Ce sont des objets que Pablo Picasso gardait, dit-on, sous son lit, « comme un trésor ». Soixante-dix ans plus tard, des assiettes en argent et des médaillons en or portant son nom se retrouvent au centre d'une enquête pénale en France. Selon The Art Newspaper, qui a révélé le dossier le 5 novembre, le tribunal d'Aix-en-Provence a ouvert une enquête à la suite d'une plainte des héritiers de l'artiste. Les faits visés : fraude, contrefaçon, faux et recel de ces délits.
Ce que disent la plainte et l'enquête
D'après The Art Newspaper, c'est le 10 mars que Paloma Ruiz-Picasso, au nom des neuf héritiers, a déposé la plainte. Le dossier ne désigne aucun auteur présumé, dont l'identité n'est pas connue à ce stade. L'enquête en est encore à une phase préliminaire.
Le mois suivant, la famille a publié dans la Gazette Drouot, revue de référence du marché de l'art français, une mise en garde intitulée « Argenterie Hugo ». Elle y exhortait les professionnels et les acheteurs à la plus grande vigilance face à « un grand nombre » d'assiettes en argent et de médaillons en or illégitimes, d'une valeur de plusieurs millions d'euros.
L'accusation centrale est technique et précise : selon la plainte, les moules des œuvres de Picasso auraient été réutilisés pour produire sans autorisation des pièces en argent et en or. S'en seraient suivis des doublons, certains portant trois fois le même numéro, ainsi que des exemplaires sans numéro. La Picasso Administration, qui représente la famille, affirme avoir repéré au moins 17 collections suspectes, complètes ou presque, soit des centaines de pièces. Les héritiers n'ont pas commenté, pas plus que leur avocat, Jean-Jacques Neuer.
Un atelier prestigieux, un artiste réticent
Pour comprendre l'enjeu, il faut revenir à l'origine de ces objets. Les Ateliers Hugo, établis à Aix-en-Provence, ont été fondés en 1933 par François Hugo, arrière-petit-fils de Victor Hugo, selon Artlyst. Picasso, qui travaillait la céramique à Vallauris depuis 1947, lui a demandé de reproduire certains de ses motifs en métaux précieux, selon la technique du repoussé, qui consiste à marteler une feuille de métal sur un moule.
Selon Sotheby's, les deux hommes se sont retrouvés le 25 septembre 1956, grâce à l'historien de l'art Douglas Cooper, et la toute première assiette a été approuvée par Picasso fin janvier 1957. Le petit-fils du goldsmith, Nicolas Hugo, a raconté à Bonhams Magazine que l'artiste ne voulait pas commercialiser ces pièces. La commercialisation n'a été permise qu'en septembre 1967, à l'occasion d'une exposition à la galerie Le Point Cardinal, à Paris, quand Picasso a autorisé des tirages limités à signer des deux noms, selon la notice d'un lot Sotheby's de 2016.
C'est ce cadre qui rend le marché si sensible. D'après cette même notice, la série légitime comprend 24 dessins d'assiettes en argent, chacun en édition numérotée de 20 exemplaires, auxquels s'ajoutent des exemplaires d'artiste et d'auteur. Chaque pièce est censée être signée, numérotée et frappée du poinçon de l'orfèvre et du poinçon français de garantie de l'argent. Dans un tel système, tout exemplaire supplémentaire ou sans numéro dilue la rareté, donc la valeur, et menace la confiance des acheteurs.
Une piste qui part de Tasmanie
Selon The Art Newspaper, la première alerte est venue du Museum of Old and New Art (Mona), un musée privé de Tasmanie, en Australie. En mai 2023, il a fait part à la Picasso Administration de ses doutes sur des assiettes achetées chez Sotheby's à Londres.
Le catalogue du 13 octobre 2021 décrivait un « jeu complet de 24 assiettes en argent » signées, accompagnées d'une épreuve non numérotée de Visage aux mains et d'un certificat d'authenticité émis par Pierre Hugo. Le lot s'est vendu 1,4 million de livres sterling. Sotheby's n'a pas commenté.
Toujours selon les pièces de la procédure citées par le média, le vendeur était le marchand britannique Mark Maurice, de la galerie Masterpiece, aujourd'hui dissoute. Une source proche de l'enquête affirme qu'il aurait produit des documents montrant qu'il avait commandé aux Ateliers Hugo, entre 2017 et 2020, un jeu d'assiettes et un jeu de médaillons. Il a indiqué ne pas pouvoir répondre en raison de « strictes ententes de confidentialité ».
Musée, maison de ventes, prêteur : les ramifications
Le dossier ne se limite pas à Londres. À l'été 2023, le musée Magnelli, à Vallauris, a exposé un autre jeu de 24 assiettes en argent et des médaillons en or attribués à Picasso. La Picasso Administration a protesté, constatant l'absence de numéro, de marque et de poinçon, pourtant exigés par la loi. Nicolas Hugo reconnaît ces faits, mais assure qu'il s'agissait d'« exemplaires d'auteur » réalisés pour l'exposition, mentionnés comme non destinés à la vente au catalogue, et qu'il les a récupérés puis fait fondre après l'exposition.
