Politique

Mark Carney et le « risque extrême » : quand Ottawa envisage une menace militaire venant de Washington

Le premier ministre canadien dit s'être préparé à une possible intervention militaire américaine. Cet aveu inédit révèle l'ampleur de la rupture de confiance entre deux alliés historiques.

Mark Carney et le « risque extrême » : quand Ottawa envisage une menace militaire venant de Washington

Il y a des phrases qu'aucun chef de gouvernement canadien n'aurait prononcées il y a deux ans. Selon ce que rapporte TVA Nouvelles, Mark Carney a déclaré s'être préparé, au cours de la dernière année, à un « risque extrême » : celui que Donald Trump ordonne une intervention militaire contre le Canada. Le premier ministre n'a pas prédit une invasion ni annoncé de mesures précises. Il reconnaît toutefois publiquement que l'appareil d'État canadien a intégré dans sa planification l'hypothèse d'une menace armée venant de son voisin, de son premier partenaire commercial et de son allié au sein de l'OTAN et du NORAD.

La portée de cette déclaration tient moins à la probabilité du scénario qu'au fait qu'il soit devenu dicible.

Un tabou diplomatique qui tombe

Depuis 1949, le Canada et les États-Unis sont membres fondateurs de l'Alliance atlantique. Depuis 1958, ils partagent le Commandement de la défense aérospatiale de l'Amérique du Nord (NORAD), une structure binationale unique au monde : des officiers canadiens et américains y surveillent ensemble le ciel du continent et peuvent commander des forces de l'autre pays. La frontière commune, souvent décrite comme la plus longue frontière non militarisée de la planète, repose sur une confiance que les deux capitales tenaient pour acquise.

Dans ce cadre, l'idée même d'une « menace américaine » relevait de l'histoire ancienne, de la guerre de 1812 ou des plans de contingence de l'entre-deux-guerres que les états-majors des deux pays avaient rédigés l'un contre l'autre, puis rangés aux archives. Qu'un premier ministre en exercice affirme aujourd'hui avoir tenu compte d'un tel risque marque une rupture de registre. Un gouvernement allié ne parle normalement pas de son partenaire en ces termes, même lorsque les relations sont tendues.

Des mots de Trump à la planification d'Ottawa

La déclaration de Mark Carney s'inscrit dans une dégradation amorcée avant même le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, en janvier 2025. Dès décembre 2024, le président désigné évoquait le Canada comme un « 51e État » et qualifiait Justin Trudeau de « gouverneur ». Lors d'une conférence de presse tenue à Mar-a-Lago le 7 janvier 2025, il refusait d'exclure le recours à la force militaire pour prendre le contrôle du Groenland et du canal de Panama. Pour le Canada, il parlait alors de « force économique ». Cette nuance n'a guère rassuré à Ottawa : l'objectif affiché, l'absorption d'un pays souverain, restait le même.

La pression économique a suivi. Washington a imposé en 2025 des droits de douane sur les produits canadiens qui ne sont pas couverts par l'accord Canada–États-Unis–Mexique, puis des surtaxes lourdes sur l'acier, l'aluminium et d'autres secteurs. Arrivé au pouvoir en mars 2025, Mark Carney a résumé la situation dans une formule restée célèbre : l'ancienne relation, fondée sur une intégration toujours plus étroite des deux économies, « est terminée ». Reçu à la Maison-Blanche en mai 2025, il avait répété devant Donald Trump que le Canada « n'est pas à vendre ».

La défense elle-même est devenue un levier. Le président américain a affirmé que le Canada pourrait participer au futur bouclier antimissile « Dôme d'or » moyennant des dizaines de milliards de dollars, ou gratuitement s'il devenait le 51e État. La sécurité du continent, que le NORAD devait incarner, s'est ainsi trouvée liée à la question de la souveraineté canadienne.

La diplomatie commerciale américaine continue par ailleurs de fonctionner par ultimatums et trêves successives. Le Journal de Québec rapporte que Washington et Pékin ont prolongé jusqu'au 10 janvier leur trêve commerciale, selon le secrétaire au Trésor Scott Bessent. Cette méthode, faite de menaces, de sursis et de renégociations permanentes, s'applique à ses alliés comme à ses rivaux.

