Éducation

En Ouganda, la gratuité scolaire décrétée fait tomber les salaires payés par les parents

Après un rappel à l'ordre du gouvernement contre les frais perçus auprès des familles, des écoles publiques ougandaises renvoient les enseignants et employés rémunérés par les associations de parents.

En Ouganda, la gratuité scolaire décrétée fait tomber les salaires payés par les parents

Des enseignants renvoyés chez eux en pleine année scolaire, des gardiens et des cuisinières sans contrat, des classes qui perdent d'un coup une partie de leur personnel : c'est le tableau que dressent, depuis quelques jours, les écoles publiques ougandaises confrontées à l'application stricte de l'interdiction des frais réclamés aux familles.

L'information a d'abord circulé grâce au journal The Independent, publié à Kampala, dont la dépêche a été reprise par le portail panafricain AllAfrica. Selon ce récit, des établissements dits « government-aided » — les écoles publiques subventionnées par l'État — ont commencé à se séparer des enseignants et du personnel de soutien dont le salaire était versé par les associations de parents et d'enseignants, les fameuses PTA (Parents' and Teachers' Association). En cause : de nouvelles directives gouvernementales rappelant que ces écoles n'ont pas le droit de facturer des frais ou des prélèvements aux parents.

Une gratuité proclamée, un financement resté incomplet

Pour comprendre la scène, il faut remonter à 1997. Cette année-là, l'Ouganda lance l'un des programmes les plus ambitieux du continent : l'éducation primaire universelle (Universal Primary Education, UPE), qui supprime les frais de scolarité dans les écoles publiques. L'effet est spectaculaire. Les effectifs explosent en quelques mois, faisant passer le pays d'un système où l'école primaire complète restait un privilège à un système de masse. Dix ans plus tard, en 2007, le gouvernement étend la formule au secondaire avec l'Universal Secondary Education (USE), une première en Afrique subsaharienne.

Le problème tient en une phrase : la demande a augmenté beaucoup plus vite que le financement. L'État verse aux écoles une subvention par élève, la « capitation grant », censée couvrir craie, cahiers, entretien, examens internes. Elle est, de l'aveu même des directions d'école et des syndicats ougandais, très loin de suffire. Les salaires des enseignants titulaires sont payés par la fonction publique, mais le nombre de postes autorisés n'a jamais suivi la croissance démographique : l'Ouganda est l'un des pays les plus jeunes du monde, avec une population dont la moitié a moins de dix-huit ans.

Le vide a donc été comblé par en bas. Depuis un quart de siècle, les associations de parents recrutent et rémunèrent directement des enseignants supplémentaires, des surveillants, des cuisinières, des gardiens de nuit, parfois des enseignants de matières que l'école ne peut pas couvrir autrement. Ces contributions, parfois modestes, parfois lourdes pour des familles rurales, constituent une seconde caisse salariale, informelle mais structurante. En interdisant ces prélèvements sans transférer l'équivalent au budget public, l'État supprime la caisse sans supprimer le besoin.

Le cadre légal contre la réalité budgétaire

Les directives ne sortent pas de nulle part. La loi ougandaise sur l'éducation encadre depuis longtemps ce que les écoles publiques peuvent demander aux familles, et le ministère de l'Éducation et des Sports, dirigé par la première dame Janet Museveni, a multiplié au fil des années les circulaires rappelant que les frais non approuvés sont illégaux. Ces rappels répondent à une plainte réelle et documentée : de nombreuses familles se voient réclamer des sommes qui, additionnées, reconstituent des frais de scolarité complets, avec renvoi des élèves qui ne paient pas. Des enfants sont exclus de classe pour un « développement fund » ou un « lunch fee ». La logique du gouvernement est donc défendable : protéger l'accès effectif à l'école des ménages les plus pauvres.

Mais l'application brutale produit un effet ciseaux. Comme le rapportent les éducateurs cités par The Independent, la suppression des contributions parentales revient à retirer d'un coup, dans certaines écoles, une part importante du personnel. Les responsables interrogés avertissent que la crise va s'aggraver, notamment parce que les écoles perdent aussi les moyens de payer l'alimentation scolaire, le transport pour les examens ou l'entretien des bâtiments.

C'est là que se joue le vrai débat : une politique de gratuité n'est pas seulement une interdiction, c'est une décision de financement. Tant que l'écart entre les besoins et les transferts publics n'est pas comblé, interdire la contribution privée ne fait pas disparaître le coût, il le déplace — vers des classes plus chargées, des enseignants plus rares, des services supprimés.

Un calendrier délicat : les examens nationaux approchent

Le moment choisi complique encore les choses. Le Nile Post rapporte que la Uganda National Examinations Board (UNEB) a demandé aux inspecteurs de district d'évaluer les risques dans leurs zones et de prévoir des mesures d'urgence en vue des Primary Leaving Examinations, l'examen de fin de primaire qui conditionne l'accès au secondaire. La logistique de ces épreuves — surveillance, sécurité des sujets, transport dans des zones enclavées — repose en partie sur des personnels de proximité. Retirer des employés d'écoles à quelques semaines de l'examen, c'est ajouter une variable d'incertitude à un exercice déjà tendu.

Un problème régional, pas une exception ougandaise

L'Ouganda n'est pas seul à buter sur cette équation. Le même jour, AllAfrica relayait un reportage du New Dawn au Liberia : dans le district électoral numéro 2 du comté de Bong, les communautés manquent à la fois d'enseignants et d'eau potable, au point qu'un élu promet des interventions ponctuelles pour combler les trous. Au Malawi, le Nyasa Times racontait le geste d'un donateur privé, Paul Sosola, offrant des uniformes à plus de deux cents élèves du primaire dans le district de Mangochi. Trois pays, un même mécanisme : le financement public de base ne couvre pas l'essentiel, et la différence est comblée par des parents, des députés ou des bienfaiteurs.

Ce modèle a un défaut majeur : il est instable et inégalitaire. Une école dont les parents sont solvables recrute; l'école voisine, dans une zone pauvre, n'y arrive pas. Les contributions parentales creusent donc les écarts entre établissements publics tout en donnant l'illusion que le système tient. Leur interdiction met cette illusion à nu.

Ce qui pourrait changer

Plusieurs pistes sont discutées par les acteurs du secteur ougandais : relever significativement la subvention par élève, augmenter le nombre de postes financés par la fonction publique, intégrer progressivement les enseignants dits « PTA » dans les effectifs officiels, ou encadrer légalement des contributions volontaires plafonnées et contrôlées plutôt que de les bannir. Chacune de ces options a un coût budgétaire, dans un pays où les dépenses d'éducation représentent une part du budget national inférieure aux repères internationaux recommandés.

Le débat dépasse la comptabilité. Il touche à la crédibilité d'une promesse politique vieille de bientôt trente ans. Dans son homélie aux diplômés de l'Université catholique du Mozambique, rapportée par l'agence Fides, l'archevêque de Nampula évoquait la douleur de voir « des jeunes bien formés et pleins d'espoir face à un avenir incertain ». En Ouganda, la difficulté se situe un cran plus tôt : garantir qu'il reste, devant la classe, quelqu'un pour les former.