuel en défense d'ici 2035. Selon le site du premier ministre, la part se divise en 3,5 % pour la défense proprement dite et 1,5 % pour des investissements liés à la sécurité et aux infrastructures critiques.
Ottawa a franchi une première marche. Selon la CBC, le Canada a atteint la cible de 2 % du PIB, une première depuis la fin des années 1980, grâce à une injection supplémentaire de 9,3 milliards de dollars. Le même reportage souligne toutefois que le pays a passé la barre de justesse et qu'il demeure dans le tiers inférieur de l'Alliance, avec la Belgique, l'Espagne, l'Albanie et le Portugal. Le député conservateur James Bezan a même parlé d'une « illusion » comptable.
La suite est plus exigeante. Le Bureau du directeur parlementaire du budget rappelle que le Canada s'est engagé à atteindre environ 4 % du PIB en 2030, avec 2,5 % pour le cœur de la défense, avant les 5 % de 2035. Le cabinet Norton Rose Fulbright estime que cela représenterait environ 73 milliards de dollars par an en 2030, puis plus de 150 milliards en 2035.
Pour absorber de telles sommes, le gouvernement a créé en octobre 2025 l'Agence d'investissement pour la défense, chargée de recentrer l'expertise et d'accélérer les décisions d'achat, et il a lancé une stratégie industrielle de défense. Le premier ministre Mark Carney parle d'un demi-billion de dollars de dépenses en défense sur dix ans, des sous-marins aux drones en passant par les capteurs et les radars. Un document municipal de Sudbury décrit le même ordre de grandeur : plus de 500 milliards de dollars d'investissements totaux, dont 180 milliards en approvisionnement direct.
Le « acheter canadien » comme moteur régional
Le virage ne porte pas que sur le volume. Il porte sur l'origine des équipements. Selon le communiqué fédéral sur le financement de Sudbury, l'initiative vise à renforcer les entreprises canadiennes, à réduire la dépendance envers les fournisseurs américains et à bâtir une capacité nationale de fabrication et de services de défense. Une logique de souveraineté industrielle, dans un monde où les alliances d'hier paraissent moins sûres.
C'est là que les régions entrent en scène. L'Initiative régionale d'investissement dans la défense, administrée dans le Nord de l'Ontario par FedNor, aide les petites et moyennes entreprises à s'intégrer aux chaînes d'approvisionnement de la défense. Elle n'achète pas de chars : elle finance la préparation des fournisseurs, leurs certifications, leurs équipements d'essai.
Pourquoi Sudbury, et pourquoi les mines
L'argument de Sudbury tient en une équivalence : ce qui résiste à une mine résiste souvent à un théâtre d'opérations. Selon un rapport présenté au conseil municipal, la ville s'appuie sur 140 ans d'histoire minière, sur l'accès à des minéraux critiques (nickel, cuivre, cobalt, métaux du groupe du platine) et sur plus de 300 entreprises de fournitures minières, de fabrication avancée, d'automatisation et de technologie.
Le conseiller municipal Mike Parent, à l'origine de la motion d'appui, l'a expliqué à la CBC : chargeuses, camions de halage ou convoyeurs sont conçus pour des environnements hostiles, ce qui rapproche leur conception de celle de l'équipement militaire. Il précise que les fabricants locaux construiraient probablement des composants de véhicules militaires plutôt que des armes.
La députée fédérale de Sudbury, Viviane Lapointe, a poussé l'argument plus loin lors d'une table ronde locale, rapportée par Sudbury.com : selon elle, la technologie qui protège un mineur à des centaines de mètres sous terre peut protéger un soldat en milieu contesté, et l'expertise en extraction du nickel et du cuivre, métaux essentiels aux systèmes de missiles guidés, place la région au cœur de la sécurité continentale.
Le maire Paul Lefebvre, cité par le Globe and Mail dans un contenu commandité, évoquait pour sa part neuf mines actives, quinze d'ici 2030 et cinq usines de transformation. Ce dernier angle compte : une partie des dépenses « défense » canadiennes est justement fléchée vers les minéraux critiques. Carney a précisé à La Haye qu'un peu moins du tiers de l'enveloppe de 5 % correspond à des dépenses de résilience économique, dont le développement de ces minéraux.
