Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine

Cimenterie McInnis : 80 millions pour changer de combustible, mais pas de chimie

Ciment St. Marys veut convertir le four de Port-Daniel–Gascons à des combustibles à faible teneur en carbone. Un chantier de 80 millions qui touche une partie seulement des émissions de l'usine.

Cimenterie McInnis : 80 millions pour changer de combustible, mais pas de chimie

La plus grosse usine de la Gaspésie veut changer ce qu'elle brûle. Ciment St. Marys, qui exploite la cimenterie McInnis à Port-Daniel–Gascons, a présenté cette semaine aux médias un projet de conversion énergétique évalué à 80 millions de dollars, destiné à remplacer une part importante des combustibles fossiles utilisés dans son four par des combustibles à plus faible teneur en carbone. Radio-Canada, qui a couvert la présentation et y a consacré un entretien à l'émission Plein phare, décrit un chantier industriel lourd, avec nouvelles installations de réception, de manutention et d'injection de combustible.

C'est une annonce technique, presque austère. Elle est pourtant l'une des plus significatives pour l'avenir économique de la Baie-des-Chaleurs, parce qu'elle touche au coeur du modèle d'affaires d'une usine qui a coûté plus de 1,5 milliard de dollars, qui a été largement financée par des fonds publics québécois, et qui demeure, depuis sa mise en service, le plus important émetteur industriel de gaz à effet de serre de la province.

Ce que la conversion peut réellement changer

Pour comprendre la portée du projet, il faut comprendre d'où viennent les émissions d'une cimenterie. Fabriquer du clinker — l'ingrédient de base du ciment — exige de chauffer du calcaire à environ 1 450 degrés Celsius dans un four rotatif. Cette cuisson produit deux sources distinctes de CO2.

La première, ce sont les émissions dites de procédé : la décarbonatation du calcaire libère chimiquement du dioxyde de carbone, peu importe la manière dont on chauffe le four. Dans l'industrie, cette portion représente généralement autour de 60 % du total. La seconde, c'est la combustion du carburant utilisé pour atteindre cette température — historiquement du charbon ou du coke de pétrole, un résidu de raffinage particulièrement carboné et particulièrement bon marché.

Un projet de conversion énergétique s'attaque à la seconde portion, pas à la première. C'est déjà considérable en valeur absolue, compte tenu du volume de l'usine gaspésienne, mais cela ne transforme pas une cimenterie en installation sobre en carbone. Les modèles européens les plus avancés le montrent : les cimentiers qui visent des réductions majeures combinent trois leviers — substitution des combustibles, réduction du ratio de clinker dans le ciment (en y ajoutant des laitiers, des cendres ou du calcaire fin), et, en bout de chaîne, le captage du carbone. En Norvège, c'est justement une unité de captage installée sur une cimenterie de Brevik qui a servi de vitrine mondiale à cette troisième étape. Ailleurs en Amérique du Nord, Heidelberg Materials pilote un projet du même type en Alberta. Ces chantiers coûtent des ordres de grandeur plus cher que 80 millions.

Autrement dit : la conversion annoncée à Port-Daniel–Gascons est une étape crédible et concrète, pas un point d'arrivée. Elle mérite d'être évaluée pour ce qu'elle est — un gain réel sur la facture carbone du four — sans être présentée comme une décarbonation de la cimenterie.

Pourquoi l'entreprise a un intérêt financier à bouger

Le calcul n'est pas seulement environnemental. Le Québec impose un prix au carbone par son marché du carbone, le SPEDE, lié à celui de la Californie. Les grands émetteurs industriels y reçoivent des allocations gratuites d'unités d'émission, destinées à protéger leur compétitivité face à des concurrents non assujettis, mais ces allocations se resserrent avec le temps. Chaque tonne évitée devient donc une tonne qu'il n'est pas nécessaire de couvrir par des droits achetés sur le marché, dont le prix plancher augmente année après année.

