Quand un cabinet est dévoilé, on s'intéresse d'abord aux grands portefeuilles : finances, santé, éducation. Les ministères plus discrets passent souvent sous le radar, jusqu'à ce que leur absence se remarque. C'est exactement ce qui se produit avec le tourisme. Selon l'analyse publiée par Le Nouvelliste, les associations touristiques régionales de la Mauricie et du Centre-du-Québec ont, comme leurs homologues partout dans la province, levé des drapeaux rouges devant l'absence d'un ministre du Tourisme au sein du cabinet de Paul St-Pierre Plamondon.
La question mérite qu'on s'y arrête, sans dramatiser ni minimiser. Car derrière un simple organigramme se cache une interrogation concrète : qui porte la voix d'une industrie dans les arbitrages gouvernementaux?
Ce qui a été dit, et par qui
Le constat de départ est simple. Le gouvernement formé par le chef péquiste ne comprend pas de titulaire désigné au Tourisme. Les associations touristiques régionales, ces organismes qui coordonnent la promotion et le développement de l'offre sur leur territoire, y voient un signal préoccupant. Le Nouvelliste souligne que le secteur est « pesant dans l'économie régionale » et qu'il est « intimement lié aux décisions de différents ministères ».
Cette dernière précision est la clé de l'affaire. Le tourisme n'est pas un silo. Il dépend des routes et du transport, de l'environnement et des parcs, de la culture et du patrimoine, de l'économie et de l'innovation, de l'immigration pour la main-d'œuvre, sans oublier les affaires municipales. Un ministre du Tourisme, dans les gouvernements précédents, jouait en bonne partie un rôle de courroie de transmission : il plaidait la cause du secteur auprès de ses collègues, souvent en coulisses, et veillait à ce qu'une décision prise ailleurs ne prenne pas l'industrie à rebours.
Sans ce relais, la crainte exprimée par les acteurs régionaux est que le tourisme devienne un dossier parmi d'autres, dilué entre plusieurs mains, sans interlocuteur clairement identifié lorsque vient le temps de défendre un projet, de financer une infrastructure ou de calibrer une campagne de promotion.
Pourquoi la Mauricie est concernée au premier chef
La région n'est pas un cas à part, mais elle présente des particularités qui rendent la question sensible. La Mauricie vit de l'attrait de ses grands espaces, du parc national de la Mauricie, de ses lacs et de ses pourvoiries, mais aussi de son patrimoine urbain et industriel et de sa position sur le fleuve Saint-Laurent. Trois-Rivières, ville de congrès, de festivals et de croisières, joue un rôle de vitrine. Les arrière-pays, eux, comptent sur la belle saison et sur les activités de plein air pour faire vivre des entreprises souvent petites et saisonnières.
Ces entreprises ont une caractéristique commune : elles sont sensibles aux décisions publiques de long terme. Un programme d'aide aux infrastructures touristiques, une règle sur l'hébergement de courte durée, une orientation sur l'accès aux territoires, un investissement dans le transport collectif ou dans le réseau routier : chacune de ces décisions peut changer la donne pour un exploitant de la région. Elles sont aussi, dans la plupart des cas, prises dans des ministères autres que celui qui porte l'étiquette « tourisme ».
Un secteur qui dépend de décisions éparpillées
Pour mesurer l'enjeu, il suffit de regarder des dossiers très concrets qui touchent actuellement la région. Le Nouvelliste rapporte que l'autogare du centre-ville de Trois-Rivières, réaménagée il y a huit ans au coût de 3,7 millions de dollars, devra faire l'objet de nouveaux travaux en raison d'infiltrations d'eau aux quatre coins du stationnement situé sous l'hôtel de ville et la bibliothèque Gatien-Lapointe. Un tel dossier relève d'abord de la municipalité. Mais l'autogare est aussi un point d'arrivée pour des visiteurs, et la qualité des lieux d'accueil fait partie de l'expérience touristique.
Un autre exemple, plus discret mais révélateur, vient d'une tribune publiée dans le même quotidien. La directrice générale de l'Association éducative et récréative des aveugles, Karine Descôteaux, qui vit elle-même avec une déficience visuelle, y décrit les trottoirs comme « un parcours d'obstacles qui n'a plus sa place en 2026 ». Le propos concerne l'accessibilité universelle au quotidien, pas le tourisme en tant que tel. Il rappelle toutefois qu'une destination se juge aussi à la facilité avec laquelle toutes les personnes peuvent s'y déplacer, ce qui touche autant la voirie municipale que les politiques provinciales.
