Culture

Asghar Farhadi contre Argo : le cinéaste iranien s'en prend au mythe hollywoodien du sauveur

De passage au Festival de Rio, Asghar Farhadi accuse Argo d'entretenir le récit d'une Amérique salvatrice. Sa critique ravive un débat sur qui a le droit de raconter l'Iran au monde.

Asghar Farhadi contre Argo : le cinéaste iranien s'en prend au mythe hollywoodien du sauveur

Treize ans après le sacre d'Argo aux Oscars, le film de Ben Affleck continue de faire grincer des dents en Iran, et pas seulement dans les cercles officiels de Téhéran. De passage au Festival international du film de Rio de Janeiro pour y présenter son nouveau long métrage, Parallel Tales, Asghar Farhadi a livré une critique frontale de l'hégémonie du cinéma américain et de sa manière de mettre en scène les cultures étrangères. Interrogé sur la victoire d'Argo, couronné meilleur film un an à peine après le triomphe de son propre film Une séparation, le cinéaste a résumé son malaise par une question devenue le titre de l'entretien rapporté par le magazine Variety : « Qui vous a demandé de venir nous sauver? »

La formule est courte, mais elle condense un débat qui traverse depuis plus d'une décennie la critique de cinéma, les études culturelles et les relations entre Hollywood et le reste du monde.

Ce qu'a dit Farhadi, et dans quel contexte

Selon Variety, Asghar Farhadi s'est exprimé à Rio sur ce qu'il perçoit comme la domination du cinéma américain, en insistant sur un point précis : Hollywood ne devrait pas être considéré comme une source de représentations fidèles des cultures étrangères. Argo, dans cette perspective, n'est pas un simple divertissement historique, mais l'illustration d'un récit récurrent dans lequel l'Amérique intervient pour tirer d'affaire des personnages pris au piège d'un pays présenté comme hostile.

Le choix du lieu n'est pas anodin. Le Brésil, comme l'Iran, possède une cinématographie nationale riche qui peine souvent à rivaliser, sur ses propres écrans, avec la puissance de distribution des grands studios américains. Tenir ce discours devant un public latino-américain, c'est l'inscrire dans une conversation plus large sur la souveraineté culturelle des cinémas dits « périphériques ».

Le calendrier rappelle aussi une ironie que Farhadi lui-même ne pouvait ignorer. En février 2012, Une séparation remportait l'Oscar du meilleur film en langue étrangère, une première pour l'Iran, saluée à l'époque comme un moment rare de rapprochement symbolique entre deux pays en froid diplomatique depuis 1979. Un an plus tard, en février 2013, l'Académie consacrait Argo, un film qui raconte précisément la crise fondatrice de cette rupture.

Argo, un succès fondé sur une histoire réécrite

Argo retrace l'exfiltration de six diplomates américains réfugiés chez des diplomates canadiens à Téhéran, après la prise de l'ambassade des États-Unis par des étudiants islamistes en novembre 1979. Un agent de la CIA, incarné par Ben Affleck, imagine une couverture rocambolesque : faire passer les fugitifs pour l'équipe de tournage d'un faux film de science-fiction.

Le film a été un succès critique et commercial, couronné de trois Oscars, dont celui du meilleur film, annoncé en direct depuis la Maison-Blanche par Michelle Obama, un détail qui avait alimenté à Téhéran l'idée d'une œuvre aux résonances officielles.

Dès sa sortie, Argo a pourtant été critiqué sur deux plans. Le premier est historique : l'opération réelle, souvent appelée le « Canadian Caper », reposait en grande partie sur l'ambassade du Canada et son ambassadeur Ken Taylor, qui ont caché les Américains et facilité leur sortie. L'ancien président Jimmy Carter avait lui-même souligné publiquement que l'essentiel du mérite revenait aux Canadiens, alors que le film met la CIA au premier plan. Le second plan, celui que vise Farhadi, est culturel : les Iraniens y apparaissent majoritairement comme une foule menaçante, des gardiens soupçonneux ou des figures anonymes, rarement comme des individus dotés d'une vie intérieure.

