Économie

Scandale des fonds en Turquie : la finance et le pouvoir d'Erdogan ébranlés

Un effondrement de fonds d'investissement touche 455 000 épargnants. L'enquête vise désormais les sommets de la bureaucratie financière et fragilise le camp d'Erdogan.

Scandale des fonds en Turquie : la finance et le pouvoir d'Erdogan ébranlés

Le scandale des fonds d'investissement qui ébranle la Turquie depuis la mi-septembre a franchi un nouveau seuil cette semaine. Il ne s'agit plus seulement d'une affaire de courtiers douteux et de manipulation boursière : la justice vise maintenant ceux qui étaient chargés de surveiller les marchés. Pour le président Recep Tayyip Erdogan, qui a bâti son discours économique sur le retour à l'orthodoxie, le coup est rude.

Une semaine qui change l'échelle de l'affaire

Le 2 novembre, RFI rapportait que le parquet d'Istanbul avait interpellé près de 90 personnes, parmi lesquelles des élus du parti présidentiel AKP et de hauts fonctionnaires. Le chiffre a depuis grimpé. Selon Turkish Minute, le directeur général de la Bourse d'Istanbul, Korkmaz Enes Ergun, détenu le 31 octobre, a été formellement arrêté le mardi 3 novembre pour corruption passive. Il est aussi soupçonné d'appartenance à une organisation criminelle. Il dirigeait la place boursière depuis mars 2021.

Le même jour, selon Reuters, des mandats de détention ont visé six autres personnes, dont un ancien vice-président du Conseil des marchés de capitaux (SPK), le régulateur des valeurs mobilières, et un responsable de l'agence de supervision bancaire. Un représentant de Tera Holding, le courtier au cœur du dossier, figure aussi sur la liste. Selon le média Türkiye Today, le ministre de la Justice, Akın Gürlek, a fait état de 433 suspects, dont 112 incarcérés dans l'attente de leur procès, 186 sous contrôle judiciaire et 38 en fuite.

M. Gürlek a changé la nature du dossier par ses propres mots. Selon Hürriyet Daily News, il affirme que la structure visée dépasse de loin la simple manipulation boursière : il parle d'un réseau criminel qui s'étend jusqu'aux échelons supérieurs de la bureaucratie financière. Selon Turkish Minute, il explique que, par un système de pots-de-vin, des responsables du dispositif censé contrôler l'argent auraient rendu inopérants les mécanismes de surveillance.

Comment la bulle s'est formée, puis a éclaté

Le mécanisme, tel que le décrivent les enquêteurs et plusieurs analystes, est classique dans son principe. Selon l'analyse publiée par AGBI, certains fonds auraient acheté d'importants volumes d'actions rarement échangées, ce qui faisait grimper les prix et produisait des profits extraordinaires. Ces rendements attiraient de nouveaux investisseurs, dont l'argent permettait de racheter les mêmes titres et de pousser les cours encore plus haut. Le cycle s'est brisé quand les épargnants ont voulu récupérer leur mise.

Les chiffres de rendement donnent le vertige. Selon Middle East Eye, le fonds Tera aurait affiché plus de 1 500 % de rendement sur un an, un résultat que le média juge illogique selon n'importe quelle méthode de calcul. Le contexte explique l'attrait : selon Le Monde, relayé par l'Observatoire de la Turquie contemporaine, ces fonds promettaient des rendements supérieurs à une inflation turque qui dépasse 30 % en rythme annuel. Les médias ont rapidement surnommé l'affaire « Fonzi », mot-valise entre « fonds » et « Ponzi ».

La crise a éclaté à la mi-septembre. D'après Nordic Monitor, Pusula Portföy n'a pas pu honorer des demandes de retrait, et la pression s'est propagée à d'autres gestionnaires, dont Tera Portföy. La Bourse d'Istanbul a plongé. Le 17 septembre, le SPK a ordonné la liquidation de 131 fonds gérés par sept sociétés. Les chiffres officiels cités par Nordic Monitor font état de 455 758 investisseurs individuels et d'environ 18 milliards de dollars d'actifs, alors que les premières estimations dépassaient 20 milliards. Ces montants sont exprimés en dollars américains.

