Il y a des bilans qu'un chef de police attend longtemps. Celui présenté mercredi par Fady Dagher, directeur du Service de police de la Ville de Montréal, avait tout du moment de soulagement : une criminalité déclarée en recul, un recrutement qui remonte, et cette phrase rapportée par La Presse, « je ne peux pas être plus fier », qui résume un mandat entamé dans la tourmente des fusillades et de la pénurie d'effectifs.
La satisfaction est compréhensible. Elle ne dispense pas de regarder ce que ces chiffres mesurent réellement — et surtout ce qu'ils laissent dans l'angle mort.
Deux courbes, un même récit
Le bilan repose sur deux indicateurs que le SPVM présente comme convergents : la baisse des crimes rapportés et la hausse du nombre de policiers embauchés. Le premier est un indicateur de résultat, le second un indicateur de moyens. Les associer dans une même conférence de presse revient à suggérer un lien de cause à effet. Ce lien existe sans doute en partie, mais il est plus fragile qu'il n'y paraît.
La criminalité déclarée n'est pas la criminalité réelle. Elle mesure ce qui est signalé à la police, enregistré, puis classé selon les catégories du programme de déclaration uniforme de la criminalité. Une baisse peut refléter une diminution effective des délits. Elle peut aussi traduire une baisse du signalement — dans les cas de violence conjugale, d'agressions sexuelles ou d'extorsion visant des commerçants, le taux de dénonciation reste notoirement faible et très sensible au climat de confiance envers la police. Autrement dit : une police plus proche des citoyens, comme le veut le modèle prôné par Fady Dagher, devrait en théorie faire monter certaines statistiques avant de les faire baisser.
Le recrutement, lui, est un chiffre plus solide. Les corps policiers québécois sortaient d'une période difficile : cohortes réduites à l'École nationale de police de Nicolet, concurrence féroce entre services municipaux, Sûreté du Québec et police fédérale, départs à la retraite massifs. Montréal a longtemps peiné à pourvoir ses postes autorisés. Une remontée du nombre d'embauches est donc une nouvelle réelle, et elle change quelque chose de concret : la capacité de remplir les quarts de travail sans recourir systématiquement au temps supplémentaire, qui grève les budgets et épuise les équipes.
Ce que le recrutement ne règle pas tout de suite
Recruter n'est pas déployer. Entre l'embauche d'une recrue et son affectation autonome sur le terrain, il s'écoule des mois : formation, parrainage, rotation dans les postes de quartier. À court terme, une cohorte importante de nouveaux agents mobilise aussi des policiers d'expérience comme moniteurs, ce qui retire temporairement des effectifs chevronnés de la première ligne.
S'ajoute la question de la répartition. Montréal compte une trentaine de postes de quartier, et les besoins n'y sont pas comparables. Le centre-ville, avec sa concentration de commerces, d'itinérance et de consommation, n'a pas les mêmes exigences qu'un quartier résidentiel de l'ouest de l'île. Le nombre global de policiers ne dit rien de leur affectation réelle, ni du temps qu'ils passent effectivement en patrouille plutôt qu'en rédaction de rapports ou en cour.
Enfin, le profil des recrues compte. Le SPVM a fait de la diversification de ses effectifs un objectif affiché depuis des années, avec des résultats en progression lente. Dans une ville où une part importante de la population est issue de l'immigration, la composition du corps policier n'est pas un enjeu cosmétique : elle conditionne la capacité à recueillir de l'information, à désamorcer, à être appelé avant plutôt qu'après.
Les priorités montréalaises ne tiennent pas dans un taux
Le même jour ou presque que le bilan, l'actualité montréalaise offrait un contrepoint utile. Radio-Canada et Le Journal de Montréal ont rapporté qu'un bébé avait été retrouvé seul au campement de la rue Notre-Dame, pris en charge ensuite par la Direction de la protection de la jeunesse. Ce type d'intervention n'apparaît dans aucune statistique de criminalité. Il mobilise pourtant des patrouilleurs, exige une coordination avec les services sociaux, et illustre à quel point le travail policier montréalais déborde le Code criminel.
C'est précisément le pari du modèle défendu par Fady Dagher depuis son arrivée à la tête du SPVM en 2023 : une police de concertation, dont les recrues sont immergées dans les milieux communautaires avant d'être envoyées en patrouille. Ce virage a été salué, y compris hors Québec. Mais il crée un paradoxe d'évaluation : plus la police investit dans la prévention, le lien social et la gestion de crises non criminelles, moins ses résultats sont lisibles dans les tableaux de criminalité qu'elle continue de présenter comme preuve de succès.
D'autres dossiers, eux, restent très classiques. Le Journal de Montréal faisait état de saisies de drogue, d'armes et d'argent comptant dans le grand Montréal, rappelant que l'enquête sur le crime organisé demeure un volet lourd et coûteux du travail policier. Le même média a relayé un appel à témoins concernant un homme ayant abordé une fillette près d'une école primaire de Mercier — le genre de signalement qui, en quelques heures, mobilise des ressources considérables et façonne le sentiment de sécurité d'un quartier bien plus fortement qu'une variation statistique annuelle.
Sentiment de sécurité et statistiques : deux courbes qui divergent
C'est le nœud du problème. Partout dans les grandes villes occidentales — Toronto, Paris, Bruxelles, Chicago — les autorités policières constatent le même décalage : les indicateurs de criminalité peuvent reculer pendant que la perception d'insécurité stagne ou augmente. Le métro, les abords des écoles, la visibilité de l'itinérance et de la consommation de drogue dans l'espace public pèsent davantage dans l'expérience quotidienne que le nombre absolu de délits.
Montréal n'échappe pas à cette règle. Un bilan qui se concentre sur la baisse des crimes rapportés risque donc de rater ce que les résidents réclament : de la présence, de la constance, des réponses aux appels de service dans des délais raisonnables. Ces indicateurs-là — temps de réponse, taux de résolution, nombre d'appels sans suite faute de patrouille disponible — sont ceux qui permettraient de juger véritablement de la capacité opérationnelle du service. Ils sont aussi les moins mis en avant.
Ce qu'il faudrait pour transformer l'essai
Trois vérifications s'imposent dans les mois à venir. D'abord, la durabilité du recrutement : une bonne année ne compense pas une décennie de déficit, surtout si les départs à la retraite se poursuivent au même rythme. Ensuite, la rétention — le SPVM perd régulièrement des agents au profit d'autres corps policiers ou d'une reconversion, et un taux d'embauche élevé accompagné d'un taux de départ élevé ne produit qu'un effectif perpétuellement junior. Enfin, l'articulation avec les partenaires : dans les dossiers d'itinérance, de santé mentale et de protection de la jeunesse, la police est souvent le premier intervenant parce que les autres services ne sont pas disponibles, pas parce qu'elle est la mieux placée.
Fady Dagher a raison de considérer que son service va mieux qu'il y a trois ans. Le bilan présenté cette semaine décrit une organisation qui a cessé de reculer. Reste à démontrer qu'elle avance vers ce que les Montréalais lui demandent vraiment — et cela ne se lira pas dans un pourcentage annuel.
