Le dossier est explosif, mais il repose pour l'instant sur des sources anonymes et un document que personne n'a vu. Selon le Financial Times, repris samedi par la presse économique du monde entier, le gouvernement américain croit que Jensen Huang, cofondateur et PDG de Nvidia, a entretenu une relation amoureuse avec une femme que le renseignement américain soupçonne d'avoir été recrutée par la Chine. La Folha de S.Paulo, au Brésil, a relayé l'information dans la foulée.
Ce que rapporte le Financial Times
D'après le quotidien britannique, des responsables américains ont rédigé plus tôt cette année un mémo, fondé sur des renseignements, selon lequel M. Huang a été romantiquement lié à Alice Huang, dirigeante de Megaspeed, une entreprise établie à Singapour et cliente de Nvidia. Le renseignement américain croit qu'elle a été recrutée par le ministère chinois de la Sécurité d'État, le principal service de renseignement du pays. Les deux personnes ne sont pas apparentées, précise le compte rendu relayé par Kurdistan 24.
Le mémo aurait été transmis à un petit cercle de hauts responsables peu avant le voyage de Donald Trump à Pékin, en mai, pour un sommet avec Xi Jinping. La Maison-Blanche et la CIA ont refusé de commenter, et Alice Huang n'a pas pu être jointe.
Un point mérite d'être martelé : aucune accusation n'a été déposée et aucune conclusion de mauvaise conduite n'a été rendue publique. Comme le souligne le site FinanceFeeds, une évaluation du renseignement est un jugement, non une constatation juridique, et son contenu ne parvient au public que par des responsables non identifiés.
Une affaire qui couvait depuis le 29 octobre
Le reportage du Financial Times fait suite à une enquête du New York Times, publiée le 29 octobre. Le quotidien américain affirmait que le renseignement américain avait conclu qu'Alice Huang, aussi connue sous le nom de Huang Le, avait transmis des informations à Pékin tout en nouant une relation étroite avec le PDG de Nvidia. Son identité aurait été révélée quand des agences américaines qui surveillaient ses communications ont démasqué un contact américain.
Selon The Week, qui cite le New York Times, ces agences auraient mené une surveillance électronique de Huang Le pendant environ un an. Le but présumé de l'opération : en apprendre davantage sur les puces d'IA américaines et, éventuellement, inciter l'entreprise à plaider pour que ses processeurs les plus avancés soient accessibles en Chine. Elle aurait été photographiée en 2024 en train d'inviter M. Huang à une soirée à Taipei, à Taïwan. Plus troublant sur le plan commercial : vers la même période, sa société Megaspeed a effectué un achat de plusieurs milliards de dollars de puces d'IA, selon The Week.
Le même média rapporte que M. Trump aurait été informé de la situation l'an dernier sans y donner suite. Le président a toutefois déclaré le 31 octobre qu'il allait « vérifier de près », tout en qualifiant M. Huang de « brillant ».
Megaspeed, une cliente déjà sous la loupe
Pour comprendre pourquoi cette histoire dépasse la chronique mondaine, il faut regarder du côté de Megaspeed. Cette société singapourienne est issue, en 2023, d'une entreprise chinoise de jeux vidéo, 7Road. Selon CNBC, elle a acheté près de 2 milliards de dollars américains de produits Nvidia parmi les plus avancés par l'entremise d'une filiale malaisienne.
Dès octobre 2025, la police de Singapour confirmait enquêter sur Megaspeed pour des infractions présumées aux lois du pays, tandis que le département américain du Commerce menait sa propre enquête, d'après CNBC. En décembre 2025, Bloomberg révélait que des incohérences entre l'inventaire de puces de l'entreprise en Asie du Sud-Est et son parc de centres de données attiraient l'attention des autorités américaines, qui cherchent à savoir si des puces ont été acheminées en Chine. Toujours selon Bloomberg, Megaspeed est devenue en moins de trois ans le plus important acheteur de puces Nvidia en Asie du Sud-Est.
Nvidia, de son côté, a toujours soutenu n'avoir trouvé aucune preuve de détournement. L'entreprise affirme avoir visité les installations de Megaspeed à plusieurs reprises et y avoir constaté un nuage commercial de petite taille, conforme aux règles d'exportation. Megaspeed nie tout acte répréhensible.
Il faut distinguer deux questions. La première porte sur le détournement de puces, que Nvidia conteste. La seconde, celle du mémo, concerne une relation personnelle et une possible opération d'influence. FinanceFeeds fait justement remarquer que la défense de Nvidia répond à la première, alors que le mémo décrit autre chose.
Les réponses de Nvidia, de Pékin et de M. Huang
Nvidia a refusé de commenter le mémo et l'allégation de relation, renvoyant à ses déclarations antérieures : son PDG rencontre des milliers de dirigeants de clients chaque année. L'entreprise avait qualifié ces échanges de « ni inhabituels ni inattendus ». Selon Tom's Hardware, elle affirme que ces rencontres portent sur des informations commerciales ordinaires, et non sur des secrets industriels ou des renseignements de sécurité nationale.