En juin 2023, Bonhams France a demandé à la Picasso Administration le droit de reproduire des pièces dans un catalogue. La maison préparait une vente de 95 lots issus du fonds des Ateliers Hugo, avec aussi des œuvres de Max Ernst, d'André Derain et de Jean Cocteau, estimées entre 400 et 50 000 euros chacune. Les 59 pièces les plus précieuses étaient « de » ou « d'après » Picasso. Le 26 septembre 2023, l'Administration a prévenu Bonhams qu'elle jugeait ces éditions « non autorisées ». La maison de ventes a alors repoussé l'ensemble de la vente, deux jours avant la date prévue.
Les lots attribués à Picasso ont ensuite été mis sous séquestre lorsqu'une société financière britannique, Suros Capital, a tenté de les récupérer en garantie d'un prêt de 256 000 euros, selon une source proche de l'enquête. Suros affirme que le prêt était garanti par un ensemble d'actifs et qu'elle compte être remboursée en totalité. En novembre 2023, Bonhams France a aussi refusé de vendre 24 assiettes proposées par un collectionneur espagnol, estimées à 900 000 livres. Selon l'Administration, le même collectionneur aurait vendu en 2022, en privé et par l'entremise de Bonhams à Londres, un autre jeu d'assiettes et un jeu de médaillons en or. Ni Bonhams ni le collectionneur n'ont commenté.
La défense : prescription et décès
Nicolas Hugo, qui dirige aujourd'hui les Ateliers Hugo, dit n'avoir pas été interrogé par les enquêteurs et ignorer le contenu de la plainte. Il avance que l'enquête ne peut porter que sur des faits de l'époque de son père et de son grand-père, donc prescrits et visant des personnes décédées. Il soutient aussi que les droits de reproduction ont disparu avec eux et qu'il n'a lui-même jamais frappé de création de Picasso. Il reconnaît toutefois avoir signé certains certificats d'authenticité, « uniquement pour confirmer la signature de son père ». Des doublons ont circulé, admet-il, mais il dit ignorer qui les a fabriqués.
L'argument de la prescription sera sans doute l'un des enjeux juridiques de l'affaire : tout dépendra de la date des faits reprochés. Les pièces commandées par Mark Maurice entre 2017 et 2020, si ce calendrier se confirme, se situeraient bien après le décès de François Hugo en 1981, mais avant celui de Pierre Hugo, en octobre 2023.
Une entreprise familiale en difficulté
L'affaire éclate au moment où l'entreprise est déjà fragilisée. Toujours selon The Art Newspaper, les cinq enfants de Pierre Hugo ont renoncé à sa succession, qui s'accompagnait, selon des sources proches du dossier, d'une dette fiscale de 2,5 millions d'euros. Trois des frères et sœurs auraient déclaré à la police ne rien avoir su de la conduite de l'atelier par leur frère Nicolas, qui avait succédé à leur père malade en 2019.
Après la mort de leur père, ces trois héritiers seraient allés à l'atelier et auraient pris 21 moules d'assiettes, qu'ils ont décidé de remettre à la Picasso Administration. Trois moules de la série manquaient et ceux des médaillons n'ont pas été retrouvés. Ils auraient expliqué aux enquêteurs que, sachant les droits de reproduction éteints, ils voulaient s'assurer que cela soit respecté.
Pourquoi ce dossier compte
L'affaire touche à une zone grise du marché de l'art : celle des multiples, des éditions limitées et des moulages posthumes, où la frontière entre original, tirage autorisé et copie tient à des numéros, des poinçons et des certificats. Les prix en jeu, plus d'un million de livres pour un seul jeu d'assiettes, expliquent la vigilance des héritiers comme celle des maisons de ventes, dont deux ont, selon les documents cités, refusé de vendre des lots après avoir été alertées.
Le dossier rappelle aussi que la famille Picasso, par l'entremise de la Picasso Administration, surveille de près la circulation de l'œuvre. Elle a déjà été partie à une longue bataille judiciaire en France : en novembre 2019, la cour d'appel de Lyon a confirmé, pour la troisième fois, la condamnation de l'ancien électricien de Picasso, Pierre Le Guennec, et de son épouse pour le recel de 271 œuvres conservées près de quarante ans dans leur garage, comme l'a rapporté franceinfo. Ce précédent concernait des œuvres soupçonnées d'avoir été volées, non des éditions en métal précieux, mais il montre la détermination des ayants droit et le rôle du même avocat, Jean-Jacques Neuer.
Ce qui reste à établir
Plusieurs questions demeurent sans réponse. Qui a fabriqué les pièces contestées, et quand ? Combien d'exemplaires ont réellement été vendus, et à qui ? Les certificats d'authenticité signés par la famille Hugo suffisent-ils à engager la responsabilité de leurs signataires ? Et que deviendront les lots séquestrés et les collections déjà entrées dans des musées ou des mains privées, dont certains acheteurs pourraient désormais chercher à se retourner contre leurs vendeurs ?
Les faits décrits proviennent pour l'essentiel d'une enquête journalistique s'appuyant sur des pièces de la procédure et des sources proches du dossier. Aucune mise en examen n'a été annoncée et personne n'a été jugé. L'enquête, encore préliminaire, devra établir ce qui relève, le cas échéant, d'infractions, de la simple négligence ou de pratiques anciennes éteintes par le temps.
