Il y a des sommets où l'on négocie des tarifs douaniers, et d'autres où l'on négocie l'avenir. La rencontre attendue cette semaine à Washington entre Donald Trump et Xi Jinping appartient à la seconde catégorie : pour la première fois, l'intelligence artificielle figure explicitement au cœur de l'ordre du jour d'un tête-à-tête entre les deux hommes, aux côtés des dossiers plus classiques du commerce, des terres rares et des semiconducteurs.
Le New York Times rapporte que le secrétaire américain au Trésor, Scott Bessent, et ses interlocuteurs chinois ont salué des « progrès » dans les discussions préparatoires consacrées à l'IA — tout en reconnaissant, des deux côtés, que le plus difficile reste à venir. C'est peut-être la phrase la plus juste du dossier : on s'entend sur l'idée de se parler, beaucoup moins sur ce qu'il faudrait décider.
Deux ans et demi de trêves à répétition
Pour comprendre pourquoi l'IA s'est invitée au sommet, il faut remonter la chaîne des escalades. En octobre 2022, l'administration Biden impose des contrôles à l'exportation inédits sur les puces avancées et les équipements de fabrication destinés à la Chine, resserrés en 2023 puis en 2024 pour couvrir la mémoire à haute bande passante, indispensable à l'entraînement des grands modèles. Pékin répond sur son propre terrain de force : les terres rares et les aimants permanents, dont elle raffine l'écrasante majorité de la production mondiale, deviennent un levier d'exportation soumis à licence au printemps 2025.
S'ensuit une séquence de négociations à Genève, Londres, Stockholm et Madrid, puis une rencontre Trump-Xi en marge du sommet de l'APEC en Corée du Sud à l'automne 2025. Résultat : une trêve. Suspension partielle des contrôles chinois sur les terres rares, réduction de certains droits de douane américains liés au fentanyl, reprise des achats agricoles. Rien qui règle le fond, tout qui gagne du temps.
L'épisode le plus révélateur reste celui des puces Nvidia. Washington a d'abord interdit les accélérateurs les plus puissants, puis autorisé une version bridée, le H20, avant de la bloquer de nouveau, puis de la réautoriser moyennant un arrangement financier inédit avec le Trésor américain. Pékin, de son côté, a découragé ses grandes plateformes d'en acheter, au nom de la sécurité nationale et du soutien aux puces domestiques de Huawei et de Cambricon. Autrement dit : les deux capitales utilisent les mêmes semiconducteurs comme monnaie d'échange et comme instrument de souveraineté, selon le moment.
Ce qui est réellement négociable
Le champ de la coopération possible est étroit, mais il n'est pas vide. Trois zones se dessinent.
La première est celle des risques catastrophiques. Washington et Pékin ont déjà admis, dans des déclarations conjointes antérieures, le principe d'un contrôle humain sur l'emploi de l'arme nucléaire — un point de convergence minimal mais symboliquement lourd. Des discussions techniques sur la sécurité des modèles de pointe, les capacités biologiques et cybernétiques, ou encore les incidents impliquant des systèmes autonomes, relèvent de la même logique : on ne s'aime pas, on évite l'accident.
La deuxième zone est commerciale. Accès au marché chinois pour les puces américaines, accès aux terres rares et aux intrants critiques pour les industriels américains, sort des applications grand public et des flux de données : ce sont des variables ajustables, monnayables, réversibles. C'est là que les sommets produisent des communiqués.
La troisième est normative, et c'est la plus profonde. Les deux pays proposent au reste du monde des offres concurrentes : des modèles ouverts et bon marché d'un côté, des infrastructures de calcul et des services infonuagiques de l'autre, avec dans les deux cas l'ambition de devenir la couche technologique par défaut de l'Asie du Sud-Est, du Golfe, de l'Afrique et de l'Amérique latine. Aucun sommet ne tranchera cela.
Pourquoi Pékin arrive moins fragile qu'en 2022
La Chine n'aborde plus ces discussions en position de demandeuse. L'apparition de modèles chinois performants et peu coûteux a montré que les contrôles à l'exportation ralentissent l'accès au calcul sans empêcher l'innovation algorithmique. Les fonderies locales progressent, imparfaitement mais réellement, et l'État subventionne massivement les centres de données domestiques.
À cela s'ajoute une stratégie financière de long terme. Les Affaires signale que les achats d'or de la banque centrale chinoise pourraient dépasser largement les chiffres officiels, avec une estimation de 35 tonnes pour le seul mois de juillet. Cette accumulation discrète raconte la même histoire que les terres rares et les puces maison : réduire la dépendance à un système dominé par le dollar et par les technologies américaines, quitte à payer le prix de l'inefficacité à court terme.
Le South China Morning Post, dans une analyse signée d'un commentateur proche des milieux diplomatiques, résume l'enjeu autrement : le succès du sommet de Washington se mesurera à ce qui viendra après, pas au jour même. La séquence — pourparlers à Pékin au printemps, rencontre à Washington en septembre, sommet de l'APEC à Shenzhen en novembre — testera si l'engagement affiché d'une « relation constructive de stabilité stratégique » se traduit en mécanismes concrets, ou s'il reste une formule.
Les marchés achètent la diplomatie, pas la paix
Les investisseurs, eux, ont déjà voté. Le Guardian notait la progression des places asiatiques portée par l'optimisme entourant les discussions américano-chinoises sur le commerce et l'IA, tandis que Les Affaires décrivait une ouverture en hausse à Wall Street, résumée par une formule éloquente : le marché « veut croire à la diplomatie ». Toronto, de son côté, ouvrait en baisse.
Ce réflexe est compréhensible. Les valorisations de l'écosystème de l'IA — concepteurs de puces, équipementiers, hyperscalers, fournisseurs d'énergie — reposent sur l'hypothèse d'une expansion sans heurts de la demande mondiale de calcul. Toute escalade sur les terres rares, les licences d'exportation ou les tarifs frappe directement cette hypothèse. Inversement, chaque trêve rachète quelques trimestres de visibilité.
Mais il faut distinguer la détente commerciale de la détente stratégique. Les instruments déployés depuis 2022 — contrôles à l'exportation, listes d'entités, filtrage des investissements sortants, restrictions chinoises sur les minéraux critiques — ne sont pas démantelés par un sommet. Ils sont suspendus, calibrés, parfois échangés. La logique de découplage sélectif, elle, reste intacte des deux côtés, portée aux États-Unis par un consensus bipartisan solide et en Chine par une doctrine d'autosuffisance technologique inscrite dans les plans quinquennaux.
Le vrai test : des mécanismes, pas des photos
Ce qu'il faudra surveiller au sortir de Washington tient en quelques points précis : l'existence ou non d'un canal permanent de dialogue technique sur la sécurité des modèles avancés ; le sort des licences d'exportation de puces et leur éventuelle durée garantie ; un engagement chinois chiffré et vérifiable sur les terres rares ; et un calendrier crédible d'ici le rendez-vous de l'APEC.
Sans ces éléments, le sommet aura produit ce que produisent la plupart des sommets entre grandes puissances rivales : une pause bienvenue, quelques milliards de dollars de commandes, et le report d'une confrontation dont personne ne veut assumer le déclenchement. Ce n'est pas rien. Ce n'est pas non plus un accord sur l'intelligence artificielle.
