Politique

Erdogan met la main sur Izmir, bastion de l'opposition que son parti n'avait jamais conquis

Le maire d'Izmir rejoint l'AKP du président Erdogan. Le parti, au pouvoir depuis plus de 23 ans, obtient ainsi la troisième ville de Turquie, un fief de l'opposition qu'il n'avait jamais gagné dans les urnes.

Erdogan met la main sur Izmir, bastion de l'opposition que son parti n'avait jamais conquis

Le président turc Recep Tayyip Erdogan vient d'obtenir, sans passer par les urnes, ce que ses candidats n'ont jamais réussi à arracher en plus de deux décennies de scrutins : le contrôle d'Izmir. Selon Bloomberg, le maire de la ville a rejoint le Parti de la justice et du développement (AKP), remettant à la formation présidentielle les clés de la troisième agglomération du pays, un bastion de l'opposition que l'AKP n'avait jamais remporté lors d'une élection en plus de 23 ans de pouvoir.

Ce qui s'est passé

Le fait est simple, et son effet politique considérable. Le maire d'Izmir, élu sous une étiquette d'opposition, change de camp et adhère à l'AKP. La municipalité bascule ainsi dans l'orbite du parti au pouvoir sans qu'aucun électeur n'ait eu à se prononcer. Bloomberg souligne la portée symbolique de l'événement : il s'agit d'une ville que le parti d'Erdogan, malgré sa domination nationale depuis 2002, n'avait jamais pu gagner au suffrage.

Il faut bien distinguer ce qui est établi de ce qui relève de l'interprétation. Ce qui est établi, d'après la source consultée : le changement d'appartenance du maire, et le caractère inédit de ce contrôle pour l'AKP. Les motivations du maire, les éventuelles négociations qui ont précédé son ralliement et les réactions de ses anciens alliés ne figurent pas dans les éléments dont je dispose, et je m'abstiens de les spéculer.

Pourquoi Izmir compte

Izmir n'est pas une municipalité comme les autres. Port de la mer Égée, ville cosmopolite et tournée vers l'Europe, elle est depuis longtemps considérée comme l'un des principaux bastions de l'opposition laïque turque, historiquement ancrée à gauche et proche du Parti républicain du peuple (CHP), fondé par Atatürk. On la surnomme parfois, dans le débat public turc, « l'infidèle Izmir », un clin d'œil à son image de ville libérale et séculière, à contre-courant de l'Anatolie conservatrice qui forme le socle de l'AKP.

Avec près de quatre millions d'habitants dans son agglomération, elle pèse lourd sur les plans démographique, économique et électoral. Son port, ses industries et son pôle universitaire en font aussi un moteur économique. Contrôler sa mairie, c'est contrôler un budget municipal important, des marchés publics, des services urbains, des réseaux de transport et un important réservoir de clientèle politique.

Une logique de reconquête par le ralliement

Ce type de basculement n'est pas sans précédent dans la vie politique turque, où les passages d'un parti à l'autre, de la part d'élus locaux comme de parlementaires, sont fréquents et souvent liés à des rapports de force plus qu'à des convictions. Les observateurs de la Turquie notent depuis des années que le pouvoir central dispose de leviers considérables sur les collectivités locales : accès aux financements de l'État, pouvoir de l'administration centrale, et, dans certains cas, poursuites judiciaires visant des élus d'opposition. Je ne dispose pas, dans le cas d'Izmir, d'éléments confirmant l'une ou l'autre de ces pressions, et il serait hasardeux de les affirmer ici.

Ce que le cas d'Izmir illustre, en revanche, c'est la différence entre deux manières de gagner une ville : par le vote, ou par le transfert d'un élu déjà en place. La première légitime le gouvernant par le scrutin ; la seconde laisse intacts les résultats de l'élection tout en modifiant l'équilibre réel du pouvoir. Pour les partisans de l'AKP, un maire qui choisit de rejoindre le parti présidentiel exerce simplement sa liberté politique et reconnaît l'efficacité de l'action gouvernementale. Pour les opposants, un tel ralliement trahit le mandat confié par les électeurs, qui avaient voté pour une autre couleur.

Un enjeu national

Au-delà de la ville, l'épisode se lit dans le cadre plus large de la compétition entre le pouvoir et l'opposition turque. Depuis les municipales de 2019, qui avaient vu l'opposition emporter Istanbul et Ankara, les grandes villes sont devenues l'un des principaux terrains d'affrontement. Ces victoires avaient été vécues comme un revers majeur pour Erdogan, lui qui avait lui-même fait ses classes comme maire d'Istanbul dans les années 1990 et qui répète volontiers que celui qui gagne Istanbul gagne la Turquie.

En reprenant la main sur Izmir, l'AKP renverse symboliquement une partie de cette dynamique. Une opposition qui perd l'une de ses places fortes se trouve affaiblie sur le plan de l'image, puisqu'elle perd une vitrine de gestion locale qu'elle pouvait opposer au gouvernement. Elle l'est aussi sur le plan organisationnel : une mairie importante fournit des ressources, des réseaux et une visibilité que le parti ne retrouvera pas automatiquement.

Ce qu'il faudra surveiller

Plusieurs questions restent ouvertes, que les prochains jours et les prochaines semaines permettront de clarifier. Comment réagira le parti d'origine du maire, et prendra-t-il des mesures à son endroit ? Le conseil municipal, dont la composition ne dépend pas du seul maire, suivra-t-il ce changement de cap, ou assistera-t-on à une cohabitation tendue entre un exécutif rallié à l'AKP et une assemblée à majorité d'opposition ? Et quel sera l'effet sur l'électorat d'Izmir, traditionnellement attaché à ses choix politiques, lors des prochains rendez-vous électoraux ?

La réponse à ces questions déterminera si ce transfert reste un coup d'éclat politique ou s'il marque le début d'un mouvement plus large de ralliements dans les municipalités tenues par l'opposition.

Un symbole plus qu'un résultat électoral

Il serait trompeur de présenter la prise d'Izmir comme une victoire électorale de l'AKP : le parti n'a pas convaincu davantage d'électeurs, il a obtenu l'adhésion d'un élu. Cette nuance importe pour juger de la portée réelle de l'événement. Le rapport de force dans les urnes n'a pas changé du jour au lendemain ; c'est le contrôle de l'appareil municipal qui a basculé.

Pour Erdogan, le gain est néanmoins tangible. Plus de vingt-trois ans après son arrivée au pouvoir, il peut désormais revendiquer la présence de son parti à la tête de la troisième ville du pays, là où ses candidats avaient échoué à chaque scrutin. Reste à savoir si cette conquête par ralliement tiendra dans la durée, ou si les électeurs d'Izmir, au prochain rendez-vous, sanctionneront un choix qu'ils n'ont pas eux-mêmes fait.