Un marché boursier dévasté

Les pertes ont largement débordé les titres au centre de l'enquête. Selon Türkiye Today, citant des données du quotidien Ekonomim, la capitalisation de Borsa Istanbul est passée de 20 000 milliards de livres turques le 15 septembre à 13 600 milliards le 30 octobre, soit environ 128 milliards de dollars évaporés. Le principal indice, le BIST 100, a connu sept semaines de baisse consécutives, une première dans son histoire, selon le même média.

Les titres les plus liés aux fonds ont perdu près de la totalité de leur valeur : plusieurs ont reculé de plus de 96 % en six semaines. Mais la contagion a touché des sociétés sans lien avec le scandale. Toujours selon Türkiye Today, parmi les 30 plus grandes entreprises cotées, seuls le fabricant de défense Aselsan et la banque Garanti BBVA ont terminé octobre en hausse. Migros, Turkish Airlines et Pegasus ont reculé de 14 % à 18 %. Il faut toutefois rappeler, comme le précise le même article, que ces chiffres mesurent une baisse de valeur boursière et non des liquidités retirées du marché.

Le risque économique réel tient à l'effet de richesse. Nordic Monitor, média critique du pouvoir, avance qu'environ sept millions de familles auraient vu la valeur de leurs placements diminuer, ce qui pourrait freiner la consommation et pousser le pays vers la récession. Cette projection reste une estimation, et la même source reconnaît que le risque dépend de la propagation de ces effets à l'activité réelle. Le ministre des Finances, Mehmet Şimşek, répète pour sa part qu'il n'y a pas de risque systémique. Pour amortir le choc, le régulateur verse des avances plafonnées à un million de livres (environ 20 000 dollars) par investisseur et par fonds. Selon Yerepouni News, 29,3 milliards de livres étaient en cours de versement à 235 705 investisseurs lors du dernier cycle. Ces avances seront déduites des règlements finaux et ne garantissent pas un remboursement intégral.

Le soupçon des délits d'initiés

Un élément alimente particulièrement la colère : le calendrier des retraits. Selon les documents examinés par l'enquête, rapportés par Nordic Monitor, 440 investisseurs auraient retiré plus de 401 milliards de livres (environ 8,1 milliards de dollars) des fonds Tera et Pusula entre le 1er et le 16 septembre. Les procureurs cherchent à savoir si certains avaient été prévenus des mesures à venir. Les retraits seuls ne prouvent pas une fuite d'information, soulignent les sources.

Les avertissements existaient pourtant. Selon Nordic Monitor, un journaliste d'enquête exilé en Allemagne avait publié en mars une vidéo sur les activités de Tera et de son patron, Emre Tezmen. Elle a fait l'objet d'une restriction d'accès ordonnée par un tribunal, plutôt que d'un examen public des allégations. Même le ministre Şimşek avait lancé, fin 2025, que le marché n'était pas un terrain de jeu, rappelle Le Monde.

Le pouvoir fragilisé sur son propre terrain

La dimension politique a pris le pas sur la dimension financière. Plusieurs figures proches du pouvoir sont tombées. Fatma Betül Sayan Kaya, ancienne ministre de la Famille et vice-présidente de l'AKP, a quitté ses fonctions partisanes à la fin de septembre après des accusations de ventes d'actions avantageuses avant la tempête. Elle et son mari nient tout acte répréhensible. Selon Turkish Minute, l'AKP a ensuite confirmé qu'elle n'en était plus membre. Ertan Aydın, ancien conseiller d'Erdogan et ex-député AKP, siégeait au conseil de Tera Yatırım et est détenu depuis le 25 octobre dans l'attente de son procès.

