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Au Kenya, l'ultimatum de Ruto aux commerçants étrangers heurte de plein fouet le rêve d'un marché est-africain unifié

Nairobi somme les petits commerçants étrangers de régulariser leurs permis ou de partir. Une mesure populaire chez les détaillants kényans, mais qui contredit les engagements régionaux du président Ruto.

Au Kenya, l'ultimatum de Ruto aux commerçants étrangers heurte de plein fouet le rêve d'un marché est-africain unifié

Un ultimatum qui vide les étals

À Nairobi, la nouvelle a circulé plus vite que dans les gazettes : les commerçants étrangers installés dans le commerce de détail disposent d'une fenêtre de 90 jours pour prouver qu'ils détiennent les permis requis, sous peine d'être expulsés. Selon The Africa Report, qui consacre un long dossier à cette offensive, l'annonce du président William Ruto a provoqué une course affolée aux guichets de l'immigration, de Gikomba à Eastleigh, et poussé une partie des concernés — Ougandais, Tanzaniens, Burundais, Congolais, Somaliens, Éthiopiens — à simplement rentrer chez eux.

Le geste n'est pas isolé. Il s'inscrit dans une série de mesures présentées comme une défense du petit commerce national, dans un pays où le secteur informel — le fameux jua kali — constitue l'immense majorité des emplois créés chaque année. Les données du Kenya National Bureau of Statistics, publiées dans l'Economic Survey annuelle, situent régulièrement au-delà de 80 % la part de l'informel dans les nouveaux emplois. Autrement dit : l'étal, la quincaillerie de quartier, la boutique de textile importé ne sont pas une anecdote économique au Kenya. C'est le marché du travail lui-même.

D'où la force politique de l'argument. Depuis des années, les associations de petits détaillants kényans dénoncent l'arrivée de commerçants étrangers qui, disent-elles, court-circuitent les intermédiaires locaux : ils importent, ils entreposent et ils vendent directement au consommateur, écrasant les marges de ceux qui achetaient en gros pour revendre. Dans un contexte de coût de la vie élevé et de colère sociale persistante depuis les manifestations de 2024 contre la loi de finances, protéger « le commerçant du coin » est un des rares slogans qui ne coûte rien au Trésor.

Ce que dit réellement la loi kényane

Le gouvernement insiste sur un point : il ne s'agit pas d'une expulsion, mais d'une application du droit existant. Le Kenya, comme la plupart des pays de la région, conditionne l'exercice d'une activité commerciale par un étranger à l'obtention d'un permis de travail — le fameux permis de catégorie G pour les investisseurs et gens d'affaires — assorti d'exigences de capital minimum, de frais annuels et, souvent, d'un engagement à créer des emplois locaux. S'y ajoutent les licences d'exploitation délivrées par les comtés, et les enregistrements auprès de l'autorité fiscale.

La difficulté est ailleurs : ces seuils sont calibrés pour l'investisseur, pas pour la marchande de tissus qui traverse la frontière avec deux ballots. Un commerçant transfrontalier qui réalise quelques centaines de dollars de chiffre d'affaires par mois n'a aucune chance d'atteindre un seuil de capital libellé en centaines de milliers de dollars. La conséquence mécanique d'une application stricte n'est donc pas la régularisation : c'est la disparition d'une catégorie entière d'acteurs, ou son basculement complet dans la clandestinité, avec la rente de corruption que cela suppose pour les agents chargés des contrôles.

Le précédent China Square

Ce n'est pas la première fois que Nairobi s'aventure sur ce terrain. En février 2023, l'ouverture de China Square, un vaste magasin à bas prix tenu par un entrepreneur chinois dans le nord de Nairobi, avait déclenché une tempête. Les commerçants du marché de Gikomba avaient accusé l'enseigne de tuer le détail kényan; le ministre du Commerce de l'époque, Moses Kuria, avait publiquement invité l'établissement à céder la place, avant que le gouvernement ne fasse machine arrière devant l'ampleur des réactions, y compris diplomatiques.

L'épisode a laissé une leçon : au Kenya, la question des commerçants étrangers n'oppose pas seulement des concurrents, elle met en jeu les relations avec Pékin, premier partenaire d'infrastructures du pays, et avec les voisins immédiats. La nouvelle offensive est plus large et plus explicitement dirigée vers le petit commerce, ce qui la rend à la fois plus populaire et plus explosive.

Le Marché commun est-africain, sur le papier

C'est ici que la contradiction devient béante. Le Kenya est un pilier de la Communauté d'Afrique de l'Est (CAE), dont le Protocole sur le Marché commun, entré en vigueur en 2010, garantit en principe quatre libertés : circulation des personnes, des travailleurs, des services et des capitaux, plus le droit d'établissement et de résidence. Un Ougandais ou un Rwandais qui ouvre une boutique à Nairobi n'est pas censé être traité comme un investisseur extra-continental : le texte régional prévoit précisément qu'il puisse s'installer et exercer.

