Côte-Nord

OBV Manicouagan : Québec met fin à l'entente, la gestion de l'eau cherche un nouveau pilote

Après des mois de critiques sur les retards et la gouvernance, le ministère de l'Environnement rompt son entente avec l'OBV Manicouagan. Un organisme citoyen rival attend déjà dans l'ombre.

OBV Manicouagan : Québec met fin à l'entente, la gestion de l'eau cherche un nouveau pilote

Radio-Canada Côte-Nord rapporte que le ministère de l'Environnement a rompu son entente avec l'Organisme de bassins versants Manicouagan (OBVM). Le dénouement vient après des mois de critiques sur la façon dont l'organisme remplissait son mandat. Il ferme un dossier ouvert depuis au moins 2023, et il pose une question concrète : qui coordonnera désormais la gestion de l'eau dans l'un des grands bassins de la Côte-Nord?

Ce que fait un organisme de bassin versant, et pourquoi il compte

Les organismes de bassins versants (OBV) sont des organismes à but non lucratif désignés par le gouvernement. Selon le Regroupement des organismes de bassins versants du Québec (ROBVQ), la Loi sur l'eau leur confie le mandat de coordonner la gestion intégrée et concertée des ressources en eau sur leur zone. Le ROBVQ en dénombre 40, répartis sur le Québec méridional.

Leur outil central est le plan directeur de l'eau (PDE). Radio-Canada explique qu'il comprend un portrait du bassin versant, une liste des problèmes jugés prioritaires et un plan d'action. Tous ces éléments doivent être établis avec une table de concertation, où siègent des représentants des milieux municipal, agricole, forestier, communautaire et citoyen.

Les OBV n'ont toutefois aucun pouvoir réglementaire. Une étude publiée par le Centre québécois d'études géopolitiques et d'histoire (CQEGHEI) à l'Université Laval souligne qu'ils dépendent largement du financement provincial. Ils peuvent sensibiliser, concerter et recommander, mais ils ne peuvent rien imposer. Leur légitimité repose donc sur deux choses : une table de concertation crédible et des livrables qui arrivent.

Des difficultés qui remontent à 2023

Les premiers signaux d'alerte datent du printemps 2023. Selon Le Manic, la Ville de Baie-Comeau a alors suspendu son financement, parce que l'OBVM ne pouvait pas assurer le suivi de la qualité de l'eau de ses lacs cet été-là. Le directeur général de la Ville a résumé sa position sans détour : pas question de payer pour des services non rendus. L'organisme parlait pour sa part d'une restructuration en cours, avec le recrutement d'un nouveau directeur général et la révision de ses processus.

En février 2025, le dossier prend de l'ampleur. Radio-Canada rapporte qu'un ancien employé, Philippe Boudreau, a obtenu des documents du ministère par une demande d'accès à l'information. Ils indiquaient que le premier plan directeur de l'eau 2024-2034 n'était pas conforme aux exigences. La raison : il n'avait pas été élaboré avec les représentants officiels de la table de concertation.

Le ministère a confirmé ce motif par courriel. La table de l'OBVM n'était pas formée de représentants désignés par leur secteur d'activité, comme l'exige le cadre de référence de la gestion intégrée des ressources en eau. Autrement dit, le problème n'était pas seulement un retard administratif. Il touchait à la gouvernance même de l'organisme.

L'argent public en jeu

Le Manic précise que la convention d'aide financière 2024-2027 entre le ministère et l'OBVM prévoyait 246 000 $ par année. Cette somme devait servir à coordonner le PDE, à en assurer le suivi et à mettre en place la table de concertation. Or, au moment de l'article, le second versement de 2024-2025 n'avait pas été octroyé. Radio-Canada évoque environ 100 000 $ suspendus, un chiffre que le directeur général a lui-même reconnu. Une autre version de l'article parle de 101 000 $.

Pour situer ces montants, Québec avait annoncé en septembre 2024 une enveloppe de 28,95 millions de dollars pour les 40 OBV, répartie sur trois ans, soit 9,65 millions par année. L'OBVM n'était donc pas un cas particulier du point de vue du financement. Il était soumis aux mêmes règles que les autres : le plan directeur fait partie des conditions de la convention.

