Économie

OpenAI recrute l'ancien secrétaire de l'armée américaine, signe d'une IA de plus en plus militaire

Dan Driscoll, ex-secrétaire de l'armée américaine, devient conseiller de haut rang chez OpenAI. Son arrivée illustre la course des géants de l'IA aux contrats de défense, au cœur d'un bras de fer avec Anthropic.

OpenAI recrute l'ancien secrétaire de l'armée américaine, signe d'une IA de plus en plus militaire

Soixante et un jours après avoir quitté ses fonctions à la tête de l'armée de terre américaine, Dan Driscoll change de camp, du moins en apparence. OpenAI a annoncé lundi sa nomination à un poste nouvellement créé, celui de conseiller principal pour la modernisation de la sécurité nationale. Le Financial Times a été le premier à rapporter l'information, ensuite confirmée par Reuters auprès de l'entreprise.

L'embauche est modeste en apparence, mais elle dit beaucoup de la manière dont l'industrie de l'intelligence artificielle se rapproche des appareils de défense, et de ce que cette proximité coûte ou rapporte.

Un poste sur mesure pour un profil rare

Selon Reuters, Dan Driscoll conseillera la direction d'OpenAI et collaborera avec des partenaires externes sur la façon dont l'IA avancée peut renforcer la sécurité nationale et la cybersécurité. L'entreprise précise qu'il dialoguera avec des responsables gouvernementaux, des dirigeants de l'industrie et des établissements universitaires pour faire avancer ce qu'elle appelle une « IA démocratique ». Il devra aussi aider les équipes internes à comprendre les besoins opérationnels des organisations de sécurité nationale dans le monde. « Je me joins à OpenAI pour aider les États-Unis et nos alliés à mettre cette technologie au service, de façon responsable, de ceux qui assurent notre sécurité », a-t-il déclaré dans un communiqué.

Le mandat vise explicitement les alliés de Washington, pas seulement le Pentagone. Les comptes rendus disponibles ne nomment toutefois aucun client étranger précis, et rien n'indique pour l'instant quels dossiers il pilotera en priorité.

Le profil est inhabituel. Âgé de 38 ans à son arrivée en poste, Dan Driscoll était devenu, selon NPR, le plus jeune secrétaire de l'armée de l'histoire du pays. Vétéran de l'Irak, il avait travaillé dans le capital de risque avant son entrée au gouvernement, et on l'avait surnommé le « gars des drones » du président Trump. Il est aussi un proche du vice-président JD Vance, rencontré à la faculté de droit de Yale. Fait notable, Reuters rappelle que le président l'avait chargé de participer aux pourparlers avec Moscou et Kyiv, une mission rare pour un secrétaire d'un service armé.

Une démission sur fond de purges au Pentagone

Son départ de l'armée, annoncé à la fin d'août, s'inscrivait dans un climat de tensions avec le secrétaire à la Défense, Pete Hegseth. Selon NPR, ce dernier a congédié plusieurs hauts gradés de l'armée de terre et promu des officiers jugés plus proches de lui. Le chef d'état-major, le général Randy George, avait été écarté en avril sans explication. Quand Hegseth est entré en fonction, l'armée comptait dix généraux quatre étoiles en service actif; elle en compte aujourd'hui cinq. NPR y voit un exemple du roulement constant au sommet du Pentagone, alors que la guerre avec l'Iran se poursuit sans issue en vue.

La Maison-Blanche a pour sa part salué un Driscoll « très efficace » dans la mise en œuvre du programme présidentiel. Avant sa démission, la presse américaine spéculait aussi sur un possible engagement auprès d'une éventuelle campagne de JD Vance. C'est finalement dans le secteur privé qu'il atterrit.

Le contexte : une alliance scellée en quelques heures

Pour comprendre la portée de cette arrivée, il faut remonter à la fin de février. Le président Trump avait alors ordonné aux agences fédérales de cesser d'utiliser les produits d'Anthropic, et le Pentagone avait entrepris de classer l'entreprise comme risque pour la sécurité nationale, rapporte NPR. Le différend portait sur la volonté d'Anthropic d'interdire l'usage de ses outils pour la surveillance de masse des citoyens américains ou pour des armes autonomes. Quelques heures plus tard, OpenAI annonçait avoir conclu son propre accord avec le département de la Défense pour déployer sa technologie sur des réseaux classifiés.

Sam Altman affirmait que l'accord interdisait la surveillance de masse intérieure et la direction d'armes autonomes sans responsabilité humaine. Le contrat autorise toutefois l'armée à employer ces modèles à « toutes fins légales », et les critiques notent, selon plusieurs analyses, que le Pentagone peut modifier lui-même ses propres politiques, sur lesquelles reposent en partie les garde-fous. Le texte intégral du contrat n'a pas été rendu public, et The Intercept, qui a obtenu des documents, relève que la version la plus récente de l'avenant sur le déploiement classifié est entièrement caviardée.

