Le samedi 31 octobre, jour de l'Halloween, une maison unifamiliale de la rue Juneau, à Chomedey, a été ravagée par un feu parti de la cuisine. Les cinq occupants devront se reloger temporairement. Selon Courrier Laval, il s'agit du dixième incendie ayant pris naissance dans une cuisine sur le territoire lavallois depuis le début de 2026. Une série de dix en dix mois, qui n'a rien d'une simple coïncidence statistique : elle dit quelque chose de la manière dont on cuisine, dont on se protège et dont les règles se font appliquer.
Ce qui s'est passé rue Juneau
L'événement est survenu vers 14 h 6, dans un secteur résidentiel situé au nord du chemin du Souvenir et au sud du boulevard Saint-Martin, d'après Courrier Laval. Le Service de sécurité incendie de Laval (SSIL) a dépêché 30 pompiers, soit huit unités et leurs officiers. Les premiers sont arrivés quatre minutes seulement après l'appel au 911.
À leur arrivée, le feu faisait déjà rage sur les deux étages et menaçait de gagner la toiture. Les pompiers ont confirmé l'évacuation des lieux, un avertisseur de fumée étant présent, mais non fonctionnel. Le foyer a été attribué à la mauvaise utilisation d'un appareil dans la cuisine. Les équipes ont réussi à empêcher la propagation vers le toit et les autres pièces. Le contrôle complet a été annoncé à 14 h 56.
Les dommages sont évalués sommairement à 125 000 $, dont 75 000 $ pour la structure et 50 000 $ pour le contenu. Personne n'a été signalé blessé dans le texte de Courrier Laval, mais cinq personnes se retrouvent sans domicile.
Dix feux, un même scénario
Prises une à une, les interventions de 2026 se ressemblent. Courrier Laval a documenté plusieurs d'entre elles tout au long de l'année :
- 1er janvier, 7e Avenue (Laval-Ouest) : de l'huile de cuisson surchauffée sur une cuisinière laissée sans surveillance serait en cause, pour 125 000 $ de dégâts. Le SSIL rappelle l'importance d'utiliser une friteuse homologuée.
- 9 avril, rue Belmont (Saint-François) : un feu attribué à une erreur humaine dans la cuisine, estimé à 250 000 $ en dommages, avec un avertisseur présent mais non fonctionnel.
- 28 mai, 1re Avenue (Laval-Ouest) : deuxième feu de cuisine en quatre jours. Cette fois, l'avertisseur était présent et fonctionnel, et l'incendie est resté confiné à la cuisine, même si la fumée s'est répandue dans la maison.
- 18 juillet, rue de Bohême (Auteuil) : des aliments laissés sur une cuisinière « ultrasensible » seraient en cause, d'après Courrier Laval. L'avertisseur fonctionnait, ce qui a permis l'évacuation. Dommages d'environ 150 000 $.
- 21 octobre, boulevard Je-me-Souviens (Sainte-Rose) : neuvième feu de l'année, 105 000 $ de dégâts, et cette fois aucun avertisseur de fumée.
- 31 octobre, rue Juneau (Chomedey) : le dixième, décrit plus haut.
Le motif qui revient le plus souvent est limpide : un appareil de cuisson, un moment d'inattention ou une mauvaise utilisation, puis des flammes qui se propagent vite. Les sommes en jeu sont élevées. Pour les cinq seuls feux dont Courrier Laval publie les montants ci-dessus, on dépasse déjà 700 000 $ de dommages estimés.
L'avertisseur de fumée, maillon faible
C'est l'autre fil rouge de la série. Dans trois des interventions détaillées, l'avertisseur était soit absent, soit présent mais non fonctionnel. Dans les deux autres cas (mai et juillet), il fonctionnait et a facilité l'évacuation.
La Ville de Laval n'ignore pas le problème. En avril 2024, le conseil municipal a modifié le règlement L-12137 sur la prévention des incendies. Selon le communiqué de la Ville, tous les bâtiments résidentiels lavallois construits avant 1985 doivent désormais être équipés d'avertisseurs alimentés par une pile inamovible au lithium de 10 ans, en remplacement des modèles à pile 9 volts. La date limite de conformité était avril 2025.
L'objectif est expliqué sans détour : limiter les risques liés à un appareil non fonctionnel parce qu'on a retiré la pile ou oublié de la changer. Un document de l'Association des propriétaires du Québec reprenant le message du SSIL ajoute un constat peu rassurant : lors d'incendies résidentiels des dernières années, un avertisseur n'était adéquatement installé et fonctionnel que dans la moitié des cas.
Ce changement fait écho aux recommandations du coroner Jacques Ramsay, formulées à la suite de plusieurs enquêtes sur des incendies mortels sur l'île de Montréal, rapportent Infodelaval et Noovo. Le propriétaire de l'immeuble est responsable de fournir et d'installer les avertisseurs. L'occupant doit pour sa part les entretenir et signaler toute défectuosité, et des amendes sont prévues en cas de non-respect.
