Ce n'est pas un refus de principe à la vente d'un fabricant de robots, mais un signal sur la valeur des données industrielles. Ce jeudi, ABB a indiqué avoir été informé par SoftBank que l'organisme chinois chargé de l'examen de la sécurité des investissements étrangers avait interdit l'acquisition de ses activités robotiques en Chine. Le conglomérat helvético-suédois cède sa division à l'entreprise japonaise pour une valeur d'entreprise de 5,375 milliards de dollars américains.
Ce que la Chine a décidé, et ce qu'on ignore encore
Le communiqué d'ABB est bref. Le groupe y confirme que le « Bureau du mécanisme de travail pour l'examen de la sécurité des investissements étrangers » a interdit l'acquisition de l'activité robotique d'ABB en Chine, selon la reprise du communiqué par Le Temps. Il précise aussi que le processus d'autorisation est mené par SoftBank et que les deux sociétés restent « en dialogue étroit ».
La formulation compte. Selon l'agence AWP, citée par le média suisse LFM, ABB n'a pas souhaité commenter les conséquences possibles pour l'ensemble de la vente ni les prochaines étapes. Rien n'indique donc, pour l'instant, que la transaction mondiale est annulée, et aucune décision écrite des autorités chinoises n'a été rendue publique.
Ce sont le Financial Times et, dans son sillage, la presse économique qui ont fourni les détails. Selon le quotidien britannique, repris par le South China Morning Post, c'est la Commission nationale du développement et de la réforme (CNDR), le grand planificateur économique chinois, qui a signifié le refus à SoftBank. Le South China Morning Post rappelle que cet organisme examine les investissements étrangers pouvant avoir des incidences sur la sécurité nationale.
Des données de robots susceptibles d'entraîner des modèles d'IA
Le motif avancé est la crainte d'un transfert de données. D'après le Financial Times, relayé par Le Temps, l'autorité s'est dite préoccupée par le risque que des données issues de la robotique soient transférées à l'étranger et servent à entraîner des modèles d'IA, y compris ceux d'OpenAI, dans laquelle SoftBank est un investisseur important. Il s'agit d'informations attribuées à des sources anonymes, et non d'une justification officielle de Pékin, ce que plusieurs médias spécialisés prennent soin de rappeler.
Le raisonnement est facile à comprendre. Un robot industriel produit en continu des données de fonctionnement : mouvements, couples, anomalies, cycles de production. Dans l'économie de « l'IA physique », ces données servent à entraîner des systèmes capables de piloter des machines dans le monde réel. SoftBank n'en fait pas mystère : son fondateur Masayoshi Son affirmait, au moment de l'annonce de l'accord, que la prochaine frontière du groupe est l'IA physique, rapporte CNBC.
Des analystes avaient d'ailleurs décrit la logique de la transaction avant même la décision chinoise. Selon une analyse publiée par le cabinet Interact Analysis, l'expertise d'ABB en matériel robotique et en commande de mouvement pouvait créer des synergies avec les sociétés d'IA dans lesquelles SoftBank a investi. C'est précisément ce rapprochement entre un parc de robots et un fournisseur de modèles d'IA qui semble avoir inquiété Pékin.
Une Chine à la fois marché et usine
Le poids de la Chine dans ce dossier explique le rapport de force. Selon LFM, la Chine est le plus grand marché de la division robotique d'ABB, et plus de 90 % des robots destinés aux clients chinois y sont fabriqués. Le même média rappelle qu'ABB exploite à Shanghai, depuis 2022, une usine représentant un investissement de 150 millions de dollars.
Silicon Republic, qui cite aussi le Financial Times, précise qu'ABB est présent en Chine depuis 1994 et y a ouvert un centre de recherche et développement à Shanghai en 2005. La division emploie environ 7000 personnes dans le monde et a réalisé 2,3 milliards de dollars de chiffre d'affaires en 2024, d'après Boursorama.
