Un chiffre officiel, et ce qu'il recouvre
Le Congressional Budget Office (CBO), le bureau non partisan qui tient les livres du Congrès américain, a mis un prix sur six mois de guerre contre l'Iran : 38 milliards de dollars américains. Et la facture continue de courir au rythme d'environ 3 milliards par mois, selon les projections relayées par le Korea Times. Le même document estime que le conflit ajoutera près d'un demi-point de pourcentage à l'inflation américaine au premier trimestre de 2027.
Le Financial Times, qui a épluché plusieurs rapports fédéraux publiés cette semaine, y voit surtout la confirmation d'un problème dont l'administration parlait peu : la pénurie de munitions. Autrement dit, le coût de cette guerre n'est pas seulement un chiffre budgétaire. C'est aussi un inventaire qui se vide plus vite qu'il ne se remplit.
Il faut lire ces 38 milliards pour ce qu'ils sont : un coût dit « incrémental », c'est-à-dire ce que le conflit ajoute aux dépenses militaires normales. Il ne comprend ni les pensions futures des vétérans, ni les intérêts sur la dette contractée pour financer l'effort, ni la reconstitution complète des stocks détruits. Les travaux universitaires sur les guerres d'après 2001 — notamment le projet Costs of War de l'Université Brown, qui chiffrait l'ensemble irakien et afghan à plusieurs milliers de milliards — ont montré que ces postes différés finissent par dépasser la dépense opérationnelle initiale, parfois de plusieurs fois.
Le détroit d'Ormuz, multiplicateur de facture
Ce qui distingue ce conflit d'une campagne aérienne classique, c'est sa localisation. Le détroit d'Ormuz, par lequel transite une part décisive du pétrole et du gaz naturel liquéfié mondiaux, est au cœur du dossier : le Korea Times rapporte que l'administration Trump cherche activement une porte de sortie au conflit précisément pour le réouvrir.
Les marchés ont déjà tranché. Le Brent est repoussé vers les 110 dollars le baril, et le prix moyen du diesel aux États-Unis a touché un record à un peu moins de 6,27 dollars le gallon. Le diesel n'est pas un carburant d'agrément : il meut les camions, les trains de marchandises, les tracteurs. Un record sur le diesel se propage mécaniquement dans les prix alimentaires et industriels avec quelques mois de décalage. C'est l'une des raisons pour lesquelles le CBO parle d'un choc inflationniste concentré au début de 2027, et non d'un simple soubresaut.
La comparaison avec 1991 est instructive. La guerre du Golfe avait coûté environ 61 milliards de dollars de l'époque, mais Washington s'en était fait rembourser l'essentiel par ses alliés du Golfe, l'Allemagne et le Japon. Rien de tel aujourd'hui : la facture est portée seule, dans un contexte budgétaire incomparablement plus tendu.
Le vrai goulot : produire des intercepteurs
La pénurie de munitions évoquée par le Financial Times est le volet le plus structurel du dossier. Une guerre contre l'Iran et ses forces alliées consomme en priorité des intercepteurs de défense antiaérienne et antimissile, ainsi que des munitions de précision à longue portée. Or ce sont précisément les objets dont les chaînes industrielles occidentales sont les moins élastiques.
Le problème est connu depuis la guerre en Ukraine et les campagnes en mer Rouge. Un intercepteur de haute performance se compte en millions de dollars l'unité, exige des composants spécialisés — propulseurs à propergol solide, électronique durcie, capteurs infrarouges — dont les fournisseurs sont souvent uniques, et se produit au rythme de quelques centaines d'unités par année pour les familles les plus courantes, de quelques dizaines pour les plus sophistiquées. Une salve de missiles balistiques et de drones peut donc épuiser en une nuit ce qu'une usine met des mois à livrer.
C'est là que le budget rencontre la physique industrielle. On peut voter des crédits en quelques semaines ; on ne double pas une cadence de production de propulseurs en moins de deux ou trois ans. Les 3 milliards mensuels annoncés par le CBO financent surtout la consommation courante et le déploiement de forces ; la reconstitution des stocks, elle, s'étalera sur des exercices budgétaires ultérieurs. Autrement dit, la facture visible aujourd'hui est en retard sur la facture réelle.
Ce déséquilibre a une conséquence stratégique immédiate : chaque intercepteur tiré au Moyen-Orient est un intercepteur qui n'est pas disponible ailleurs. Les arbitrages entre théâtres — Europe, Indo-Pacifique, Golfe — deviennent des arbitrages de stocks, pas seulement de doctrine.
Le marché obligataire, juge de paix
Le signal le plus brutal ne vient pas du Pentagone mais du marché de la dette. La BBC rapporte que le rendement effectif des obligations du Trésor américain à dix ans est monté jusqu'à 5,04 %, avant de refluer un peu. Le Korea Times parle, pour la même séance, d'un sommet de dix-neuf ans, inédit depuis juillet 2007.
Mécaniquement, un rendement plus élevé signifie que les investisseurs exigent davantage pour prêter à l'État américain. Deux forces s'additionnent : l'inflation importée par le pétrole, et la perspective d'un déficit gonflé par la guerre. Chaque dixième de point supplémentaire sur la courbe renchérit le refinancement d'une dette dont une fraction importante arrive à échéance chaque année. Le service de la dette devient alors un poste qui concurrence directement les dépenses militaires qu'il finance — une spirale que les économistes budgétaires désignent parfois comme l'effet de ciseau.
S'ajoute un facteur de nervosité proprement financier. Le New York Times rapporte que le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, a dû défendre devant le Congrès une intervention chancelante sur le marché obligataire, tout en se disant favorable au versement de « dividendes » de 5 000 dollars aux ménages américains en cas de victoire républicaine en novembre. Difficile d'envoyer un message plus contradictoire aux détenteurs d'obligations : d'un côté on tente de calmer les rendements, de l'autre on promet une distribution massive de liquidités en pleine poussée inflationniste.
La Fed prise en étau
Dernier étage de la contrainte : la politique monétaire. Selon le Korea Times, la Réserve fédérale était largement attendue en hausse de son taux directeur — environ 3,6 % — pour la première fois en trois ans, malgré la pression publique du président Trump en faveur d'une baisse. Le nouveau président de la Fed, Kevin Warsh, ne pratique pas la communication télégraphiée de ses prédécesseurs, ce qui a ajouté à la volatilité des séances précédant la décision.
La Fed fait face à un choc d'offre classique : un renchérissement de l'énergie qui pousse les prix à la hausse tout en freinant l'activité. Resserrer, c'est risquer la récession ; ne rien faire, c'est laisser filer les anticipations d'inflation et perdre le contrôle du long terme de la courbe. Le conflit d'intérêt politique est, lui, transparent : une administration qui emprunte massivement pour financer une guerre a besoin de taux bas, alors même que sa guerre alimente l'inflation que la banque centrale doit combattre.
Ce que révèle la facture
Les 38 milliards du CBO ne sont pas un chiffre effrayant en soi : c'est moins de 4 % du budget annuel de la défense des États-Unis. Leur importance est ailleurs. Ils documentent trois contraintes qui ne se règlent pas par décret : un marché obligataire qui refuse de financer indéfiniment à bon compte, une base industrielle incapable de suivre le rythme de consommation d'une guerre de haute intensité, et un détroit de quelques dizaines de kilomètres de large capable de dicter le prix du diesel sur trois continents.
La recherche d'une sortie de conflit évoquée par le Korea Times se comprend mieux sous cet éclairage. Ce n'est pas d'abord un calcul diplomatique. C'est un calcul de stocks et de taux d'intérêt.
