Culture

Camilla, la reine qui veut faire lire le Royaume-Uni

Au château de Chatsworth, le festival littéraire de la reine Camilla a réuni 8 000 lecteurs. Ce rendez-vous montre comment la monarchie britannique met son prestige au service du livre.

Camilla, la reine qui veut faire lire le Royaume-Uni

Des chapiteaux blancs sur les pelouses d’un des plus célèbres châteaux d’Angleterre, des files de lecteurs devant les tentes de dédicaces et, quelque part entre deux conférences, la silhouette de la souveraine. À la mi-septembre, le Queen’s Reading Room Festival a tenu sa quatrième édition à Chatsworth House, demeure des ducs de Devonshire située dans le Derbyshire, non loin de Sheffield. Selon le reportage publié par M, le magazine du Monde, quelque 8 000 passionnés de lecture ont fait le déplacement le temps d’un week-end, dans une ambiance que le quotidien décrit comme empreinte d’une « excentricité toute britannique ».

L’événement pourrait passer pour une simple fête mondaine du livre. Il en dit pourtant beaucoup sur la façon dont la monarchie britannique occupe le terrain culturel, et sur ce qu’une maison d’édition peut espérer d’un patronage royal. Une phrase recueillie par Le Monde résume l’enjeu : « Le cachet royal qu’elle apporte au secteur de l’édition est capital. »

D’un compte Instagram de confinement à une institution

L’aventure a commencé modestement. En janvier 2021, en pleine pandémie, celle qui était alors duchesse de Cornouailles lançait sur Instagram un club de lecture baptisé The Duchess of Cornwall’s Reading Room. Elle y partageait ses recommandations et des entretiens avec des auteurs, à une période où librairies et bibliothèques étaient fermées.

L’accession de Charles III au trône, en septembre 2022, a changé l’échelle du projet. Rebaptisé The Queen’s Reading Room, le club est devenu une organisation caritative en 2023. Il s’est ensuite doté d’un festival en chair et en os, d’abord installé au palais de Hampton Court, dans la banlieue de Londres. Le choix de Chatsworth pour cette quatrième édition marque une sortie de l’orbite londonienne, vers le nord de l’Angleterre et un public plus large que les cercles littéraires de la capitale.

La formule mêle romanciers populaires, biographes, historiens et auteurs jeunesse. On n’y trouve pas l’austérité d’un colloque : le festival assume le pique-nique, les tenues de campagne et un certain goût du spectacle, ce qui contribue à son succès auprès du grand public.

Une cause personnelle, cultivée de longue date

Le festival est la vitrine la plus visible d’un engagement plus ancien. Camilla soutient depuis des années des organismes de promotion de la lecture et de l’alphabétisation, dont le National Literacy Trust, dont elle est la marraine. Elle a régulièrement reçu des auteurs à Clarence House et s’est associée à des concours d’écriture destinés aux jeunes du Commonwealth.

Cet engagement tranche avec la discrétion traditionnelle des épouses de monarques sur les sujets culturels. La reine s’est construit un domaine propre, peu exposé aux controverses politiques et compatible avec la neutralité exigée de la Couronne. Défendre la lecture ne divise personne. Cela permet en outre d’adoucir une image longtemps abîmée dans l’opinion britannique, depuis les années tumultueuses du mariage de Charles et de Diana.

C’est là une constante de la monarchie moderne : chaque membre de la famille royale se voit associé à des causes qui fondent sa légitimité publique. L’environnement pour Charles III, la santé mentale pour le prince William, l’enfance pour la princesse de Galles. Pour Camilla, ce sont les livres.

Pourquoi le secteur de l’édition y tient tant

Pour les éditeurs britanniques, l’intérêt est concret. Dans un marché saturé de nouveautés, où la visibilité médiatique de la critique littéraire recule, une recommandation venue du palais agit comme un label. Être invité au festival, figurer dans la sélection du club de lecture ou être photographié aux côtés de la reine offre une exposition qu’aucune campagne publicitaire ne garantit.

Le phénomène rappelle celui des grands prescripteurs américains. Le club de lecture d’Oprah Winfrey a longtemps fait et défait des palmarès de ventes. Plus récemment, des clubs de célébrités comme celui de l’actrice Reese Witherspoon ont joué un rôle comparable. La différence tient à la nature du prescripteur : la reine n’incarne pas un goût personnel ou une marque commerciale, mais une institution. Son patronage confère au livre une forme de respectabilité nationale.

Aux États-Unis, le précédent le plus proche est sans doute le National Book Festival, lancé en 2001 par Laura Bush avec la Bibliothèque du Congrès à Washington. Lui aussi visait à placer la lecture sous le parrainage symbolique du sommet de l’État. Ce festival s’est toutefois institutionnalisé au-delà de sa fondatrice. Le Queen’s Reading Room, lui, reste étroitement attaché à la personne de Camilla, ce qui fait à la fois sa force et sa fragilité.

Un contexte de recul de la lecture

Ce militantisme royal s’inscrit dans un contexte préoccupant pour le livre au Royaume-Uni. Les enquêtes annuelles du National Literacy Trust décrivent depuis plusieurs années une baisse du plaisir de lire chez les enfants et les adolescents. Celle de 2025 faisait état de niveaux parmi les plus bas jamais mesurés par l’organisme : à peine plus d’un jeune de 8 à 18 ans sur trois disait aimer lire. Écrans, réseaux sociaux et fragmentation de l’attention sont régulièrement montrés du doigt.

Les pouvoirs publics ont fini par s’emparer du sujet. Le gouvernement britannique a fait de 2026 une « année nationale de la lecture », en partenariat avec le National Literacy Trust. Le festival de Chatsworth s’inscrit donc dans une mobilisation plus large, dont la reine constitue l’une des figures les plus médiatiques.

Reste une question que soulèvent certains observateurs : un festival dans un château ducal, fréquenté par un public déjà acquis à la lecture, touche-t-il réellement les jeunes et les milieux populaires qui lisent le moins ? Le déplacement vers le nord de l’Angleterre et la place faite à la littérature jeunesse semblent répondre en partie à cette critique. L’effet d’entraînement sur les publics éloignés du livre reste toutefois difficile à mesurer.

Le livre comme outil de « soft power » royal

Au-delà de l’édition, le Queen’s Reading Room illustre la manière dont la monarchie britannique se réinvente. Privée de pouvoir politique, la Couronne vit de sa visibilité et de son utilité perçue. Patronner la lecture, c’est occuper un rôle de rassembleur culturel, à distance des clivages qui traversent le pays.

C’est aussi une façon de raconter une certaine idée de l’Angleterre : celle des demeures historiques, de la tradition littéraire et d’un humour volontiers décalé. L’« excentricité » relevée par Le Monde fait partie du message, puisqu’elle présente une monarchie accessible, presque familière, qui se mêle aux lecteurs plutôt que de les recevoir en audience.

La pérennité du modèle demeure la grande inconnue. Âgée de 79 ans, Camilla a fait de cette cause une affaire personnelle. La structure caritative créée en 2023 vise précisément à lui survivre et à installer durablement le club et son festival dans le paysage culturel britannique. Pour l’heure, les 8 000 visiteurs de Chatsworth témoignent d’un attachement bien réel. Dans un pays où le livre cherche de nouveaux relais, la reine s’est imposée comme l’une de ses ambassadrices les plus en vue.