Un collectif citoyen, Pour un OBV fonctionnel dans la Manicouagan, a estimé dans les pages du Journal, selon Le Manic, qu'environ 500 000 $ avaient été versés à l'organisme en deux ans. Il s'agit d'une évaluation du collectif, non d'un chiffre officiel.

Deux versions qui s'opposent

Le directeur général de l'OBVM, René Labrosse, a toujours contesté le portrait dressé par ses détracteurs. Il a reconnu les retards, qu'il attribuait au manque de main-d'œuvre et à la restructuration. Il a toutefois soutenu que l'organisme était « bien vivant » et que ses finances étaient redressées. Il a aussi qualifié la campagne contre lui de dénigrement. Selon Info-web, il se disait sous forte pression, en retrait pour des raisons de santé, et affirmait que l'organisme avait adressé une mise en demeure à M. Boudreau. À l'automne 2025, selon Radio-Canada, il disait le PDE presque entièrement livré et au stade de l'approbation.

Le ministère, lui, a choisi pendant longtemps la voie de l'accompagnement. Sa porte-parole régionale confirmait en février 2025 que le ministère était au fait des enjeux de gouvernance et collaborait avec le ROBVQ. Mais la directrice générale du ROBVQ, Karine Dauphin, rappelait que le regroupement n'a pas les ressources pour offrir un accompagnement complet. Selon elle, un OBV doit pouvoir remplir son mandat de façon autonome. La rupture de l'entente marque donc la fin de cette période d'indulgence encadrée.

Une relève citoyenne déjà en place

La rupture ne survient pas dans un vide. Dès l'été 2025, des citoyens avaient fondé le Conseil des bassins Manicouagan (COBAMA). Radio-Canada rapporte que son assemblée de formation a réuni 24 membres, avec des observateurs de la Région de biosphère Manicouagan-Uapishka, d'une association de chasseurs-pêcheurs et du ROBVQ. Son président provisoire d'alors, Mathias Borel, disait vouloir combler un vide et ajouter un volet communautaire, avec plus d'actions sur le terrain.

Le COBAMA se présente comme un organisme d'action communautaire autonome en environnement. Sur son site, il indique avoir tenu sa première assemblée générale annuelle le 9 juin 2026. Il y reconnaît avoir peu de réponses sur le mandat d'OBV, sinon qu'il se prépare à l'accueillir « si l'occasion nous est offerte ». Avec la rupture de l'entente, cette occasion pourrait se présenter, mais rien n'indique qu'elle lui est acquise. Le titre de l'article de Radio-Canada fait référence à des candidatures, ce qui laisse penser que le ministère ouvre le processus, sans que j'aie pu en vérifier les modalités.

Ce qui est en jeu sur le terrain

Le territoire de l'OBVM est celui d'un des grands systèmes hydrographiques de la Côte-Nord, avec la rivière Manicouagan et ses ouvrages hydroélectriques. Il chevauche la Haute-Côte-Nord, la Manicouagan et une partie du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Il inclut la Réserve mondiale de la biosphère Manicouagan-Uapishka.

Le retard a des effets concrets. Comme le soulignait M. Boudreau à Radio-Canada, la période de dix ans du plan 2024-2034 était déjà entamée sans qu'aucune action prévue n'ait été mise en œuvre. Pendant ce temps, le suivi des lacs et des rivières n'est pas à l'arrêt. Le ministère assurait en 2025 que ce suivi était réalisé par d'autres partenaires, sans les nommer. Mais la concertation entre municipalités, industriels, associations de riverains et citoyens, qui est la raison d'être d'un OBV, reste en suspens.

Les questions qui restent

Plusieurs points demeurent à éclaircir. Quel sera le calendrier du processus de désignation d'un nouvel organisme? Que deviendront les sommes déjà suspendues et le travail déjà accompli sur le plan directeur? Et l'OBVM pourra-t-il se représenter, ou la rupture est-elle définitive? Ces éléments devraient être précisés par le ministère dans les prochaines semaines.

Une chose paraît claire : la gouvernance d'un OBV repose autant sur la confiance du milieu que sur les documents livrés. Dans la Manicouagan, c'est la première qui a fait défaut en premier, avant que la seconde ne soit sanctionnée.