Après trois semaines d'audiences, le procès de l'entraîneur équestre Dorian Escalon, au palais de justice de Sherbrooke, entre dans sa dernière ligne droite. Les plaidoiries sont terminées, et c'est maintenant au jury de trancher. Un dossier qui, au-delà du sort d'un homme, pose une question que le droit canadien a prévu pour des situations comme celle-ci : à partir de quand un entraîneur est-il en position d'autorité sur ses élèves?
Où en est le procès
Selon Radio-Canada, le jury sera de retour au palais de justice de Sherbrooke mardi pour entendre les directives du juge Maxime Roy. Il sera ensuite isolé pour délibérer. Les jurés devront rendre un verdict unanime pour chacun des six chefs d'accusation auxquels fait face l'accusé.
Le procès a commencé le 19 octobre. La Voix de l'Est rapportait alors qu'il s'ouvrait devant 14 jurés. La Tribune écrivait ces derniers jours que le jury était désormais composé de 13 personnes. Radio-Canada précise que l'accusé fait face à des accusations d'agression sexuelle, d'exploitation sexuelle et de leurre informatique visant deux anciennes élèves, qui étaient aussi ses employées.
Comme l'accusé est présumé innocent, rien de ce qui suit ne constitue une conclusion de fait : il s'agit de la thèse de chaque partie, telle que rapportée par les médias présents au procès.
La thèse de la défense
Selon Radio-Canada, Me Charles Levasseur a d'abord rappelé au jury que la présomption d'innocence est un principe fondamental en droit criminel canadien, et que son client n'a rien à prouver. Il a invité les jurés à se demander si la preuve est assez fiable pour conclure hors de tout doute raisonnable.
Sa plaidoirie a porté sur trois points principaux :
- Les photos intimes. L'avocat a soulevé un manque de contexte autour des images échangées. Il a rappelé que les plaignantes ont préparé ensemble la liste des clichés déposés en preuve, ce qui, selon lui, ouvre la porte à une possible contamination. Il a reconnu que ces images sont embarrassantes pour son client, mais soutient qu'échanger une correspondance sexuellement explicite n'équivaut pas à reconnaître les gestes reprochés.
- La fiabilité d'un témoignage. Il a remis en doute celui d'une plaignante, en pointant le nombre élevé de « je ne me souviens pas ». Radio-Canada rapportait aussi, lors de l'audition de la deuxième plaignante, qu'elle avait laissé paraître des trous de mémoire en contre-interrogatoire.
- La relation sexuelle admise. Me Levasseur a rappelé qu'elle n'est pas niée. Pour lui, le débat se résume à deux questions : y a-t-il eu consentement, et l'accusé était-il en situation de confiance ou d'autorité?
La défense est aussi revenue sur un texto où l'accusé écrit qu'il était coupable de tout ce qui se passait. Radio-Canada avait rapporté que, selon la plaignante, il lui aurait écrit : « C'est moi le coupable de tout ce qu'il se passe ». Me Levasseur avait alors fait valoir que les mots peuvent avoir plusieurs sens.
La thèse de la poursuite
Les procureures Me Véronique Gauthier et Me Laïla Belgharras ont, de leur côté, centré leur argumentation sur la relation entre l'accusé et les adolescentes. Radio-Canada rapporte que Me Belgharras a insisté sur le fait qu'il était leur entraîneur, leur employeur et une personne susceptible d'influencer leur apprentissage et leurs possibilités dans le milieu équestre.
Elle a décrit des adolescentes mal à l'aise, gênées, surprises et confuses au moment des échanges de messages à caractère sexuel. Elle a écarté l'idée de deux jeunes filles ayant participé de façon réciproque, comme l'accusé l'a laissé entendre. Les plaignantes, a-t-elle rappelé, craignaient de perdre leurs amis, leurs chevaux et leurs occasions de progresser. Elle a demandé aux jurés de se mettre dans la peau d'adolescentes dont tout l'univers tourne autour de l'équitation.
Selon Radio-Canada, la preuve fait état d'attouchements aux seins et aux parties génitales et, dans le cas d'une plaignante, d'une relation sexuelle complète. La poursuite a conclu en demandant au jury de ne pas perdre de vue la relation entre un entraîneur de 30 ans et deux adolescentes de 16 à 18 ans.
