Bas-Saint-Laurent

Aqueducs et égouts au Bas-Saint-Laurent : l'avertissement de Rimouski met à nu une impasse financière

Le maire de Rimouski et l'Union des municipalités du Québec parlent d'un mur qui s'approche. Derrière l'alerte : des réseaux souterrains vieillissants et des villes régionales à bout de marge fiscale.

Aqueducs et égouts au Bas-Saint-Laurent : l'avertissement de Rimouski met à nu une impasse financière

Un avertissement qui dépasse Rimouski

L'expression a de quoi frapper : « On s'en va vers un mur, c'est clair. » C'est ainsi que le maire de Rimouski, Guy Caron, a résumé la situation des infrastructures municipales dans un reportage de Radio-Canada Bas-Saint-Laurent, en dénonçant, aux côtés de l'Union des municipalités du Québec (UMQ), le manque de financement provincial consacré aux réseaux d'aqueduc et d'égouts.

À première vue, il s'agit d'un énième plaidoyer municipal pour obtenir plus d'argent de Québec. En y regardant de plus près, l'alerte touche quelque chose de plus structurel : dans une région comme le Bas-Saint-Laurent, où la population est dispersée sur des centaines de kilomètres de littoral et d'arrière-pays, le coût d'entretien d'un kilomètre de conduite est réparti entre beaucoup moins de contribuables qu'à Laval, à Longueuil ou dans la couronne de Montréal. Le tuyau coûte le même prix. Les payeurs, eux, sont bien moins nombreux.

C'est toute l'équation qui rend l'avertissement de Rimouski pertinent au-delà des limites de la ville : les mêmes conduites, posées dans les mêmes années, arrivent au bout de leur vie utile à Rivière-du-Loup, à Matane, à Amqui, à Trois-Pistoles ou à Témiscouata-sur-le-Lac, mais avec des assiettes fiscales encore plus étroites.

Des réseaux nés d'un même élan, vieillissants au même rythme

La majorité des réseaux d'eau potable et d'égouts du Québec ont été construits ou massivement étendus entre les années 1950 et 1970, au moment où l'État et les municipalités raccordaient les quartiers neufs et modernisaient les vieux noyaux villageois. Les conduites de fonte, de béton ou d'amiante-ciment installées à cette époque ont une durée de vie estimée de 50 à 80 ans selon les matériaux et les sols. Autrement dit : la facture de remplacement arrive maintenant, et elle arrive partout en même temps.

S'ajoutent des exigences qui n'existaient pas au moment de la construction. Les normes de qualité de l'eau potable se sont resserrées, la gestion des eaux usées est encadrée plus strictement, et les débordements d'égouts lors de fortes pluies sont surveillés. Or, dans les municipalités bas-laurentiennes bâties près du fleuve ou des rivières, les épisodes de pluies intenses et de crues mettent à l'épreuve des réseaux unitaires conçus pour un autre climat. La séparation des eaux pluviales et des eaux usées, la réfection des postes de pompage, la mise à niveau des stations de traitement : chacun de ces chantiers se compte en millions de dollars, parfois en dizaines de millions pour une ville de taille moyenne.

Ce type de travaux a aussi la particularité d'être invisible. Un aréna neuf, une bibliothèque rénovée, une piste cyclable : cela se voit, se coupe avec un ruban, se défend en campagne électorale. Remplacer 800 mètres de conduite d'aqueduc sous une rue, c'est refaire la même rue avec le même aspect, en imposant des mois de détours aux commerçants du secteur. La logique politique ne pousse pas naturellement vers ce genre d'investissement, ce qui explique en partie l'accumulation du retard depuis des décennies, dans toutes les régions.

L'arithmétique difficile des villes moyennes

Le cœur du problème est fiscal. Les municipalités québécoises tirent l'essentiel de leurs revenus de l'impôt foncier. Pour financer des travaux souterrains, elles disposent principalement de trois leviers : hausser les taxes et la tarification de l'eau, s'endetter par règlement d'emprunt, ou obtenir des subventions gouvernementales.

