Des robots humanoïdes fabriqués en Chine, des drones, des taxis volants conçus aux États-Unis : voilà le décor technologique que l'ancien président serbe Aleksandar Vucic place au centre de sa campagne. Candidat au poste de Premier ministre, il en fait l'un des symboles de l'avenir de son pays, à quelques mois d'Expo 2027, grand rendez-vous mondial de nouvelles technologies que Belgrade accueillera. Le Courrier international, qui relaie l'analyse de la presse serbe, décrit un pari politique autant que technologique.
Une campagne qui parle de machines
Le procédé n'est pas nouveau : lier l'image d'un dirigeant à des technologies spectaculaires est un classique de la communication politique, des Émirats arabes unis à la Corée du Sud. Ce qui frappe dans le cas serbe, c'est la nature de l'assemblage. Les robots humanoïdes viennent de Chine, les taxis volants des États-Unis. Belgrade ne prétend pas, dans cette vitrine, être le berceau de ces technologies ; elle se présente comme leur terre d'accueil, un lieu où l'on peut les voir, les essayer, les montrer.
Ce positionnement s'inscrit dans la politique d'équilibre que la Serbie revendique depuis des années entre ses partenaires : candidate à l'Union européenne, elle entretient aussi des liens économiques étroits avec Pékin et ne ferme pas la porte à Washington. Les technologies de pointe deviennent un terrain où cette diplomatie multivectorielle se met en scène sans avoir à trancher.
Selon le Courrier international, la presse serbe examine cette ambition sans unanimité. Les articles ne se contentent pas de relayer l'enthousiasme du candidat : ils interrogent la distance entre l'image promise et ce que le pays peut réellement déployer, financer et entretenir.
Le piège classique de la vitrine
La question que pose ce dossier dépasse la Serbie : qu'est-ce qui sépare une démonstration d'un usage durable ? Le média technologique TechRadar la formule bien dans un récent article sur l'IA physique, c'est-à-dire l'intelligence artificielle incarnée dans des machines qui agissent dans le monde réel. Son constat : le véritable test commence après le projet pilote. Réussir une démonstration devant un public, ou même un essai encadré, ne dit presque rien de la capacité à passer à l'échelle, ce qui exige bien plus que de l'investissement et de l'ambition.
C'est exactement le risque d'une exposition universelle : elle récompense l'effet de vitrine. Un robot humanoïde qui salue des visiteurs ou un taxi volant qui décolle devant les caméras prouvent qu'une technologie existe, pas qu'elle est rentable, sûre, réglementée et acceptée par la population. Les taxis volants, notamment, butent partout sur les mêmes obstacles : certification des appareils, gestion de l'espace aérien urbain, bruit, infrastructures de recharge et de décollage, modèle économique. Un pays qui annonce ces appareils comme symbole d'avenir s'engage, de fait, à régler ces questions, ou à assumer qu'il s'agit d'abord d'un décor.
Des robots, mais pour faire quoi ?
Le cas des robots humanoïdes est tout aussi instructif. Ces machines, que l'industrie chinoise produit désormais en quantité croissante, fascinent par leur apparence, mais leurs usages réels restent à démontrer en dehors de tâches très ciblées. La recherche, elle, avance sur des fronts moins spectaculaires : apprentissage de tâches multiples par des modèles inspirés du fonctionnement du cerveau, collaboration entre humains et robots, fiabilité des systèmes d'IA qui pilotent les machines. Ces travaux, souvent publiés sur la plateforme de prépublication arXiv ou relayés par des organismes comme Science Japan, rappellent que le chemin entre un prototype et un robot réellement utile est long et semé de questions de sécurité.
Une partie de cette littérature scientifique s'attache d'ailleurs à des enjeux très concrets pour qui voudrait déployer des robots à grande échelle : comment les rendre robustes face aux pannes, comment protéger les systèmes qui les entraînent contre des attaques, comment organiser la coopération entre l'humain et la machine sur une chaîne de production. Autant de préoccupations qui contrastent avec le registre symbolique de la campagne électorale.
L'angle mort : les travailleurs
Un dernier élément mérite d'être mis en perspective. Dans un autre pays et un autre contexte, le média américain The 74 rapportait récemment qu'une coalition de grands industriels, menée par Ford, estimait que l'essor de la robotique et de l'IA ne réduit pas le besoin de travailleurs qualifiés : il faut au contraire former davantage de personnes aux métiers spécialisés, et mieux les retenir. Le message est utile pour lire la séquence serbe. Une stratégie qui place les machines au premier plan ne dit pas, par elle-même, quels emplois seront créés, lesquels seront transformés, ni comment former les personnes capables de faire fonctionner et d'entretenir ces équipements.
C'est peut-être là le point faible de tout discours qui fait des robots un emblème : il met en scène la machine et laisse dans l'ombre le travail humain qui l'entoure, de l'ingénierie à la maintenance. Un programme technologique crédible se mesure autant à ses écoles, ses centres de formation et ses entreprises capables d'absorber ces technologies qu'à ses démonstrations publiques.
Ce qu'il faut retenir
Le pari de M. Vucic dit quelque chose de l'époque : la robotique est devenue un langage politique, un moyen de signaler la modernité à un électorat et au reste du monde. Il dit aussi quelque chose de la position serbe, qui choisit d'afficher une main tendue vers les technologies chinoises comme américaines plutôt que de se ranger dans un camp.
Mais l'essentiel se jouera après l'élection et après l'exposition : dans la capacité du pays à transformer la vitrine en infrastructures, en réglementation et en compétences. Les observateurs serbes cités par le Courrier international semblent en être conscients, et c'est sans doute le signe le plus utile de ce dossier. Entre la promesse d'un avenir de robots et de taxis volants et sa réalisation, il y a ce que TechRadar appelle l'après-pilote, l'étape où l'on distingue les ambitions durables des effets d'annonce. C'est à cette aune que le projet sera jugé, bien plus qu'à la brillance des machines exposées.