Ce virage est net pour une entreprise dont la politique d'utilisation de 2023 interdisait explicitement les applications militaires. Le point de départ commercial remonte à juin 2025, quand le bureau du numérique et de l'IA du Pentagone lui a accordé un contrat-prototype pouvant aller jusqu'à 200 millions de dollars américains. Google, xAI et Anthropic ont reçu des enveloppes équivalentes, a rapporté Defense News.

La bataille juridique avec Anthropic, toile de fond du dossier

Le sort réservé à Anthropic éclaire l'enjeu de la nomination. En août, une juge fédérale de Californie, Rita Lin, a invalidé l'une des deux désignations de « risque pour la chaîne d'approvisionnement », parlant de représailles illégales contraires au premier amendement, selon TechCrunch. Mais fin septembre, la cour d'appel du circuit de Washington a validé, par deux voix contre une, la seconde désignation, fondée sur une loi de 2018 sur la sécurité des chaînes d'approvisionnement, rapporte ABC News. La majorité a estimé que le Pentagone pouvait légitimement craindre qu'un modèle doté de restrictions intégrées ne devienne peu fiable en opération. Anthropic envisage un nouveau recours.

Le message envoyé à l'industrie est limpide : l'accès au marché militaire américain dépend de la disposition à accepter l'usage « légal » défini par le gouvernement. Plusieurs analyses sectorielles parlent d'une bifurcation entre les entreprises prêtes à cette condition et les autres. Début mai, le Pentagone a d'ailleurs signé des accords avec huit entreprises, dont OpenAI, Google, Microsoft, Nvidia, Amazon Web Services, SpaceX, Oracle et Reflection AI, pour exploiter des modèles sur ses réseaux classifiés. Les valeurs des contrats n'ont pas été divulguées.

Ce que l'embauche révèle de l'économie de la défense

Sur le plan commercial, trois constats s'imposent.

Premièrement, le carnet de vente militaire de l'IA repose pour l'instant sur des enveloppes plafonnées et souvent expérimentales, sans commune mesure avec les grands contrats-cadres de l'armée de terre. Une analyse de FourWeekMBA compare les 800 millions de dollars cumulés de plafonds des quatre contrats-prototypes de 2025 aux 10 milliards du plafond de l'entente de Palantir avec l'armée. Ce sont des plafonds, non des sommes dépensées, et la comparaison oppose deux types de contrats différents, des prototypes d'un côté, la consolidation de contrats existants de l'autre. Les estimations de 500 millions à 2 milliards de dollars sur cinq ans pour l'accord classifié d'OpenAI, avancées par des experts cités par Tech Insider, restent des estimations non vérifiées.

Deuxièmement, la valeur d'un ancien responsable tient autant à son carnet d'adresses qu'à sa connaissance des processus d'acquisition. Dans les achats publics, savoir qui décide, comment un besoin devient une ligne budgétaire et quels contrats-cadres existent est un avantage réel. La logique n'a rien de neuf : la porte tournante entre l'armée et ses fournisseurs est ancienne. Elle prend ici une teinte particulière, car OpenAI comptait déjà dans ses rangs Katrina Mulligan, ancienne cheffe de cabinet du secrétaire de l'armée, qui dirige ses partenariats de sécurité nationale. Le recrutement de Dan Driscoll s'ajoute à un réseau déjà tissé.

Troisièmement, le champ de la mission dépasse les États-Unis. En visant les « alliés », OpenAI laisse entrevoir une stratégie d'exportation de ses modèles vers les ministères de la Défense de pays partenaires, avec la promesse d'une IA alignée sur les valeurs « démocratiques ». C'est un argument commercial autant que politique, et il se heurte à la même question de fond que sur le sol américain : qui fixe les limites d'usage, le fournisseur ou le client?

Des questions qui demeurent

La nomination soulève des interrogations légitimes. La frontière entre conseil stratégique et lobbying reste floue pour un homme qui, il y a deux mois, supervisait le budget et la planification d'une armée de plusieurs centaines de milliers de soldats. Les règles encadrant le passage du public au privé pour d'anciens hauts responsables, notamment les délais de carence sur les contacts avec leurs anciens services, s'appliqueront à lui comme à d'autres; les détails de son contrat ne sont pas connus.

Surtout, la tension de fond demeure entière. Les garde-fous annoncés par OpenAI reposent sur le droit et les politiques existantes, que l'exécutif peut réécrire. Le conflit avec Anthropic a montré que le gouvernement américain est prêt à punir un fournisseur qui impose ses propres limites, et que les tribunaux ne tranchent pas tous dans le même sens. Dans ce paysage, un ancien secrétaire de l'armée, proche du vice-président et connaisseur des rouages du Pentagone, constitue un atout pour une entreprise qui parie sur la défense comme relais de croissance, au moment où elle prépare, selon les documents évoqués par certains médias, son entrée en Bourse.

L'épisode ne dit pas si l'IA de défense tiendra ses promesses d'efficacité ni si ses garde-fous résisteront à l'usage réel. Il confirme en revanche que, pour les grands laboratoires américains, le Pentagone est devenu un client central, et que les profils capables d'en décoder les rouages valent désormais cher dans la Silicon Valley.