Culture

Manuscrit de Voynich : et si l'on avait feuilleté le livre dans le désordre depuis des siècles?

Des chercheurs avancent que les pages du manuscrit de Voynich auraient été mal reliées. Une hypothèse qui, si elle se confirmait, changerait la façon d'interpréter ses dessins et son écriture indéchiffrable.

Manuscrit de Voynich : et si l'on avait feuilleté le livre dans le désordre depuis des siècles?

Il a résisté aux cryptographes de la Seconde Guerre mondiale, aux linguistes, aux informaticiens et à d'innombrables amateurs passionnés. Le manuscrit de Voynich, que le quotidien britannique The Guardian décrit comme le manuscrit le plus mystérieux du monde, pourrait pourtant avoir été abordé à l'envers depuis le départ. Selon des chercheurs cités par The Guardian, ses pages auraient été reliées dans le mauvais ordre, une erreur susceptible de bouleverser la lecture de ses dessins comme celle de son texte indéchiffrable.

Un livre sans équivalent

L'objet est connu de toute personne qui s'intéresse aux énigmes de l'histoire. Il s'agit d'un ouvrage médiéval composé de pages de vélin remplies d'une écriture que personne n'est parvenu à lire. Il est abondamment illustré : des dessins de plantes, souvent introuvables dans la nature, des diagrammes astronomiques ou astrologiques, et des figures de femmes nues, parfois représentées dans ce qui ressemble à des bassins ou à des conduits.

À travers le temps, on lui a prêté les identités les plus diverses. The Guardian rappelle qu'on l'a présenté tour à tour comme un livre rédigé dans une langue disparue, une partition musicale, un manuel d'instructions, voire une supercherie élaborée. Chaque hypothèse a eu ses défenseurs et ses détracteurs, sans qu'aucune ne s'impose durablement.

Cette longue série d'échecs a nourri une certaine lassitude, mais aussi une prudence méthodologique : si le texte résiste à toutes les approches, c'est peut-être que l'on ne l'aborde pas dans les bonnes conditions. C'est précisément le terrain sur lequel se placent les auteurs de cette nouvelle piste.

L'hypothèse de la mauvaise reliure

L'argument central est d'une simplicité presque déconcertante. Un manuscrit ancien n'est pas toujours parvenu jusqu'à nous dans l'état où son auteur l'avait conçu. Les cahiers se détachent, les feuillets se déplacent, les reliures sont refaites, parfois par des mains qui ne comprennent pas ce qu'elles manipulent. Si les pages du manuscrit de Voynich ont été réassemblées dans un ordre qui n'est pas celui d'origine, la séquence que les chercheurs étudient depuis des générations serait une construction tardive, et non la structure voulue par son concepteur.

Les conséquences, selon The Guardian, seraient considérables. Les spécialistes ont l'habitude de raisonner par sections : la partie botanique, la partie astronomique, la partie consacrée aux bains, et ainsi de suite. Cette organisation thématique sert de cadre à presque toutes les interprétations. Or, si l'ordre des pages est fautif, ce découpage perd une partie de sa valeur, et les rapprochements que l'on croyait établir entre un dessin et le texte qui l'accompagne pourraient s'avérer trompeurs.

Il faut mesurer ce que cela implique pour le déchiffrement. Les analyses statistiques du texte, qui cherchent des régularités dans la fréquence et la répartition des mots, supposent une continuité. Si des passages qui se suivaient à l'origine sont aujourd'hui éloignés les uns des autres, ou si des passages sans lien ont été placés côte à côte, les résultats de ces analyses peuvent être faussés sans que personne ne s'en aperçoive.

Pourquoi un tel doute est plausible

L'histoire matérielle des livres anciens offre de nombreux précédents. Les reliures médiévales étaient fréquemment remplacées, et les cahiers cousus à nouveau lors des restaurations successives. Des codex célèbres ont connu des déplacements de feuillets qui n'ont été repérés que des siècles plus tard, grâce à l'étude des signatures de cahiers, des traces de couture, des taches d'humidité ou de la continuité des lignes de texte.

Le manuscrit de Voynich se prête particulièrement mal à ce type de vérification. Faute de savoir lire son texte, on ne peut pas s'appuyer sur la logique d'un récit ou d'une argumentation pour repérer une rupture. On doit se contenter d'indices physiques : l'état du vélin, la disposition des cahiers, la cohérence des motifs dessinés d'une page à l'autre. C'est un travail de codicologue plus que de cryptographe, et il rappelle que le support matériel d'un livre est parfois aussi parlant que son contenu.

Cette approche a aussi l'avantage de se prêter à la vérification. Contrairement aux théories sur la langue cachée du manuscrit, qui reposent souvent sur des intuitions difficiles à réfuter, une hypothèse sur l'ordre des pages peut être confrontée aux observations. Si elle est juste, elle devrait expliquer des incohérences jusque-là inexpliquées ; si elle est fausse, les indices physiques le montreront.

Ce que cela change, et ce que cela ne change pas

Il convient de rester prudent. Reclasser les pages ne revient pas à déchiffrer le texte. Même si l'ordre d'origine était rétabli, l'écriture demeurerait opaque, et l'on ne saurait toujours pas si elle note une langue, un code ou autre chose. Les auteurs de la piste ne prétendent pas, d'après ce que rapporte The Guardian, avoir percé le secret : ils proposent d'abord de corriger le point de départ de toutes les enquêtes.

Ce déplacement de perspective n'est pas anodin pour autant. Il invite à réexaminer des lectures que l'on tenait pour acquises, notamment celles qui voient dans l'ouvrage un traité organisé en grandes parties thématiques. Si cette organisation est un artefact de la reliure, il faudra peut-être renoncer à l'idée d'un livre aussi rigoureusement structuré, et envisager un assemblage plus composite, voire inachevé.

Le dossier rappelle surtout une leçon de méthode qui dépasse largement ce manuscrit. Lorsqu'un objet résiste pendant des siècles à des esprits brillants, la faute ne tient pas forcément à la difficulté de l'énigme : elle peut venir de la manière dont le problème a été posé. Remettre en question une évidence matérielle, comme l'ordre des feuillets, est parfois plus fécond que d'empiler les théories sur le sens.

Une énigme qui continue de fasciner

Le pouvoir d'attraction du manuscrit de Voynich tient à ce mélange d'apparente rationalité et d'opacité totale. Les plantes sont dessinées avec soin, les diagrammes semblent obéir à une logique, l'écriture est régulière et fluide : tout évoque un ouvrage sérieux, rédigé par quelqu'un qui savait ce qu'il faisait. Et pourtant, rien ne se laisse lire.

Cette tension explique que le livre reste un sujet de prédilection pour les chercheurs, mais aussi pour le grand public, qui y projette volontiers ses propres fantasmes. Chaque annonce nouvelle, même modeste, ravive le débat. Celle-ci a le mérite de déplacer la discussion vers un terrain concret et vérifiable, loin des spéculations les plus échevelées.

Il faudra maintenant que la communauté des spécialistes examine l'argument, le teste sur l'objet lui-même et le confronte aux travaux antérieurs. Si l'hypothèse de la mauvaise reliure résiste à cet examen, elle obligera à relire, au sens propre, des décennies de recherches. Si elle s'effondre, elle aura au moins eu le mérite de rappeler qu'avant de vouloir comprendre ce qu'un livre dit, il importe de s'assurer qu'on le tient dans le bon sens.