À une dizaine de jours du scrutin provincial du lundi 5 octobre, l’itinérance et le logement abordable s’invitent dans la campagne lavalloise par la porte des organismes communautaires. Le Réseau des organismes en itinérance de Laval (ROIL) a soumis six demandes aux candidats de l’île Jésus, rapporte Média Laval. Au même moment, la députée libérale sortante de Mille-Îles, Virginie Dufour, promet davantage de logements hors marché dans l’est de la ville, selon le Courrier Laval. Entre ces deux initiatives se dessine une question simple : les candidats répondent-ils aux attentes du terrain, ou se contentent-ils d’énoncer des principes ?
Six demandes, quatre grands axes
D’après Média Laval, les demandes du ROIL portent notamment sur quatre enjeux : le financement des organismes, la prévention de l’itinérance, le maintien en logement et l’accès aux services partout sur le territoire lavallois.
Ces axes reflètent une logique que les intervenants en itinérance défendent depuis longtemps, bien au-delà de Laval. Il s’agit d’agir en amont, avant qu’une personne ne perde son logement, plutôt que de multiplier les réponses d’urgence une fois qu’elle se retrouve à la rue. La prévention et le maintien en logement visent précisément ce moment critique : un avis d’éviction, un loyer devenu inabordable, une rupture familiale ou une sortie d’hôpital ou de détention sans solution d’hébergement.
Le financement des organismes est l’autre pilier. Les groupes communautaires assument une large part de l’accompagnement des personnes vulnérables. Ils réclament depuis des années un soutien stable, qui ne dépende pas d’appels de projets ponctuels. Quant à l’accès aux services « partout à Laval », la formulation laisse entendre que ce n’est pas le cas aujourd’hui.
L’intérêt de cette démarche tient à sa forme. En adressant des demandes précises à l’ensemble des candidats, le ROIL se donne un outil pour comparer les réponses et, après l’élection, pour rappeler aux élus ce qu’ils ont promis.
L’engagement de Virginie Dufour : une intention, pas encore un chiffre
Parmi les engagements déjà formulés à Laval, celui de Virginie Dufour touche le plus directement au logement. Selon le Courrier Laval, la candidate libérale a présenté trois priorités pour l’est de Laval advenant sa réélection. Elle s’engage notamment à « accroître l’accès à des logements véritablement abordables en favorisant l’ajout de nouvelles unités hors marché dans l’est de Laval ».
Le choix des mots n’est pas anodin. Le logement hors marché désigne des habitations soustraites à la spéculation : logements sociaux, coopératives, OBNL d’habitation. Leurs loyers ne suivent pas les fluctuations du marché privé. En insistant sur des logements « véritablement » abordables, la députée sortante reprend une critique répandue : le terme « abordable » s’applique parfois à des loyers qui restent hors de portée des ménages à faible revenu.
Il faut toutefois distinguer l’intention de l’engagement mesurable. Dans les informations publiées par le Courrier Laval, aucun nombre d’unités, aucun budget et aucun échéancier ne sont précisés. « Favoriser l’ajout » d’unités est un objectif de direction, non une cible vérifiable. Il faut aussi rappeler une réalité politique : une députée d’opposition ou de circonscription dispose d’un pouvoir limité. La concrétisation d’une telle promesse dépendra largement du parti qui formera le gouvernement.
Les informations accessibles ne permettent pas de dresser un inventaire complet des réponses des autres candidats aux demandes du ROIL. Les électeurs gagneront à surveiller les débats locaux et les réponses écrites que les organismes pourraient rendre publiques d’ici le scrutin.
Deux visions du logement dans la même campagne
La campagne lavalloise illustre aussi des approches très différentes du logement. Dans Laval-des-Rapides, Shawn Lalande McLean, chef fondateur du Parti accès propriété et équité (PAPE)-Équipe Québec debout, se présente sous la bannière de son parti, rapporte le Courrier Laval. Il souhaite faire de l’accès à la propriété de maisons « une priorité fondamentale de l’État au même titre que la santé ».
Cette vision centrée sur la propriété s’adresse surtout aux ménages de la classe moyenne qui peinent à acheter. Elle répond à une autre partie du problème que celle soulevée par le ROIL. Les personnes en situation d’itinérance, ou à risque de l’être, se situent à l’autre extrémité du continuum du logement. Pour elles, la question n’est pas d’acheter une maison, mais de conserver ou de trouver un toit à un loyer compatible avec un revenu souvent très faible. D’où l’importance que les organismes accordent au parc hors marché et au maintien en logement.
Une itinérance moins visible qu’à Montréal
Laval est la troisième ville en importance au Québec, comme le rappelle le Courrier Laval. Elle reste pourtant souvent éclipsée par sa voisine montréalaise dans les débats sur l’itinérance. Le phénomène y prend des formes moins spectaculaires. On y voit peu de grands campements comme dans certains secteurs du centre-ville de Montréal, et davantage d’itinérance dite cachée : des personnes hébergées temporairement chez des proches, qui dorment dans leur voiture ou qui passent d’un logement précaire à un autre.
Cette discrétion a un coût politique. Ce qui se voit peu se mesure mal, et ce qui se mesure mal se finance difficilement. C’est l’un des arguments de fond des organismes lavallois : l’absence de visibilité ne signifie pas l’absence de besoins. Elle signifie plutôt que ces besoins échappent aux radars jusqu’à la crise.
La proximité de Montréal pèse aussi. Une partie des Lavallois en difficulté se tourne vers les ressources montréalaises, plus nombreuses et spécialisées. Ce déplacement les éloigne de leur réseau et de leur milieu de vie, et contribue à sous-estimer la demande locale.
L’est et l’ouest : une géographie inégale
La demande du ROIL sur l’accès aux services « partout à Laval » prend tout son sens à la lumière de la carte électorale. Selon le Courrier Laval, la circonscription de Mille-Îles occupe désormais le tiers de la superficie de l’île Jésus, à la suite de la dernière révision de la carte électorale provinciale. Un territoire aussi vaste, en grande partie résidentiel et moins bien desservi par le transport collectif que les secteurs centraux, complique l’accès à des services concentrés ailleurs.
L’engagement de Virginie Dufour, ciblé sur l’est, s’inscrit dans cette réalité. Pour une personne sans voiture et sans revenu stable, traverser la ville pour obtenir un repas, un lit ou un accompagnement n’a rien d’anodin.
L’ouest de Laval a son propre portrait politique. Chomedey a toujours élu un candidat libéral depuis sa création en 1980, rappelle le Courrier Laval. La circonscription de Fabre, également dans l’ouest, se présente comme une lutte entre libéraux et caquistes. Ces dynamiques partisanes influenceront la manière dont les enjeux sociaux seront portés à l’Assemblée nationale après le 5 octobre.
Ce qu’il faudra surveiller
D’ici le scrutin, trois éléments permettront de départager les discours. Il faudra d’abord voir si les candidats chiffrent leurs promesses en logement hors marché : nombre d’unités, secteurs visés, sources de financement. Ensuite, s’ils s’engagent sur un financement récurrent des organismes plutôt que sur des annonces ponctuelles. Enfin, s’ils reconnaissent explicitement l’écart de services entre les différents secteurs de la ville.
Le ROIL a posé ses six demandes sur la table. Pour l’heure, les réponses publiques restent partielles et souvent formulées en termes généraux. À Laval comme ailleurs, la différence entre une intention et un engagement tient à quelques chiffres et à une date. Ce sont précisément ces éléments que les organismes, et les électeurs, sont en droit d’exiger.