Les trois leviers sont sous tension. La hausse de taxes se heurte à la capacité de payer de ménages déjà éprouvés par le coût du logement et de l'épicerie, dans une région où les revenus médians sont inférieurs à la moyenne provinciale. L'endettement se heurte au coût du crédit et à la prudence des agences de notation et du ministère. Quant aux programmes de subvention, ils sont l'objet même de la sortie du maire de Rimouski et de l'UMQ : les enveloppes disponibles, réparties entre plus de 1 100 municipalités, ne suivent pas la courbe réelle des besoins, d'autant que l'explosion des coûts de construction depuis 2020 a rogné le pouvoir d'achat de chaque dollar subventionné.

Québec dispose bel et bien d'outils dédiés : le programme PRIMEAU, consacré aux infrastructures d'eau, le Programme de la taxe sur l'essence et de la contribution du Québec (TECQ), qui redistribue des fonds fédéraux et provinciaux en priorisant justement l'eau et les égouts, ainsi que les volets du Plan québécois des infrastructures touchant le monde municipal. Le reproche des élus ne porte pas sur l'existence de ces programmes, mais sur leur ampleur, leur prévisibilité et la lourdeur administrative des demandes — un enjeu majeur pour de petites municipalités qui n'ont ni ingénieur ni service de génie à l'interne et doivent embaucher des firmes externes simplement pour déposer un dossier.

Un déficit de maintien d'actifs qui se chiffre en dizaines de milliards

Depuis plusieurs années, l'UMQ et la Fédération québécoise des municipalités martèlent le même constat : le déficit de maintien d'actifs des infrastructures municipales québécoises se chiffre en dizaines de milliards de dollars, dont une part importante est enfouie sous les rues. Les inventaires réalisés par les villes — plans d'intervention, caméras dans les conduites, essais de pression — ont paradoxalement aggravé le portrait : mieux on mesure l'état du réseau, plus la facture devient explicite.

À l'échelle du Bas-Saint-Laurent, cela se traduit par des choix de plus en plus serrés. Une ville qui doit refaire son usine de filtration reporte la réfection de ses trottoirs. Une autre étire la durée de vie d'une conduite en priant pour qu'elle tienne un hiver de plus, avec le risque de bris majeurs, de pertes d'eau et d'avis d'ébullition. Ce sont ces arbitrages, jamais spectaculaires, qui finissent par former le « mur » évoqué à Radio-Canada : non pas un effondrement subit, mais une dégradation lente que personne ne finance à temps.

Un contexte régional qui complique l'équation

L'alerte tombe dans un contexte où les municipalités bas-laurentiennes sont sollicitées de partout. Elles doivent soutenir le développement économique : le Journal Le Soir rapportait cette semaine l'investissement de 20 M$ de la Fromagerie des Basques pour agrandir et moderniser son usine de Notre-Dame-des-Neiges, un projet réjouissant, mais qui rappelle qu'une entreprise agroalimentaire en expansion exige aussi de l'eau de qualité en quantité, et une capacité de traitement des rejets à la hauteur. Le développement industriel et résidentiel dépend directement de la capacité des réseaux.

Elles doivent aussi gérer des dossiers publics chargés. À Rivière-du-Loup, le citoyen Serge Guérette appelle à une mobilisation le 28 septembre dans le dossier de la traverse, selon Infodimanche. À Rimouski, la Ville entame par ailleurs les démarches pour implanter un point de collecte Consignaction à la Plaza Arthur-Buies, autre illustration, plus modeste, de responsabilités municipales qui se multiplient sans que les revenus suivent au même rythme.

Ce qui pourrait changer

Le débat se déroule pendant une campagne électorale provinciale, ce qui n'est évidemment pas un hasard de calendrier : les organisations municipales profitent traditionnellement de cette fenêtre pour réclamer des engagements chiffrés. Trois pistes reviennent dans les discussions du milieu : une hausse et une indexation des enveloppes dédiées à l'eau, un allègement des processus de demande pour les petites municipalités, et une diversification des revenus municipaux pour réduire la dépendance à la taxe foncière.

Aucune de ces pistes ne se règle en une annonce. Mais l'avertissement du maire de Rimouski aura au moins l'utilité de ramener au centre du débat régional un sujet qui ne se voit pas, ne se photographie pas et ne se coupe pas au ruban — jusqu'au jour où une conduite cède en pleine rue commerciale et que la facture, elle, devient très visible.