Le test concret : un centre d'essai sous terre
Le dossier a pris une forme tangible le 30 octobre. Selon Radio-Canada et le communiqué de FedNor, Ottawa verse 4,5 millions de dollars pour agrandir le centre souterrain d'innovation de NORCAT, à Onaping, dans l'agglomération de Sudbury. Une fois terminée, l'installation reproduira des environnements miniers et militaires complexes afin que les entreprises valident robotique, véhicules autonomes, communications avancées, capteurs et navigation sans GPS.
Selon Sudbury.com, l'agrandissement augmentera d'environ 50 % la capacité du site, qui sert aujourd'hui une cinquantaine d'entreprises minières. Il devrait prendre environ deux ans. L'objectif affiché est d'obtenir une accréditation comme site d'essai et de validation pour les Forces armées canadiennes et les partenaires alignés sur l'OTAN. Le directeur du centre souterrain, Greg Major, résume l'atout : une mine en exploitation, des conditions rudes, du noir et du froid, un décor idéal pour éprouver des détecteurs et d'autres technologies militaires.
Il faut mesurer l'ampleur : 4,5 millions de dollars, c'est modeste à côté des budgets de la défense. Mais ce type de mise de fonds sert de levier. Il crée une infrastructure que des entreprises étrangères ou des grands maîtres d'œuvre pourraient utiliser, ce qui est précisément le pari de la stratégie.
Un chemin semé d'obstacles
Les difficultés sont documentées, y compris par la municipalité. Son rapport relève que les processus d'achat en défense imposent des critères de qualification complexes et des exigences élevées de sécurité, souvent difficiles à satisfaire pour de petites entreprises. Les firmes doivent aussi pouvoir croître vite, avec des terrains viabilisés et une main-d'œuvre suffisante. Elles viseront surtout les grands maîtres d'œuvre, que le rapport décrit comme des acteurs établis de l'aérospatiale, de la construction navale ou des systèmes, auprès desquels elles seraient sous-traitantes.
Selon la CBC, Natalie Brabant, responsable du dossier de la défense à FedNor, estime que les entreprises du Nord ontarien feront rarement une transition complète vers la fabrication militaire. L'agence a annoncé en avril 976 650 $ pour le Projet de possibilités en défense du Nord de l'Ontario, un programme pilote de trois ans mené avec la Ville de North Bay. Un consultant cité par la CBC y voit une couche de bureaucratie supplémentaire pour aider à naviguer dans la bureaucratie, tout en jugeant que les produits à double usage, comme les drones, ont de bonnes chances de profiter de la stratégie.
Le débat est aussi politique et moral. Le conseil municipal a adopté la motion de soutien le 14 avril par 8 voix contre 4, rapporte Sudbury.com, sous les huées de manifestants dans la salle. Des opposants rappellent que le nickel local sert déjà à des usages militaires. Les partisans répondent que la diversification vers des activités liées à la défense, sans être axées sur le combat, signifierait des emplois stables et mieux rémunérés, et moins de dépendance au cycle des matières premières.
Ce qu'il faut retenir
Sudbury n'est pas un cas isolé, mais un laboratoire. Partout où les budgets militaires augmentent, des régions industrielles tentent de se faire une place dans les chaînes de sous-traitance, en misant sur ce qu'elles savent déjà faire. Celle-ci a des atouts rares : des métaux stratégiques, un écosystème minier dense, un site d'essai unique au pays. Elle a aussi les limites de toute sous-traitance, à savoir la dépendance aux commandes des grands donneurs d'ordres, la lourdeur des habilitations de sécurité et l'incertitude sur la capacité d'Ottawa à tenir sa trajectoire budgétaire jusqu'en 2035.
La vraie mesure du pari viendra des contrats signés, pas des annonces. D'ici là, l'accréditation de NORCAT auprès des Forces armées et de l'OTAN sera l'un des signaux à surveiller.