À l'époque, les autorités iraniennes avaient vivement dénoncé le film, au point d'évoquer la production d'une réponse cinématographique nationale. Mais la critique de Farhadi se distingue de cette condamnation officielle : elle émane d'un cinéaste qui a souvent eu des relations compliquées avec le pouvoir de son propre pays et qui ne peut être soupçonné de servir sa propagande.

Le « sauveur blanc », un concept qui dépasse Argo

L'expression de « sauveur blanc » désigne un schéma narratif bien identifié : un protagoniste occidental, généralement blanc, vient en aide à des personnages non occidentaux ou racisés, qui deviennent alors le décor de sa transformation morale ou de son héroïsme. Le concept a gagné en visibilité au début des années 2010, notamment après les textes de l'écrivain Teju Cole sur ce qu'il appelait le « complexe industriel du sauveur blanc ».

Le cinéma américain en offre de nombreux exemples, souvent primés : Danse avec les loups, Le Dernier Samouraï, La Couleur des sentiments ou encore Green Book, lauréat du meilleur film en 2019 et critiqué pour avoir centré une histoire de ségrégation sur le regard de son personnage blanc. Dans ces récits, le problème n'est pas tant la présence d'un héros occidental que la place laissée aux autres : des figurants de leur propre histoire.

Argo n'entre pas exactement dans le moule classique, puisque ceux que l'on sauve sont des Américains. Mais la critique de Farhadi porte sur un mécanisme voisin : un pays étranger réduit à une menace, dont la population n'existe à l'écran que comme obstacle, et une intervention américaine présentée comme naturellement salvatrice. La question « Qui vous a demandé? » vise moins l'exactitude d'un épisode historique que la posture d'un cinéma qui se donne le rôle de narrateur du monde.

Un cinéaste au regard opposé

La critique prend tout son poids quand on la confronte à l'œuvre de Farhadi. Ses films, de À propos d'Elly à Une séparation, du Passé au Client, s'attachent à des dilemmes moraux sans héros ni sauveur. Personne n'y a entièrement raison; chaque personnage dispose de ses motifs, de ses mensonges et de sa part de vérité. C'est précisément ce refus du manichéisme qui a fait de lui l'un des cinéastes iraniens les plus reconnus en Occident.

Son rapport aux États-Unis a lui-même été marqué par la politique. En 2017, lorsque Le Client lui a valu un second Oscar du meilleur film en langue étrangère, Farhadi avait refusé d'assister à la cérémonie pour protester contre le décret de l'administration Trump restreignant l'entrée de ressortissants de plusieurs pays à majorité musulmane, dont l'Iran. Une lettre lue en son nom dénonçait alors la division du monde entre « nous » et « eux ».

Sa parole n'est pas pour autant à l'abri de la controverse. Le cinéaste a lui-même fait face, ces dernières années, à des accusations et à des démêlés judiciaires en Iran au sujet de son film Un héros, ce qui rappelle que le débat sur la propriété des récits ne se joue pas uniquement entre Hollywood et le reste du monde.

Pourquoi ce débat revient maintenant

La sortie de Farhadi intervient dans un contexte où l'industrie américaine elle-même revoit ses pratiques. Depuis la polémique #OscarsSoWhite de 2015-2016, l'Académie a diversifié ses membres et imposé des critères d'inclusion pour la catégorie du meilleur film. La victoire de Parasite, du Sud-Coréen Bong Joon-ho, en 2020, premier film non anglophone couronné meilleur film, a été perçue comme un tournant.

Mais la question soulevée à Rio est plus profonde qu'une affaire de quotas ou de trophées. Elle porte sur la circulation des images : un film comme Argo, distribué mondialement, façonne la perception de l'Iran chez des millions de spectateurs qui ne verront peut-être jamais un film iranien. Dans un rapport de force aussi inégal, chaque récit hollywoodien sur un pays étranger pèse plus lourd que des dizaines d'œuvres produites dans ce pays.

Le propos de Farhadi n'appelle pas à interdire à Hollywood de raconter le monde. Il invite à cesser de considérer ses récits comme la version de référence. Pour le spectateur, la réponse la plus concrète à sa question tient peut-être dans un geste simple : aller voir ce que les cinéastes iraniens, brésiliens ou autres racontent eux-mêmes de leurs propres sociétés.