Robotique

Humanoïdes : la Corée du Sud s'inquiète de prendre du retard sur la Chine

Un robot humanoïde chinois a fait sensation à l'Assemblée nationale sud-coréenne, où des élus jugent les investissements du pays en « IA physique » largement insuffisants face à Pékin.

Humanoïdes : la Corée du Sud s'inquiète de prendre du retard sur la Chine

Dans une salle de l'Assemblée nationale de Corée du Sud, un humanoïde de fabrication chinoise a fait son entrée, et selon le quotidien Maeil Business Newspaper (매일경제), la scène a suscité des exclamations parmi les élus. L'épisode, survenu lors de l'audit parlementaire annuel, est vite devenu un symbole. Le Chosun Ilbo (조선일보) en tire un constat sans détour : les investissements sud-coréens dans les humanoïdes tirent de l'arrière sur ceux de la Chine. La chaîne SBS rapporte pour sa part que des parlementaires ont jugé les investissements du pays en « IA physique » largement insuffisants.

À Séoul, une démonstration technologique s'est donc transformée en débat de politique industrielle. Elle illustre une inquiétude qui dépasse la péninsule : celle de voir la prochaine grande vague de la robotique se jouer entre la Chine et les États-Unis, avec des puissances intermédiaires qui peinent à suivre.

Une démonstration devenue signal d'alarme

Le choix de présenter un robot chinois dans l'enceinte du Parlement n'a rien d'anodin. En Corée du Sud, pays qui compte parmi les plus robotisés de la planète dans ses usines et dont la fierté industrielle repose sur ses grands groupes d'électronique, d'automobile et de semi-conducteurs, voir une machine venue de l'étranger attirer l'attention des élus a valeur de rappel. Les médias sud-coréens cités ici parlent d'un écart d'investissement avec la Chine, mais je n'ai pas pu vérifier les montants précis avancés lors de l'audit : mieux vaut s'en tenir à la tendance qu'ils décrivent qu'à des chiffres que je ne peux pas recouper.

L'expression « IA physique » mérite d'être expliquée. Elle désigne l'intelligence artificielle qui ne se contente plus de produire du texte ou des images, mais qui pilote des machines agissant dans le monde réel : bras robotisés, véhicules, robots mobiles et, bien sûr, humanoïdes. C'est cette convergence entre logiciel d'apprentissage et matériel qui attire aujourd'hui les capitaux et l'attention des États.

La Chine, un écosystème qui avance en bloc

La requête d'actualité qui sert de point de départ à ce dossier cite des noms désormais familiers : Unitree, UBTECH, Agibot côté chinois ; Figure AI et Optimus de Tesla côté américain. Ces entreprises incarnent deux logiques. En Chine, l'humanoïde bénéficie d'un soutien public affiché, d'une chaîne d'approvisionnement dense en composants (moteurs, capteurs, batteries) et d'une multitude de jeunes sociétés qui se concurrencent sur les prix. Aux États-Unis, ce sont surtout des capitaux privés abondants qui financent des paris à long terme.

Les recherches menées en Chine ne se limitent d'ailleurs pas aux robots eux-mêmes. Le South China Morning Post rapportait récemment que des chercheurs chinois ont mis au point un hydrogel « semblable au vivant », baptisé STERS, qui change de forme sous l'effet de la lumière grâce à des particules de métal liquide. L'équipe y voit une plateforme pour de futures interfaces cerveau-machine, des échafaudages pour l'ingénierie tissulaire ou des robots à l'allure humaine. Rien n'indique que cette avancée de laboratoire soit imminente sur le marché, mais elle montre l'ampleur du terrain exploré : matériaux, mécanique, intelligence artificielle, le tout en parallèle.

Un marché qui attire les capitaux ailleurs aussi

L'écart que déplorent les députés sud-coréens se lit aussi dans le flux d'annonces venues d'autres régions. Selon The Manila Times, la jeune pousse Minerva Humanoids est sortie de l'ombre avec un financement de préamorçage de 10 millions de dollars mené par General Catalyst, afin de construire des humanoïdes destinés aux emplois les plus dangereux. Agility Robotics, de son côté, a organisé une journée des analystes et des investisseurs diffusée en direct, signe que le secteur cherche désormais à rassurer des marchés plus qu'à impressionner par de simples vidéos.

Le discours des dirigeants est à l'avenant. Robotics & Automation News rapporte les propos du PDG d'Agile Robots, pour qui l'IA physique sera « dix fois plus grande que l'automobile ». Il s'agit d'une prédiction d'un acteur du secteur, donc d'un argument commercial autant que d'une analyse, mais elle donne la mesure de l'enthousiasme, et de la pression qui pèse sur les gouvernements pour ne pas rester à quai.