Selon des sources citées par le Financial Times, l'examen a porté sur la chaîne d'approvisionnement chinoise d'ABB et comprenait une demande de conserver une partie des capacités de fabrication en Chine. Telecoms.com rapporte que les autorités auraient envisagé des conditions permettant à l'opération d'aboutir, dont la cession de certains actifs à des entités chinoises, mais que SoftBank aurait hésité sur les modalités avant que le délai ne soit écoulé. Ces éléments, eux aussi, reposent sur des sources anonymes.
Un feu vert sur la concurrence, un veto sur la sécurité
L'épisode illustre la distinction entre deux régimes d'examen. La transaction avait passé l'étape de la concurrence chez les autorités chinoises en février, rappelle Le Temps, qui cite le Financial Times : jusqu'à la semaine dernière, des proches de SoftBank s'attendaient à une approbation. La Commission européenne avait elle aussi donné son feu vert, souligne La Liberté.
Mais l'examen de sécurité des investissements étrangers est une procédure distincte, qui ne mesure pas l'effet d'une opération sur la concurrence. Elle vise des secteurs jugés sensibles, dont la fabrication d'équipements majeurs et les technologies clés, et peut aboutir à une autorisation, à une autorisation assortie de conditions ou à une interdiction. Un feu vert antitrust ne protège donc pas une opération d'un veto fondé sur la sécurité.
Le contexte géopolitique pèse aussi. Selon un compte rendu du Financial Times repris par Traders Union, Pékin s'inquiétait du transfert d'actifs développés en Chine vers un acquéreur japonais, à un moment de relations tendues avec Tokyo et de concurrence stratégique avec Washington.
Un précédent récent : Meta et Manus
Le cas n'est pas isolé. Le South China Morning Post indique qu'il s'agit du deuxième grand dossier bloqué par la Chine cette année, après l'ordre donné à Meta de défaire son acquisition, supérieure à 2 milliards de dollars, de la jeune pousse d'IA Manus. Le quotidien de Hong Kong y voit le signe d'un durcissement de l'examen des investissements étrangers dans les entreprises qui développent des technologies de pointe.
La ligne que dessinent ces deux décisions est cohérente : les données et le savoir-faire en IA sont traités comme des actifs stratégiques, au même titre que des usines ou des brevets.
Un revers pour SoftBank, une question pour ABB
Pour SoftBank, l'enjeu dépasse un seul achat. Le Japan Times note que la prise de contrôle devait étoffer revenus et profits du groupe, en attendant l'effet de l'entrée en Bourse d'OpenAI. Selon le quotidien japonais, des investisseurs s'inquiètent de l'ampleur des engagements de Masayoshi Son, d'un pari de près de 65 milliards de dollars sur OpenAI à des promesses de centaines de milliards pour des centres de données, et l'action a reculé d'environ 7 % à Tokyo jeudi. L'achat d'ABB devait s'ajouter à un portefeuille robotique où figurent notamment AutoStore et Agile Robots, selon CNBC.
Pour ABB, l'incertitude porte sur l'argent attendu. À l'annonce de l'accord, le groupe prévoyait environ 5,3 milliards de dollars de produit net de la vente, d'après CNBC, après avoir renoncé à une scission avec inscription en Bourse. Selon La Liberté, le produit de la cession doit financer des acquisitions, et ABB a annoncé à la mi-juillet le rachat de Rotork pour près de 5,5 milliards de dollars.
Les clients des robots ABB en Chine ne devraient pas voir de changement immédiat : aucune interruption des activités n'a été annoncée à ce stade.
Et maintenant ?
Plusieurs scénarios restent ouverts, et aucun n'est confirmé. Selon le Financial Times, cité par Investing.com, SoftBank cherche à comprendre ce qui a mal tourné et à déterminer si une nouvelle demande d'approbation est envisageable. Les parties pourraient aussi tenter de restructurer l'opération en isolant la partie chinoise, ou y renoncer. Le cas échéant, la question deviendrait celle de la valeur d'une division dont le principal marché et l'essentiel de la production lui échappent.
Ce dossier montre qu'en robotique, la propriété d'une usine ne se sépare plus de celle des données qu'elle génère. Pour les acquéreurs étrangers, le message de Pékin est que le contrôle de ces flux est devenu un critère d'autorisation à part entière, au même titre que la concurrence.