Reste une zone grise que les textes consultés ne permettent pas de trancher : on ignore si les bâtiments de la rue Juneau et de la rue Belmont étaient visés par l'exigence des pièces au lithium. Les articles de Courrier Laval ne précisent pas l'année de construction des maisons touchées. Il serait donc hâtif de conclure à une violation du règlement. Ce que les faits établissent, c'est qu'un appareil inopérant a de nouveau été constaté, après plus d'un an de campagne sur le sujet.
Un risque connu depuis longtemps
Les feux de cuisine ne sont pas une nouveauté lavalloise. Selon la Ville de Laval, 22 % des incendies sur son territoire sont liés à la cuisson, et 71 % de ceux-ci sont causés par de l'huile surchauffée. En 2019, rapportait Courrier Laval, 59 des 272 incendies de bâtiment maîtrisés par les pompiers étaient dus à une surveillance inadéquate d'un appareil de cuisson. L'Écho de Laval précisait la même année que la distraction serait directement liée à 43,7 % des blessures dans ces incidents, et que 520 appels avaient été faits pour des aliments surchauffés sans incendie.
Le SSIL a d'ailleurs lancé, à partir de 2019, une campagne au ton humoristique pour interpeller les cuisiniers distraits, avec des slogans associant le selfie au spaghetti ou le télétravail aux crevettes à l'ail. Courrier Laval rapportait déjà en 2017 que la principale cause d'incendie sur le territoire, l'année précédente, tenait à une surveillance inadéquate d'un appareil de cuisson. Le rapport annuel 2024 du SSIL fait état de 270 feux de bâtiment et mentionne une campagne de prévention des feux de cuisson sur les médias sociaux.
Le phénomène dépasse largement les limites de la ville. Selon un article de l'assureur Aviva citant une étude de Statistique Canada menée de 2015 à 2021 dans cinq provinces, au Yukon et dans les bases des Forces armées canadiennes, 32 % des incendies résidentiels étaient liés à la cuisson, ce qui en fait la première cause au pays. Promutuel Assurance, citant la Sécurité publique du Québec, avance de son côté qu'environ un incendie résidentiel sur quatre dans la province est causé par un appareil de cuisson. Les 22 % lavallois se situent donc dans la même fourchette, plutôt dans le bas de celle-ci que dans le haut.
Autrement dit, dix feux de cuisine en dix mois ne signalent pas une anomalie locale. Ils illustrent un risque banal, répandu, et qui se matérialise à un rythme régulier : environ un par mois.
Pourquoi le chiffre de dix mérite quand même l'attention
Un bilan à l'échelle d'une ville de plus de 460 000 habitants, protégée par un service d'environ 370 employés selon l'association des pompiers de Laval, reste modeste en proportion. Mais trois éléments distinguent 2026.
D'abord, le coût. Même sans boucler la liste complète, les montants publiés tournent autour de 100 000 à 250 000 $ par événement. Pour des familles propriétaires ou locataires, ce sont des pertes que l'assurance ne compense pas toujours entièrement, et des semaines, voire des mois, hors du domicile.
Ensuite, la répétition. Le SSIL a lui-même utilisé la formule « un 2e feu de cuisine en 4 jours » en mai, lorsque deux incidents se sont rapprochés. À chaque communiqué, le service rappelle les mêmes consignes : ne jamais laisser une cuisinière en marche sans surveillance, utiliser un appareil homologué, vérifier son avertisseur.
Enfin, la mécanique de la réponse. Les pompiers lavallois arrivent vite : quatre minutes rue Juneau, sept minutes en mai sur la 1re Avenue, sept minutes également à Sainte-Rose en octobre. Le facteur qui échappe au service, c'est ce qui se passe avant l'appel, c'est-à-dire la prévention domestique.
Les gestes qui comptent
La Ville de Laval résume les bons réflexes sur son site : rester près de la cuisinière, éviter les distractions comme le téléphone ou la télé, utiliser une minuterie, garder les enfants à l'écart et tourner les poignées vers l'intérieur. Elle déconseille de frire dans une casserole remplie d'huile et recommande une friteuse ou une friteuse à air certifiée CSA ou ULC, munie d'un thermostat.
En cas de feu dans une casserole ou une poêle, la consigne est de poser un couvercle adapté, puis d'éteindre l'élément en toute sécurité. Il ne faut jamais déplacer le contenant en flammes ni y jeter quoi que ce soit, et surtout pas de l'eau sur de l'huile chaude. Même si le feu semble éteint, la Ville recommande d'appeler le 911.
Côté détection, le SSIL insiste sur la vérification de la date de fabrication inscrite sur le boîtier : tous les types d'avertisseurs ont une durée de vie de 10 ans, et un appareil sans date lisible doit être remplacé sans délai.
Ce qu'il faut retenir
L'incendie de la rue Juneau n'est ni un cas isolé ni une catastrophe hors norme : c'est un rappel chiffré. Dix feux de cuisine en dix mois, un avertisseur non fonctionnel de plus, cinq personnes déplacées. Le règlement sur les piles au lithium est en vigueur depuis un an et demi, mais son efficacité dépend de gestes très ordinaires, répétés dans des milliers de foyers. Tant que la cuisinière restera le premier suspect des incendies résidentiels, au Canada comme ailleurs, la prévention se jouera moins dans les casernes que devant le rond de la cuisine.
