Le même samedi, sur la même scène du Zurich Summit, en marge du Festival du film de Zurich, deux figures que tout semblait opposer ont raconté, chacune à sa manière, la même histoire. D’un côté, Bill Kramer, directeur général de l’Académie des arts et des sciences du cinéma, qui défendait le passage de la soirée des Oscars sur YouTube. De l’autre, Kane Parsons, jeune créateur révélé par la plateforme, dont la série web The Backrooms est devenue un long métrage produit par l’industrie hollywoodienne. Pris ensemble, ces deux témoignages rapportés par The Hollywood Reporter disent beaucoup d’un rapprochement qui aurait paru improbable il y a dix ans.
« Des Oscars bien différents »
Face aux critiques, Bill Kramer n’a pas reculé. Selon The Hollywood Reporter, il a affirmé que confier la plus grande soirée d’Hollywood à YouTube « donne à l’Académie davantage de contrôle pour interagir avec les amoureux du cinéma », promettant au public des Oscars « bien différents ».
Le mot « contrôle » est central. Depuis des décennies, l’Académie dépend d’un diffuseur télévisé traditionnel, ABC aux États-Unis, qui gère la grille horaire, la publicité et, dans une large mesure, la relation avec le téléspectateur. La cérémonie est un produit que l’institution fabrique, mais dont elle ne maîtrise ni la distribution ni les données d’audience fines. Une plateforme mondiale, accessible sans abonnement câblé, permet en théorie de s’adresser directement au public : diffuser en direct dans des dizaines de pays sans négocier territoire par territoire, prolonger la soirée avec des extraits, des coulisses et des formats courts, suivre en détail ce qui retient l’attention et ce qui fait décrocher.
Quand Bill Kramer parle d’une cérémonie « différente », il faut donc entendre d’abord une cérémonie pensée pour un écran qui n’est plus seulement celui du salon : visionnement sur téléphone, découpage en moments partageables, interaction avec les commentaires. Les détails concrets du format, de la durée ou de la place de la publicité n’ont toutefois pas été précisés dans les propos rapportés, et c’est là que se jouera la crédibilité du virage.
Une audience télévisée qui s’effrite
Ce choix s’inscrit dans une tendance lourde. Au milieu des années 2010, la cérémonie réunissait encore plus de 40 millions de téléspectateurs aux États-Unis. En 2021, en pleine pandémie, elle est tombée à environ 10 millions, un plancher historique. Les éditions suivantes ont regagné du terrain, autour de 18 à 19 millions de téléspectateurs, mais sans jamais retrouver les sommets d’autrefois. Le public jeune, surtout, découvre les moments forts de la soirée après coup, en extraits, sur les réseaux sociaux.
Pendant ce temps, YouTube s’est imposé dans le salon. Les mesures de Nielsen placent la plateforme en tête des services de diffusion en continu regardés sur les téléviseurs américains, devant Netflix. Le sport en direct, dernier bastion de la télévision linéaire, a déjà commencé à y migrer : la NFL y a présenté gratuitement un match de saison régulière en 2025. Pour l’Académie, le raisonnement est simple : aller là où se trouve le public plutôt que d’attendre qu’il revienne vers une télévision qu’il délaisse.
Kane Parsons, le parcours inverse
Le témoignage de Kane Parsons éclaire l’autre versant de la relation. Le jeune cinéaste a commencé à publier sa série The Backrooms sur YouTube au début de 2022, alors qu’il était adolescent. Il y développait en courtes vidéos d’apparence « trouvée » un mythe né sur Internet : des couloirs jaunâtres infinis, éclairés au néon, où l’on se perd après avoir « glissé » hors de la réalité. Les vidéos ont cumulé des dizaines de millions de vues, et le studio A24 a annoncé en 2023 une adaptation au cinéma confiée à Parsons lui-même.
Selon The Hollywood Reporter, Parsons a raconté à Zurich que la bande-annonce du film avait « éveillé chez certains l’envie de voir comment Hollywood avait pu gâcher ça ». Une méfiance typique des communautés en ligne, qui craignent que l’industrie dilue ce qui faisait l’étrangeté de l’œuvre originale. Le cinéaste a dit aimer croire qu’il avait rendu justice à l’idée centrale de sa série, et a évoqué la possibilité d’une suite.
Son cas n’est pas isolé. Ces dernières années, plusieurs créateurs révélés sur YouTube ont été recrutés par des studios, précisément parce qu’ils arrivent avec ce qu’Hollywood peine à fabriquer : une propriété intellectuelle originale, une esthétique reconnaissable et, surtout, un public déjà constitué et mesurable. Pour un studio, c’est un risque réduit. Pour le créateur, c’est l’accès à des budgets, à des équipes et aux salles de cinéma.
Vitrine et pépinière à la fois
Mis bout à bout, les deux récits dessinent une transformation. Longtemps, YouTube a été perçu par Hollywood comme un concurrent pour le temps d’attention, voire comme le symbole d’un contenu amateur incompatible avec l’art cinématographique. La plateforme devient désormais à la fois la vitrine où l’industrie célèbre ses œuvres et la pépinière où elle repère ses futurs talents.
Ce rapprochement se produit dans une industrie en quête de nouveaux modèles. Au même sommet zurichois, Roeg Sutherland, codirecteur du financement des médias à l’agence CAA, affirmait selon Variety qu’il y a aujourd’hui « plus d’argent en circulation que jamais » pour les films, notamment grâce à la montée du capital-investissement. L’argent circule, mais les canaux de diffusion changent, et l’Académie comme les studios cherchent à se positionner là où se forment les habitudes du public.
Les risques d’un pari
Le virage comporte pourtant des risques réels, d’abord pour le prestige. Les Oscars tirent une partie de leur aura de leur statut d’événement rare, solennel, que l’on regarde en direct. Sur une plateforme où la soirée côtoiera, à un clic près, des tutoriels, des jeux vidéo et des vidéos virales, le risque est de banaliser la cérémonie. La tentation de multiplier les segments conçus pour devenir viraux pourrait aussi entrer en conflit avec la mission première de l’institution : honorer le métier.
Le deuxième risque est économique. Les droits de diffusion télévisée constituent historiquement la principale source de revenus de l’Académie, qui finance ainsi une large part de ses activités, dont son musée à Los Angeles, ses programmes éducatifs et ses archives. Toute la question est de savoir si un partenariat avec YouTube, fondé sur la publicité numérique et le partage de revenus, peut égaler les chèques versés par un réseau traditionnel. Le « contrôle » vanté par Bill Kramer suppose aussi que l’Académie assume davantage de responsabilités, et donc de coûts, dans la production et la mise en marché.
Enfin, il y a la question de la dépendance. En quittant un diffuseur, l’institution s’en remet à une autre entreprise, Google, dont les algorithmes décident de ce qui est mis en avant. Le contrôle de la relation avec les cinéphiles reste donc partagé avec un intermédiaire qui a ses propres priorités commerciales.
Un symbole plus qu’une simple grille horaire
Au-delà de la technique, le choix de l’Académie a une portée symbolique. En plaçant sa cérémonie sur la plateforme qui a vu naître des créateurs comme Kane Parsons, Hollywood reconnaît que la frontière entre cinéma et création en ligne s’est brouillée. Les prochains Oscars diront si cette reconnaissance renforce l’institution en la rapprochant d’un public qui lui échappait, ou si elle l’expose à perdre ce qui la distinguait. La réponse dépendra moins de l’écran choisi que de la capacité de l’Académie à inventer une cérémonie qui reste un événement, là où tout, justement, est à portée de clic.
