Ursula von der Leyen a dévoilé mercredi, comme le rapportait La Presse, les propositions que la Commission européenne mûrissait depuis un an : une interdiction d'accès aux réseaux sociaux pour les moins de 13 ans, et des « mini-comptes » aux fonctionnalités bridées pour les adolescents de moins de 15 ans. Sur le papier, c'est une mesure de protection de l'enfance. Dans les faits, c'est d'abord une décision économique : elle transfère aux plateformes la charge, le coût et la responsabilité juridique d'établir l'âge de leurs utilisateurs.
Ce que Bruxelles met sur la table
Le dispositif annoncé combine deux étages. En dessous de 13 ans, plus de compte du tout sur les grands réseaux sociaux. Entre 13 et 15 ans, un compte « allégé » : recommandations algorithmiques encadrées, notifications limitées, fonctions les plus addictives — défilement infini, séries de récompenses, messagerie ouverte aux inconnus — désactivées par défaut. L'idée n'est pas neuve dans les ministères européens, mais elle n'avait jamais été portée aussi haut par la présidente de la Commission elle-même.
Ce basculement politique s'est joué en deux temps. À l'automne 2025, le Parlement européen avait adopté une résolution non contraignante réclamant un âge numérique minimal de 16 ans, avec possibilité d'accès dès 13 ans sous consentement parental. Von der Leyen avait ensuite annoncé la mise en place d'un panel d'experts chargé d'évaluer, notamment, la faisabilité d'un modèle inspiré de l'Australie. Ce sont les conclusions de ce travail qui débouchent aujourd'hui sur une proposition législative.
Le droit existe déjà, mais il ne mordait pas
L'Union ne partait pas de zéro. Le règlement sur les services numériques, le fameux DSA, en vigueur pour les très grandes plateformes depuis 2023, interdit déjà la publicité ciblée sur les mineurs et impose aux services accessibles aux enfants des mesures de protection « appropriées et proportionnées ». La Commission a d'ailleurs ouvert des procédures formelles contre TikTok et contre Meta, en 2024, précisément sur la protection des mineurs et les mécanismes de conception susceptibles de créer une dépendance comportementale.
Le problème est que ces obligations restent formulées en termes de standards, pas de seuils. Une plateforme pouvait raisonnablement soutenir qu'elle interdit déjà les moins de 13 ans dans ses conditions d'utilisation — ce que font Instagram, TikTok ou Snapchat — sans jamais vérifier quoi que ce soit. Le passage d'une obligation de moyens à une règle chiffrée change la nature du contentieux : il ne s'agira plus de débattre du caractère suffisant d'une politique interne, mais de démontrer qu'un mineur de 12 ans n'a pas pu s'inscrire. Avec, en toile de fond, l'arsenal de sanctions du DSA, qui peut atteindre 6 % du chiffre d'affaires mondial.
La vérification d'âge devient une industrie
C'est là que le dossier cesse d'être un débat de société pour devenir un marché. Vérifier l'âge de centaines de millions d'utilisateurs suppose une infrastructure : estimation faciale par apprentissage automatique, lecture de pièces d'identité, attestation par un tiers de confiance, recoupement bancaire ou téléphonique. Des sociétés spécialisées — Yoti au Royaume-Uni, k-ID, Persona, Incode, VerifyMy — se sont positionnées depuis plusieurs années sur ce créneau et ont vu leurs volumes exploser après l'entrée en application des contrôles d'âge prévus par l'Online Safety Act britannique, à l'été 2025.
Chaque vérification a un prix, de quelques centimes à plusieurs dizaines de centimes selon la méthode. Multiplié par la base d'utilisateurs européenne et par la nécessité de revérifier périodiquement, cela représente une ligne budgétaire structurelle, et non un coût de mise en conformité ponctuel. Pour les très grandes plateformes, c'est absorbable. Pour un réseau de taille moyenne, un forum de niche ou une application de jeu social européenne, c'est un ticket d'entrée qui peut décourager l'activité — argument que le secteur ne manquera pas de faire valoir pendant la négociation.
Bruxelles a anticipé une partie de l'objection en développant une solution technique de vérification d'âge fondée sur le principe de la « double aveugle » : l'application délivre une attestation prouvant que l'utilisateur a dépassé un certain âge, sans révéler son identité à la plateforme ni indiquer au fournisseur d'identité quel service est consulté. Cette brique s'inscrit dans le calendrier du portefeuille européen d'identité numérique, que les États membres doivent proposer à leurs citoyens en vertu du règlement eIDAS révisé. Autrement dit, l'Union tente de faire de la vérification d'âge un service public numérique plutôt qu'un marché privé — un choix lourd de conséquences pour les fournisseurs commerciaux.
L'effet d'entraînement australien
L'Europe n'innove pas seule. L'Australie a interdit les comptes de réseaux sociaux aux moins de 16 ans à compter de décembre 2025, avec des amendes pouvant atteindre plusieurs dizaines de millions de dollars australiens pour les plateformes qui ne prennent pas de « mesures raisonnables ». Le régulateur australien de la sécurité en ligne, l'eSafety Commissioner, sert désormais de laboratoire mondial : combien d'adolescents contournent la règle, avec quels outils, et à quel coût pour les entreprises.
En Europe, plusieurs capitales avaient déjà pris les devants. Le Danemark a annoncé à l'automne 2025 son intention d'interdire l'accès aux moins de 15 ans. La France a voté dès 2023 une loi instaurant une majorité numérique à 15 ans, dont l'application a buté sur le droit européen et sur la faisabilité technique. L'Espagne, l'Italie et la Grèce ont porté des initiatives convergentes. Cette fragmentation était précisément l'argument le plus puissant en faveur d'une règle unique : pour les plateformes, vingt-sept régimes d'âge différents coûtent plus cher qu'un seul.
Les angles morts
Trois faiblesses sont déjà identifiées. La première est le contournement. L'expérience britannique a montré une hausse immédiate des téléchargements de réseaux privés virtuels après l'activation des contrôles d'âge, phénomène largement documenté par la presse économique, notamment The Guardian. Une interdiction qui se contourne en trois minutes produit surtout un déplacement des usages vers des services moins régulés.
La deuxième est la vie privée. Généraliser la preuve d'âge, c'est créer des points de collecte de données sensibles à très grande échelle, dans un espace juridique qui a fait de la minimisation des données un principe cardinal. Les organisations de défense des libertés numériques, dont European Digital Rights, alertent depuis des mois sur le risque de transformer l'internet européen en réseau d'accès sous condition d'identification.
La troisième est diplomatique. Le DSA est déjà un point de friction majeur entre Bruxelles et Washington, l'administration américaine y voyant une entrave visant les entreprises américaines. Une obligation de vérification d'âge adossée à des sanctions lourdes alimentera ce contentieux commercial.
Ce qui va se jouer maintenant
La proposition doit encore franchir le Parlement européen et le Conseil, ce qui promet une négociation longue sur les seuils — 13, 15 ou 16 ans —, sur la définition exacte d'un « réseau social » et sur le périmètre des mini-comptes. Les jeux vidéo en ligne, les plateformes vidéo et les messageries sont autant de frontières contestées.
Le véritable enjeu n'est pas l'âge inscrit dans le texte, mais la charge de la preuve. En imposant aux plateformes de démontrer l'âge de leurs utilisateurs, l'Union modifie l'économie de l'attention à sa racine : elle rend coûteux l'accès à un segment d'utilisateurs qui, jusqu'ici, était gratuit et particulièrement rentable.