Le 19 octobre, le vice-ministre du Trésor et des Finances, Osman Çelik, a demandé sa retraite après l'arrestation de son gendre, et le président du SPK, Mahmut Sütçü, a démissionné en invoquant sa santé, selon Yerepouni News. Certains commentateurs turcs y voient des départs imposés par M. Erdogan, une affirmation que la source présente comme telle, sans preuve.

Le chef du principal parti d'opposition, Özgür Özel, a réclamé la démission du président ou des élections anticipées. Son raisonnement, rapporté par Turkish Minute : si M. Erdogan savait, il doit partir; s'il ne savait pas, il a perdu la capacité de gouverner. Le président a répliqué en promettant que l'AKP ne serait pas entachée, tout en jurant de s'attaquer aux « parasites cupides » qui vivent de l'épargne des petits investisseurs, selon Le Monde.

Les premiers signes dans l'opinion apparaissent. Selon Turkish Minute, le sondeur proche du gouvernement GENAR constate un recul d'environ trois points du soutien à l'AKP depuis septembre. Son propriétaire précise que d'autres instituts avaient d'abord relevé environ six points, et il ne dévoile ni échantillon ni méthodologie. L'électorat de l'alliance au pouvoir, qui compte aussi le MHP nationaliste, serait touché, et les indécis seraient plus nombreux. Ce sont des indications, pas des résultats électoraux. Les prochaines élections sont prévues en mai 2028, selon Nordic Monitor.

Une enquête dont la crédibilité est contestée

L'ampleur des arrestations n'a pas dissipé les doutes sur l'indépendance de la justice. Selon Turkish Minute, l'AKP et le MHP ont à deux reprises bloqué les demandes d'enquête parlementaire de l'opposition. Le parti au pouvoir a aussi renoncé à proposer sa propre commission, estimant qu'il n'y avait « rien à faire pour le Parlement » à ce stade, selon le même média.

Parallèlement, la couverture du scandale est devenue risquée. Selon Nordic Monitor, des journalistes ont été arrêtés en vertu de la loi sur la désinformation pour avoir relayé des liens présumés entre des responsables et des suspects, et des centaines de comptes sur X ont été bloqués. Un tribunal a confié la chaîne d'opposition Halk TV à un fonds public de garantie des dépôts, même si l'enquête qui a mené à cette saisie n'est pas officiellement liée à l'affaire des fonds. L'opposition réclame aussi la publication de la liste complète des bénéficiaires. Celle-ci n'a pas été rendue publique, selon la même source.

Sur ce point, AGBI résume le dilemme : toute enquête perd de sa crédibilité lorsque l'indépendance des tribunaux est mise en doute. Les arrestations de hauts fonctionnaires pourraient être lues comme la preuve d'un nettoyage réel, ou comme une façon de limiter les dégâts en sacrifiant des seconds couteaux. Aucune décision judiciaire définitive n'a établi les responsabilités.

Ce qu'il faut surveiller

Trois échéances structurent la suite. D'abord, la liquidation des fonds, que le régulateur a fixée à six mois, avec des remboursements dont le niveau reste incertain : les analystes cités par Middle East Eye doutent que les épargnants retrouvent les gains gonflés affichés sur leurs relevés. Ensuite, l'extension de l'enquête aux institutions de contrôle, qui pèsera sur la confiance des investisseurs étrangers dans la place d'Istanbul. Enfin, la capacité de M. Erdogan à rétablir l'image d'un gouvernement économiquement rigoureux, dans un pays où la hausse des prix, autour de 31,75 % en glissement annuel en juillet selon un recensement des données disponibles, continue de pousser les ménages vers des placements risqués.

Le scandale touche ainsi au cœur de l'édifice politique du président : la promesse d'une gestion orthodoxe de l'économie, confiée à des technocrates dont les institutions sont aujourd'hui sous le coup de la justice.