Culture

Goncourt : comment un compte anonyme sur X a fait sortir Thélyson Orélien de la course

Encensé par la critique, le roman « C'était ça ou mourir » quitte la sélection du Goncourt après des accusations de plagiat et d'usage de l'IA. L'affaire montre l'impréparation du monde du livre.

Goncourt : comment un compte anonyme sur X a fait sortir Thélyson Orélien de la course

Il y a quelques semaines encore, C'était ça ou mourir faisait partie des romans qui comptent dans la rentrée littéraire française. Son auteur, l'écrivain canado-haïtien Thélyson Orélien, recevait des critiques élogieuses et figurait dans la sélection du prix Goncourt, la distinction littéraire la plus convoitée du monde francophone. Aujourd'hui, le livre n'y est plus. Comme le rapporte Radio France Internationale (RFI), il a été retiré de la sélection en raison d'accusations de plagiat et de recours à l'intelligence artificielle. Point de départ de la tempête : une polémique lancée sur le réseau social X par un compte anonyme.

L'affaire dépasse largement le sort d'un seul roman. Elle met en lumière un milieu littéraire qui n'a encore ni les outils, ni les règles, ni les procédures pour trancher ce genre de soupçon, alors même que des dénonciations en ligne peuvent désormais peser sur ses décisions les plus symboliques.

Une chute aussi rapide que l'ascension

Le calendrier donne la mesure du phénomène. Le Goncourt procède par sélections successives : une première liste à la rentrée de septembre, puis des listes resserrées à l'automne, avant la proclamation du lauréat au début de novembre, au restaurant Drouant, à Paris. Figurer dans la première sélection garantit à un livre une visibilité considérable en librairie et dans la presse. En être écarté en cours de route, pour des raisons extralittéraires, est rarissime.

Selon RFI, c'est un compte anonyme sur X qui a mis le feu aux poudres, en accusant le roman de reprendre des passages d'autres textes et d'avoir été rédigé en partie avec l'aide d'outils d'intelligence artificielle. Les éléments rendus publics à ce jour ne permettent pas d'établir la matérialité de ces accusations, ni de savoir précisément sur quelle analyse repose la décision de retrait. C'est justement là que le bât blesse : entre la première publication anonyme et la sortie de la sélection, rien n'indique qu'une procédure formelle, publique et contradictoire ait été menée.

Il faut donc parler, à ce stade, d'accusations. Un plagiat se démontre par la comparaison de passages précis, et plusieurs précédents français montrent qu'un tel examen peut aboutir à une condamnation : la romancière Calixthe Beyala a été condamnée en 1996 pour contrefaçon partielle d'un roman de Howard Buten, et une biographie d'Ernest Hemingway signée par Patrick Poivre d'Arvor avait provoqué un tollé en 2011 après la découverte d'emprunts non signalés. L'usage de l'intelligence artificielle, lui, est beaucoup plus difficile à prouver.

L'IA, angle mort des prix littéraires

Le cœur du problème est technique autant qu'éthique. Les outils censés détecter un texte produit par une IA générative sont réputés peu fiables. OpenAI, l'entreprise derrière ChatGPT, a elle-même retiré en 2023 son propre détecteur de textes générés, invoquant son faible taux de précision. Ces logiciels produisent des faux positifs, notamment face à une prose très travaillée, à un style répétitif ou à des textes d'auteurs dont le français n'est pas façonné par les mêmes normes que celles des corpus d'entraînement. Un score de « probabilité d'IA » n'est pas une preuve.

À cette incertitude technique s'ajoute un vide réglementaire. À notre connaissance, les grands prix littéraires français ne disposent d'aucune règle écrite définissant ce qui constitue un recours illégitime à l'IA. Un romancier qui utilise un correcteur automatique, un outil de traduction ou un assistant pour vérifier une chronologie commet-il une faute? Où passe la frontière entre l'aide et la rédaction? Aucun règlement ne le dit.

Le Japon a déjà été confronté à la question sous une autre forme. En janvier 2024, la romancière Rie Kudan, lauréate du prestigieux prix Akutagawa, avait déclaré qu'environ 5 % de son roman avait été écrit tel quel par ChatGPT, dans un livre qui traite justement de l'intelligence artificielle. Le prix ne lui avait pas été retiré, mais l'aveu avait ouvert un débat mondial sur la place de ces outils dans la création. La différence avec l'affaire Orélien est de taille : dans le cas japonais, l'usage était revendiqué par l'autrice; dans le cas français, il est allégué par un anonyme.