Pourquoi la notion d'autorité est décisive
C'est là que se joue l'essentiel. Au Canada, l'âge du consentement est de 16 ans, mais Justice Canada précise qu'une personne de 16 ou 17 ans ne peut pas consentir à une activité sexuelle si son partenaire est en position de confiance ou d'autorité envers elle, par exemple comme enseignant ou entraîneur. Le ministère mentionne aussi la dépendance et le caractère exploitant de la relation comme critères.
L'infraction d'exploitation sexuelle existe pour cette raison. Dans un reportage de 2024, la procureure d'alors, Me Valérie Simard-Croteau, expliquait à Radio-Canada qu'elle vise à protéger les adolescents des adultes en position de confiance ou d'autorité, ou en situation de dépendance. Dans ce cadre, la poursuite l'a résumé ainsi pendant le procès : le consentement est inexistant et ne fait donc pas partie des éléments qu'elle doit prouver.
Pour ce qui est de la relation sexuelle admise, l'enjeu est donc moins la volonté de l'adolescente que la nature du lien qui unissait les deux personnes. L'accusé a d'ailleurs témoigné en ce sens. Radio-Canada rapporte qu'il a reconnu un rapport sexuel avec une élève de 16 ans dans un garage, le 18 novembre 2023, avant un spectacle équestre, affirmant qu'elle avait insisté. Il a aussi nié avoir utilisé son statut d'entraîneur. Il a ajouté que son rôle se limitait aux moments où il donnait un cours, et qu'à cet instant précis il agissait comme gérant d'écurie et propriétaire.
La poursuite a contesté cette lecture en contre-interrogatoire. Radio-Canada raconte que la nervosité de l'accusé était de plus en plus palpable et que plusieurs contradictions ont été soulevées, notamment entre son témoignage au tribunal et celui livré à la policière après son arrestation. L'accusé a expliqué avoir voulu garder le silence, comme le lui avait suggéré un avocat.
Il reviendra au juge Roy d'expliquer aux jurés les critères juridiques, dont la manière d'apprécier une relation d'autorité. La loi invite à considérer notamment l'âge de l'adolescent, la différence d'âge, l'évolution de la relation et l'emprise ou l'influence de la personne sur l'adolescent.
Un dossier né dans le milieu équestre de Sutton
Les faits allégués se seraient déroulés au Domaine Avalon, à Sutton, en Estrie, où l'accusé a été entraîneur et copropriétaire. Noovo Info rappelait en 2024 qu'il avait contribué au lancement du spectacle Cavalia Odysseo en 2011 et qu'il était devenu propriétaire et gestionnaire du domaine en 2020. Radio-Canada le décrivait comme une figure bien connue du milieu équestre.
Les premières accusations remontent à 2024. L'accusé avait été arrêté par la Sûreté du Québec le 20 juin de cette année-là, puis relâché le lendemain avec des conditions, dont l'interdiction d'occuper un emploi ou un travail bénévole le plaçant en relation de confiance avec des personnes de moins de 18 ans. La SQ avait alors indiqué que l'enquête tendait à démontrer qu'il aurait pu faire d'autres victimes mineures. Le dossier compte aujourd'hui deux plaignantes, et une ordonnance de non-publication protège leur identité.
Ce contexte éclaire un aspect souvent invoqué dans les témoignages : la dépendance. Une plaignante a expliqué à la cour, selon La Voix de l'Est, avoir commencé en donnant du temps à l'écurie en échange de conseils gratuits, avant de devenir employée. Selon Radio-Canada, l'autre a dit avoir gardé le silence par peur de tout perdre, y compris son emploi et son cheval. Une témoin a confié que les adolescentes voulaient surtout ne pas perdre leur écurie, ce qui expliquait leur silence.
Ce qui vient
Le processus est maintenant balisé. Mardi, le juge donnera ses directives, puis les 13 jurés se retireront. Ils devront être unanimes pour chacun des six chefs. Un verdict de culpabilité sur certains chefs et d'acquittement sur d'autres demeure possible, puisque les chefs sont évalués séparément. Si l'accusé était déclaré coupable, des observations sur la peine suivraient à une date ultérieure. S'il était acquitté, la présomption d'innocence qu'il a invoquée tout au long du procès serait confirmée.
Dans l'un ou l'autre cas, les débats de Sherbrooke illustrent une réalité que les tribunaux retrouvent régulièrement dans les sports et les loisirs encadrés par des adultes : la frontière entre l'amitié et l'autorité, lorsque l'entraîneur est aussi l'employeur, le propriétaire et la porte d'entrée vers la carrière d'un jeune. C'est cette frontière que douze citoyens ordinaires devront situer dans les prochains jours.