Le 29 octobre, en entrevue à Bloomberg, M. Huang avait qualifié les relations de Nvidia avec Megaspeed de « normales » et affirmé que l'entreprise avait étudié tous ses déploiements de processeurs graphiques et les avait tous comptés, rapporte FinanceFeeds. Le ministère chinois des Affaires étrangères a de son côté démenti les informations, que Pékin décrit comme des « calomnies sans fondement », selon Tom's Hardware.
Le réalisme impose de rappeler les zones d'ombre. Les antécédents professionnels d'Alice Huang présentent des incohérences, d'après Tom's Hardware : un dirigeant d'une chaîne où elle aurait travaillé affirme ne jamais avoir entendu parler d'elle. Et des photos de deux personnes ensemble, rappelle FinanceFeeds, ne prouvent rien quant à ce qui s'est passé entre elles.
Le Congrès veut entendre le PDG
La dimension politique est déjà bien engagée. Selon le Financial Times, de hauts élus républicains ont demandé vendredi à M. Huang de comparaître à huis clos devant les comités de la Chambre des représentants sur la Chine, les affaires étrangères et le renseignement. Ils veulent l'interroger sur le reportage du New York Times et sur les protocoles de sécurité de Nvidia. Selon un article de KuCoin, la convocation, datée du 4 novembre, prévoit une séance à huis clos le 18 novembre.
Selon le Financial Times, des responsables de la sécurité nationale ont exprimé en privé de la frustration envers M. Huang, qui a fait pression cette année auprès de M. Trump pour obtenir l'autorisation d'exporter la puce H200 vers la Chine.
Pourquoi le timing compte autant
L'affaire se déroule sur fond de bras de fer commercial sur les puces d'IA. Résumons les étapes :
- Avril 2025 : Washington exige une licence pour exporter les puces H20 de Nvidia vers la Chine; Nvidia inscrit une charge de 4,5 milliards de dollars américains liée à ces puces, selon ses documents déposés auprès de la SEC.
- 15 janvier 2026 : le Bureau of Industry and Security publie une règle qui fait passer l'examen des licences pour la H200 de Nvidia et la MI325X d'AMD d'un refus présumé à un examen au cas par cas, assorti d'une taxe de 25 % et d'un plafond de volume, selon Introl.
- Mars 2026 : Nvidia cesse la production de H200 configurées pour la Chine, jugeant les revenus trop incertains, selon Spheron.
- 5 novembre 2026 : Reuters rapporte qu'environ 600 000 puces H200 attendent à Hong Kong d'être expédiées en Chine continentale, Pékin n'ayant pas approuvé les importations en grand volume, rapporte Finchannel.
Autrement dit, l'obstacle n'est plus seulement à Washington : Pékin lui-même freine l'entrée des puces. Dans ce contexte, une opération visant à influencer le PDG du plus gros fabricant de puces d'IA pour qu'il pousse l'ouverture du marché chinois prend une résonance stratégique, même si rien ne prouve pour l'instant que M. Huang ait transmis quoi que ce soit de sensible. Un article de KuCoin note d'ailleurs que les allégations n'établissent pas qu'il ait sciemment partagé des informations sensibles avec le renseignement chinois.
Les « pièges amoureux » sont une technique ancienne du renseignement. Tom's Hardware cite l'institut Lansing, selon lequel la Chine recourrait à des femmes séduisantes se présentant comme investisseuses, universitaires ou partenaires amoureuses pour accéder aux talents et réseaux technologiques américains. Cette lecture reste une analyse générale, non une preuve applicable à ce dossier.
Ce qui se joue, et ce qui reste à établir
Le prochain rendez-vous est financier : selon FinanceFeeds, Nvidia publie ses résultats le 17 novembre, la veille de la séance prévue au Congrès. Pour les investisseurs, le risque à évaluer serait moins la relation elle-même qu'une comparution et d'éventuelles conséquences sur les licences d'exportation.
Plusieurs questions demeurent sans réponse. Le mémo n'a pas été publié et ne peut être contesté. On ignore quand les deux personnes se sont rencontrées et si elle a été recrutée avant ou après le début de leur relation d'affaires. Rien n'indique non plus que M. Huang savait, le cas échéant, à qui il avait affaire.
L'affaire illustre surtout une fragilité structurelle. Tom's Hardware souligne que les contrôles à l'exportation, rigoureux sur papier, sont de plus en plus difficiles à appliquer dès que le matériel passe par des couches d'intermédiaires. Nvidia a d'ailleurs resserré le suivi de ses processeurs en Asie du Sud-Est en exigeant que les fournisseurs infonuagiques qui veulent le statut de partenaire adhèrent à son programme de traçage.
Pour M. Huang, proche de M. Trump et figure centrale de la course à l'IA, l'épisode met à l'épreuve un mélange délicat : le plaidoyer pour l'accès au marché chinois, des clients au passé trouble et la confiance de l'administration. Tant que le Congrès ne l'aura pas entendu et que le mémo restera secret, il s'agit d'une allégation, non d'un fait établi.