Une procédure sans contradictoire

Le troisième manque, et peut-être le plus grave, est procédural. Dans une affaire de plagiat portée devant les tribunaux, l'auteur accusé peut se défendre, produire ses brouillons, ses carnets, les versions successives de son manuscrit. Rien de tel n'encadre la décision d'un jury littéraire. Les jurés ont, en principe, toute latitude pour composer leurs listes comme ils l'entendent. Mais lorsque le retrait d'un livre est motivé par une suspicion de fraude, il revient de fait à un verdict, prononcé sans audience et sans possibilité d'appel.

Les éditeurs ne sont guère mieux armés. Une maison qui publie un roman en engage la responsabilité éditoriale; pourtant, aucun protocole standardisé ne permet aujourd'hui de certifier qu'un manuscrit est exempt d'emprunts non signalés ou de passages générés. La vérification repose sur la vigilance humaine, sur la relation de confiance avec l'auteur et, le cas échéant, sur des logiciels anti-plagiat conçus pour le milieu universitaire plutôt que pour la fiction.

Pour un écrivain, les conséquences sont durables, quelle que soit l'issue. Même si les accusations se révélaient infondées, le retrait restera associé à son nom. Le soupçon d'IA a ceci de particulier qu'il est presque impossible à réfuter complètement : on ne prouve pas facilement qu'on n'a pas utilisé un outil.

La dénonciation en ligne, nouvelle actrice de la vie littéraire

L'autre enseignement de l'affaire concerne le pouvoir acquis par les dénonciations sur les réseaux sociaux. Un compte anonyme, sans responsabilité éditoriale ni obligation de preuve, a obtenu en quelques jours ce que des critiques ou des lecteurs identifiés obtiennent rarement : l'exclusion d'un livre d'un prix majeur.

Ce mécanisme n'est pas nouveau en soi. Les réseaux ont déjà contribué à révéler des plagiats avérés, et la veille collective des lecteurs peut rendre de véritables services à la littérature. Mais la combinaison d'un sujet anxiogène, l'IA, d'une institution soucieuse de sa réputation et d'une absence de règles crée un terrain propice aux emballements. Face au risque d'être accusé d'avoir couronné un texte frauduleux, un jury peut préférer la prudence immédiate à l'examen approfondi. L'anonymat de l'accusateur, qui interdit d'en évaluer les motivations, ne semble pas avoir freiné la décision.

Bernardini, ou la fragilité chronique de l'édition

L'affaire Orélien survient au moment où le New York Times rappelle, dans une longue enquête, une autre faille du monde du livre. Filippo Bernardini, un Italien qui travaillait dans l'édition à Londres, avait escroqué le milieu pendant des années en se faisant passer pour des éditeurs, des agents et des professionnels du livre, au moyen d'adresses électroniques imitant celles de véritables maisons. Son objectif : obtenir des manuscrits inédits, parfois d'auteurs très célèbres. Arrêté aux États-Unis en 2022, il avait reconnu avoir dérobé des centaines de manuscrits et juré qu'il ne recommencerait plus.

Or, selon le quotidien new-yorkais, de nouvelles manœuvres en ligne ressemblent de près à ses anciennes méthodes, et vont même plus loin. Le journal pose ouvertement la question de son retour, sans que ces agissements récents lui aient été formellement attribués.

Les deux dossiers sont de nature différente : dans un cas, un auteur est accusé de fraude; dans l'autre, ce sont les auteurs et les éditeurs qui en sont victimes. Mais ils révèlent une même vulnérabilité. L'édition reste une industrie fondée sur la confiance, les échanges informels et les courriels, mal outillée pour vérifier l'identité de ses interlocuteurs comme l'authenticité des textes qu'elle reçoit. L'IA générative, capable de produire des courriels crédibles comme des pages de prose, aggrave ces deux fragilités à la fois.

Ce qui reste à inventer

L'affaire Orélien laisse les institutions littéraires devant une série de chantiers. Il leur faudra définir ce qu'elles entendent par usage acceptable de l'IA, prévoir une procédure permettant à un auteur mis en cause de présenter sa défense avant toute sanction, et cesser de se fier à des détecteurs dont les limites sont documentées. Les éditeurs, de leur côté, pourraient être amenés à conserver systématiquement les versions de travail des manuscrits, seule trace réellement probante du processus d'écriture.

Faute de ces garde-fous, la prochaine polémique suivra probablement le même chemin : une accusation virale, une institution prise de court, et un livre jugé sur la foi d'un soupçon plutôt que sur ses pages. Le prix Goncourt, créé pour distinguer la meilleure œuvre d'imagination de l'année, se retrouve cette fois à devoir répondre d'une question plus simple et plus redoutable : comment savoir qui a écrit un livre?