Que recouvre une « préparation » ?

C'est ici qu'il faut être prudent. Le compte rendu de TVA Nouvelles fait état d'une préparation à un « risque extrême », sans en détailler le contenu. Aucune mesure opérationnelle précise n'a été confirmée publiquement. Il serait donc hasardeux d'affirmer que le Canada aurait déployé des troupes, élaboré des plans de résistance ou modifié ses dispositifs frontaliers.

En matière de sécurité nationale, une « préparation » à un scénario extrême désigne généralement un travail de planification plutôt que des gestes visibles. Il peut s'agir d'analyses de risques, d'exercices de continuité gouvernementale ou d'une réflexion sur les dépendances critiques en énergie, en communications, en renseignement et en approvisionnement militaire. Les petits et moyens États voisins de grandes puissances pratiquent couramment ce type d'exercice. La Finlande, par exemple, a bâti depuis des décennies un modèle de « défense globale » qui mobilise l'ensemble de la société face à l'hypothèse d'une agression. La différence est de taille : Helsinki se prépare contre la Russie, un adversaire déclaré, et non contre son principal allié.

Certaines décisions déjà publiques d'Ottawa prennent un autre relief à la lumière de cet aveu. En 2025, le gouvernement Carney a annoncé une hausse rapide des dépenses militaires pour atteindre la cible de 2 % du PIB fixée par l'OTAN. Au sommet de La Haye, en juin 2025, il s'est rallié au nouvel objectif de 5 % d'ici 2035. Il a aussi lancé un réexamen de l'achat des chasseurs américains F-35 et signé avec l'Union européenne un partenariat de sécurité et de défense destiné à diversifier ses sources d'équipement. Ces choix ont été présentés comme une réponse aux exigences alliées. Ils traduisent aussi une volonté de réduire la dépendance envers un fournisseur dont les intentions sont devenues moins prévisibles.

Ce que l'aveu révèle des garanties occidentales

La déclaration de Mark Carney dépasse le cadre nord-américain. Elle met en lumière une question qui traverse l'ensemble du camp occidental depuis 2025 : que valent les garanties de sécurité lorsque la puissance qui les fournit devient elle-même une source d'inquiétude ?

L'architecture de défense occidentale d'après-guerre reposait sur un postulat simple : les États-Unis protègent leurs alliés, et la menace vient de l'extérieur de l'alliance. L'article 5 du traité de l'Atlantique Nord, qui prévoit une défense collective en cas d'attaque contre un membre, n'a jamais été conçu pour un conflit entre alliés. Le Danemark en a fait l'expérience avec le Groenland, lorsque Copenhague a dû répondre aux visées répétées de Washington sur ce territoire autonome. Qu'un deuxième membre fondateur, le Canada, reconnaisse avoir envisagé une menace venant de Washington confirme que le doute ne se limite plus aux cercles d'analystes.

Il ne faut pas pour autant surinterpréter. Évoquer un « risque extrême », c'est justement qualifier un scénario de peu probable mais assez grave pour justifier une planification. Les forces canadiennes et américaines continuent de travailler ensemble au sein du NORAD, et les échanges militaires quotidiens se poursuivent. La coopération institutionnelle tient. Ce qui s'est érodé, c'est la présomption de bienveillance qui la sous-tendait.

Une confiance difficile à reconstruire

En rendant publique cette préparation, Mark Carney envoie plusieurs messages. Aux Canadiens, il signale que son gouvernement ne tient rien pour acquis. À ses partenaires européens, il montre qu'Ottawa partage leur lecture d'un monde où l'allié américain peut aussi exercer une contrainte. À Washington, il fait comprendre que les propos sur l'annexion ont des conséquences concrètes dans la façon dont un voisin conçoit sa sécurité.

Les réactions officielles à Washington et les éventuelles précisions d'Ottawa sur la nature de cette planification restent à suivre. Une chose est déjà établie : dans les capitales alliées, l'hypothèse d'une menace venue des États-Unis n'est plus un exercice théorique, et un premier ministre canadien l'a désormais reconnu publiquement.