Dans la pratique, les États membres de la CAE n'ont jamais aligné leurs lois nationales sur l'immigration et les licences avec ce protocole. Les barrières non tarifaires — tracasseries aux postes-frontières, exigences de permis, taxes locales — restent le principal grief des opérateurs, et les rapports successifs du Secrétariat de la CAE les recensent année après année sans les faire disparaître. L'ultimatum kényan ne crée donc pas une entorse inédite; il rend visible, brutalement, l'écart entre le droit régional proclamé et le droit national appliqué.

La même tension traverse la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), opérationnelle depuis 2021. Le volet commercial avance; le Protocole sur la libre circulation des personnes, adopté en 2018, n'a été ratifié que par une poignée d'États. L'Afrique libéralise ses marchandises beaucoup plus vite que ses travailleurs.

Le panafricanisme de Ruto à l'épreuve

Le paradoxe est d'autant plus cinglant que William Ruto s'est fait le héraut de l'ouverture. Fin 2023, il annonçait que le Kenya supprimerait l'obligation de visa pour tous les visiteurs, africains compris, mesure entrée en application au début de 2024 par le biais d'une autorisation électronique de voyage; le dispositif a ensuite été assoupli pour la plupart des ressortissants du continent. Le discours était limpide : les frontières coloniales freinent les affaires africaines.

Entrer sans visa et travailler légalement sont pourtant deux choses distinctes. L'ultimatum démontre que la facilitation touristique n'a jamais signifié un droit d'établissement. Pour les capitales voisines — Kampala, Dar es Salaam, Kigali, Bujumbura, Mogadiscio, qui a rejoint la CAE en 2024 — la mesure risque d'alimenter des représailles symétriques contre les entreprises kényanes, très présentes dans la banque, l'assurance, la distribution et les télécommunications régionales. Le Kenya est structurellement exportateur de services et de commerçants vers ses voisins : il a plus à perdre qu'à gagner dans une spirale de réciprocité restrictive.

Le vrai danger : la rue

Le précédent historique qui inquiète les observateurs n'est pas économique, il est politique. L'Afrique de l'Est garde en mémoire l'expulsion des Asiatiques d'Ouganda décrétée par Idi Amin en 1972, et l'Afrique de l'Ouest celle des Ghanéens du Nigeria en 1983, comme l'Aliens Compliance Order ghanéen de 1969. Plus récemment, l'Afrique du Sud a montré comment un discours officiel sur les « étrangers illégaux » peut être capté par des mouvements de rue, d'Operation Dudula aux vagues de violences contre les commerçants somaliens, éthiopiens et zimbabwéens de townships.

Le mécanisme est toujours le même : quand l'État désigne une catégorie de personnes comme la cause d'un malaise économique réel, il légitime des vérifications sauvages, du racket et, parfois, des pillages. Les organisations de défense des droits humains au Kenya et plusieurs voix de la société civile régionale ont déjà mis en garde contre ce glissement, et contre le profilage des populations somalies ou oromo, dont une partie est kényane de longue date mais soupçonnée par défaut.

À cela s'ajoute un calcul plus froid : les commerçants transfrontaliers, majoritairement des femmes, assurent une part importante des échanges informels entre le Kenya et ses voisins — des flux que la Banque mondiale et la CAE estiment considérables, précisément parce qu'ils échappent aux statistiques douanières. Les faire fuir, c'est renchérir les produits de base sur les marchés kényans eux-mêmes. La protection du petit commerce pourrait ainsi se retourner contre son consommateur.

Ce qu'il faut surveiller

Trois indicateurs diront si l'ultimatum est une politique ou une posture. D'abord, le nombre effectif de permis délivrés au terme des 90 jours : une régularisation massive signalerait un compromis, des expulsions médiatisées, un durcissement. Ensuite, la réaction formelle de la CAE : un recours devant la Cour de justice de l'Afrique de l'Est, saisie par des opérateurs ou un État membre, transformerait un différend politique en litige juridique sur la valeur réelle du Marché commun. Enfin, l'attitude des comtés, qui délivrent les licences et encaissent les redevances : leur intérêt financier n'est pas nécessairement aligné sur celui du gouvernement central.

Ce dossier dépasse largement les marchés de Nairobi. Il pose la question que l'intégration africaine évite depuis quinze ans : un marché commun sans droit d'établissement effectif est-il autre chose qu'un accord douanier déguisé?