Ces deux exemples illustrent la logique qui préoccupe les associations : l'expérience du visiteur est le produit d'une chaîne de responsabilités, et personne, au sommet, ne tient nécessairement la chaîne en entier.
Faut-il vraiment s'inquiéter?
La réponse honnête est nuancée.
D'un côté, l'inquiétude est légitime. Un ministre attitré offre une visibilité, un accès direct au premier ministre et au Conseil des ministres, et une capacité de coordination interministérielle. Sans titulaire, le risque existe que les demandes du secteur se perdent dans le jeu des priorités concurrentes, surtout en période de resserrement budgétaire. Les associations touristiques régionales ont donc raison de réclamer des clarifications : qui est l'interlocuteur, où se logent les responsabilités, quels programmes sont maintenus?
De l'autre côté, l'absence d'un ministre portant ce titre ne signifie pas automatiquement l'abandon du secteur. Les responsabilités peuvent être confiées à un autre ministre, rattachées à un portefeuille économique, ou assumées par une structure administrative qui continue de fonctionner. Dans bien des administrations, des programmes entiers survivent sans que leur nom figure dans l'intitulé d'un ministère. Ce qui compte, au bout du compte, c'est l'existence d'un mandat clair, d'un budget identifié et d'un point de contact pour l'industrie. Or, ces éléments ne sont pas encore pleinement documentés dans ce que rapportent les médias régionaux.
Il faut aussi distinguer le symbole de la substance. Le symbole, c'est l'absence d'un titre. La substance, ce sont les décisions à venir : le maintien ou non des enveloppes d'aide, le soutien aux événements, la promotion de la destination, la gestion des grands équipements. C'est sur ces éléments que se jugera la politique touristique du nouveau gouvernement, bien plus que sur l'organigramme.
Ce que la région peut faire en attendant
En attendant des précisions, les acteurs locaux disposent de quelques leviers. Ils peuvent d'abord documenter le poids économique du secteur dans la région, chiffres à l'appui, afin de rendre l'argument difficile à écarter dans les discussions budgétaires. Ils peuvent ensuite multiplier les canaux de dialogue : députés de la région, municipalités, chambres de commerce, organismes de développement économique. Ils peuvent enfin demander que soit désigné, au sein du gouvernement, un responsable clairement identifié pour le dossier, même sans titre ministériel officiel.
La Mauricie a, à cet égard, un avantage : elle compte des acteurs touristiques structurés, capables de parler d'une seule voix lorsque l'enjeu le commande. Le fait que les associations de la Mauricie et du Centre-du-Québec aient réagi de concert, comme leurs pareilles ailleurs dans la province, montre que le message est entendu au-delà des frontières régionales.
Un rappel venu de l'histoire
Il y a quelque chose d'ironique à ce que ce débat survienne alors que Le Soleil, repris par Le Nouvelliste, replonge ses lecteurs dans la campagne électorale de l'automne 1976, qui avait mené à la victoire surprise du Parti québécois le 15 novembre. Un demi-siècle plus tard, un gouvernement péquiste est de retour au pouvoir, et ses premières décisions de structure sont scrutées de près. Les gouvernements se constituent toujours avec des choix d'organisation qui paraissent techniques, mais qui disent quelque chose de leurs priorités. La composition d'un cabinet est autant un message qu'un outil de gestion.
Ce qu'il faudra surveiller
Les prochaines semaines seront instructives. Trois éléments méritent l'attention : la désignation éventuelle d'un ministre responsable de facto du tourisme, la confirmation des programmes de soutien existants, et le ton des premières consultations avec l'industrie. Si ces signaux sont rassurants, l'inquiétude actuelle pourrait s'estomper. S'ils tardent, elle risque de se transformer en frustration, surtout à l'approche de la planification des saisons à venir, qui se prépare bien avant l'arrivée des visiteurs.
Pour l'heure, la prudence commande de ne ni s'alarmer ni se rassurer trop vite. Le secteur touristique mauricien est solide, mais il évolue dans un environnement où chaque décision publique compte. Qu'il y ait ou non un ministre du Tourisme, il lui faudra un interlocuteur. C'est cette réponse, plus que l'étiquette, que la région est en droit d'attendre.