La défense compte aussi parmi les moteurs. Israel Defense relève que l'armée américaine fait progresser ses travaux sur les humanoïdes en vue des champs de bataille de demain. Parallèlement, le South China Morning Post indique qu'une société californienne, Aevex Aerospace, s'associe à Coretronic Intelligent Robotics Corporation pour produire à Taïwan des drones éprouvés au combat, afin de bâtir un « bouclier de drones » face à l'armée chinoise. Ces deux informations ne concernent pas directement les humanoïdes sud-coréens, mais elles rappellent que la robotique est désormais un enjeu de sécurité autant que de productivité.

Que reproche-t-on exactement à Séoul ?

Les comptes rendus disponibles décrivent un retard d'investissement, non un retard technologique absolu, et la nuance compte. La Corée du Sud dispose d'atouts réels : une industrie manufacturière de pointe, une expertise reconnue en composants électroniques et en mémoire, et des groupes capables de mobiliser des capitaux considérables. Ce qui lui est reproché, c'est plutôt l'absence, à ce stade, d'une stratégie à la hauteur de la rapidité chinoise, ainsi que la dispersion des efforts entre ministères, instituts de recherche et entreprises.

La difficulté est d'autant plus réelle que la course aux humanoïdes se joue sur trois fronts à la fois. Il faut du matériel fiable et bon marché, des modèles d'IA capables de généraliser des tâches dans des environnements imprévus, et des données d'entraînement massives, souvent recueillies par téléopération ou en simulation. Un pays peut exceller sur un front sans pour autant tenir la distance sur les deux autres.

Les humanoïdes sortent peu à peu du laboratoire

Pour juger de l'urgence, il faut aussi regarder où en sont réellement ces robots. Plusieurs signaux montrent une sortie progressive de la démonstration pure. Le média kulturegeek.fr décrit un humanoïde qui apprend à tirer et à dribbler au basket à l'aide d'une caméra de profondeur, preuve que la coordination fine entre vision et mouvement progresse. Un communiqué relayé par lelezard.com annonce que RoboParty a dévoilé, lors du salon IROS, le RP1, un humanoïde open source « full-stack » à haute performance, ce qui pourrait abaisser le ticket d'entrée pour de petites équipes de recherche.

Des usages concrets commencent aussi à apparaître. La CBC présente ainsi Corey, un humanoïde qui travaille dans un atelier de réparation de Waterloo, en Ontario. Ce cas relève de l'anecdote locale plutôt que d'un indicateur du marché, mais il illustre une tendance : on teste de plus en plus ces machines dans de petites entreprises, loin des grandes usines. Il faut toutefois garder la tête froide. Entre un robot qui accomplit une tâche précise sous supervision et un robot polyvalent, fiable et rentable à grande échelle, l'écart reste considérable, et les promesses du secteur dépassent régulièrement les livraisons.

Le magazine Fast Company note d'ailleurs, dans un texte d'opinion, que les robots auront besoin d'un meilleur récit. Depuis Gugusse et l'Automate de Georges Méliès en 1897, rappelle-t-il, la culture populaire a surtout imaginé la machine comme une menace, du T-1000 de Terminator 2 aux NS-5 d'I, Robot. Ce poids symbolique n'est pas anodin : l'acceptation sociale conditionnera le rythme du déploiement, y compris dans les pays qui voudraient accélérer.

Ce qui se joue vraiment

L'épisode de l'Assemblée nationale sud-coréenne dit moins quelque chose du robot lui-même que de la manière dont les États perçoivent la compétition. L'humanoïde est devenu un marqueur de puissance industrielle, comme l'ont été en leur temps les semi-conducteurs ou les batteries. Pour la Corée du Sud, le défi consiste à transformer une force manufacturière établie en avantage dans un secteur où la Chine avance vite et où les États-Unis attirent des capitaux massifs.

Trois questions resteront à surveiller. D'abord, la capacité de Séoul à coordonner des investissements publics et privés autour d'une feuille de route lisible, sans se contenter de réagir à une démonstration spectaculaire. Ensuite, la valeur réelle des humanoïdes sur les chaînes de production : les gains de productivité annoncés devront être démontrés hors des vitrines. Enfin, la dépendance aux composants et aux modèles d'IA venus d'ailleurs, qui pourrait devenir un point de fragilité autant stratégique qu'économique.

Le retard dénoncé par les parlementaires n'est donc pas une fatalité, mais il est présenté comme un risque de décrochage dans un secteur dont les dirigeants prédisent qu'il pèsera très lourd. Reste à savoir si le choc d'un robot chinois dans l'hémicycle suffira à déclencher un véritable changement d'échelle.