À cela s'ajoute la pression commerciale. Le ciment et le clinker de Port-Daniel–Gascons sont expédiés par mer, notamment vers le marché du nord-est des États-Unis, grâce au terminal en eau profonde qui constitue le principal atout logistique du site. Or, les donneurs d'ouvrage publics et privés exigent de plus en plus des déclarations environnementales de produit et du « ciment bas carbone » dans leurs appels d'offres. En Europe, le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières commence à taxer le contenu carbone des importations de ciment. Pour une usine bâtie pour exporter, l'intensité carbone de la tonne devient un argument de vente autant qu'une obligation réglementaire.

Il faut enfin rappeler qui décide. Depuis le regroupement des actifs annoncé en 2022, la cimenterie McInnis fait partie de l'ensemble nord-américain de Votorantim Cimentos, exploité sous la bannière St. Marys, la Caisse de dépôt et placement du Québec ayant converti sa participation dans McInnis en participation dans cet ensemble continental. Le four gaspésien est donc désormais comparé, en interne, à d'autres usines du groupe en Ontario, au Michigan ou en Floride. Un investissement de 80 millions dans le site de Port-Daniel–Gascons est un signal de confiance dans sa pérennité — c'est probablement là son sens le plus immédiat pour la région.

Les questions qui restent ouvertes

La nature exacte des combustibles de substitution est la variable déterminante. Dans l'industrie cimentière mondiale, « combustibles à faible teneur en carbone » couvre un éventail large : biomasse forestière résiduelle, biosolides séchés, résidus de bois de construction, farines animales, mais aussi combustibles dérivés de matières résiduelles — plastiques et papiers non recyclables broyés. Ces derniers réduisent les émissions comptabilisées, puisqu'ils remplacent du coke de pétrole et détournent des matières de l'enfouissement, mais ils soulèvent systématiquement des débats sur les émissions atmosphériques, les odeurs et la hiérarchie des 3RV, qui place la réduction et le recyclage avant la valorisation énergétique. Les autorisations ministérielles et le suivi des émissions autres que le CO2 — poussières, oxydes d'azote, métaux — seront donc scrutés.

Viennent ensuite les questions d'approvisionnement. Si une part de la substitution repose sur la biomasse, il faudra sécuriser des volumes dans une région où la matière ligneuse est déjà convoitée : la filière forestière gaspésienne vit ses propres tensions, comme l'illustrent les demandes d'engagement adressées aux candidats dans la circonscription de Gaspé, rapportées par Radio-Canada, autour de l'avenir de l'usine Damabois de Cap-Chat. Un approvisionnement en résidus de bois, lui, dépend de la santé des scieries voisines.

Enfin, l'échéancier et la contribution publique restent à préciser. Les projets de décarbonation industrielle de cette taille passent généralement par une combinaison de capitaux privés, du Fonds d'électrification et de changements climatiques du Québec et de programmes fédéraux. Le fait que l'annonce tombe en pleine campagne électorale provinciale n'est pas anodin : l'aide publique à une usine déjà lourdement soutenue par l'État québécois a toujours été un sujet politiquement sensible.

Un baromètre pour l'industrie gaspésienne

Le dossier arrive dans une région où l'avenir industriel se joue sur plusieurs fronts à la fois. À une centaine de kilomètres de là, Murdochville consulte ses citoyens sur les scénarios de relance de sa mine de cuivre, avec des questions non résolues sur la fermeture ou le déménagement de secteurs de la ville, selon les reportages de Radio-Canada. Dans les deux cas, la même équation : des projets lourds, des emplois bien rémunérés et rares, et l'obligation nouvelle de démontrer une acceptabilité environnementale et sociale.

Pour Port-Daniel–Gascons, la conversion du four ne réglera pas à elle seule le paradoxe d'une usine essentielle à l'économie locale et pesante dans le bilan carbone provincial. Mais elle indique la direction. La vraie question, pour la suite, sera de savoir si ce premier chantier de 80 millions prépare le terrain à l'étape suivante — celle du captage des émissions de procédé — ou s'il en tient lieu.