Pendant des années, les fabricants chinois de processeurs graphiques (GPU) ont brûlé des milliards de yuans en recherche sans jamais afficher un trimestre bénéficiaire. Le troisième trimestre de 2026 marque un tournant symbolique : plusieurs d'entre eux ont enfin basculé dans le noir. Reste à savoir si ces profits, encore minces, résisteront à la pénurie mondiale de mémoire et aux caprices de la géopolitique.
Un jalon franchi sur fond de vide laissé par Nvidia
Selon le South China Morning Post, les fabricants chinois de puces d'IA dits « pure players » ont franchi une étape importante au troisième trimestre, plusieurs d'entre eux affichant un profit. Moore Threads, MetaX et Iluvatar CoreX se disputent le marché laissé vacant par Nvidia, dont les processeurs haut de gamme sont soumis à de strictes restrictions américaines à l'exportation.
Le cas le plus spectaculaire est celui de Moore Threads. Le quotidien hongkongais rapporte que l'entreprise de Pékin, l'un des « quatre petits dragons » chinois du GPU, a dégagé un bénéfice net ajusté de 49,26 millions de yuans (environ 7,4 millions de dollars américains), porté par une hausse de 1 774 % de son chiffre d'affaires sur un an. Il s'agit de son premier trimestre rentable. MetaX, établie à Shanghai, a de son côté inscrit un bénéfice net de 26,5 millions de yuans, son deuxième trimestre profitable de l'année.
Le contexte explique ce rebond. D'après l'analyse de China AI Dispatch, Nvidia a largement cédé le marché chinois : son processeur H20 a été bloqué en avril 2025, et le H200, autorisé par Washington en janvier 2026, ne s'est en pratique presque pas vendu. Pékin, de son côté, a poussé ses entreprises à se tourner vers des solutions nationales. Huawei domine le segment, devant Cambricon, Hygon, Moore Threads et Biren.
Des profits réels, mais très minces
Il faut toutefois lire les chiffres de près. Selon le site MLQ, qui synthétise les rapports trimestriels, le bénéfice de Moore Threads hors éléments non récurrents s'établit à 20,07 millions de yuans pour le trimestre. Sur neuf mois, l'entreprise a gagné 37,7 millions de yuans, contre une perte de 724 millions un an plus tôt, mais elle perd encore 131 millions de yuans si l'on retire les éléments exceptionnels.
L'analyse publiée par China AI Dispatch va plus loin. Les revenus non récurrents de la période comprennent notamment 91 millions de yuans en subventions publiques et 89,5 millions en gains sur actifs financiers. Surtout, le flux de trésorerie d'exploitation de Moore Threads est négatif de 3,31 milliards de yuans sur neuf mois, soit un peu plus que ses ventes de 3,29 milliards. L'entreprise a déboursé 5,15 milliards de yuans pour des biens et services, mais n'en a encaissé que 3,14 milliards auprès de ses clients. Son inventaire a plus que doublé, ce qui signifie qu'une partie du « profit » est immobilisée dans des entrepôts.
Le cas de MetaX illustre un autre brouillage. Son chiffre d'affaires du trimestre a bondi de 367 % pour atteindre 1,5 milliard de yuans, mais une charge d'évaluation à la valeur de marché de 383,4 millions de yuans a réduit son bénéfice attribuable à 26,5 millions, rapporte MLQ.
Cambricon, spécialiste des circuits intégrés spécialisés (ASIC), se situe dans une autre catégorie. D'après Crypto Briefing, son bénéfice net de neuf mois a progressé de 131 % pour atteindre 3,715 milliards de yuans, et celui du seul troisième trimestre s'élève à 1,404 milliard, en hausse de près de 148 %. Mais son chiffre d'affaires trimestriel de 3,53 milliards de yuans est resté nettement sous les 6,26 milliards attendus par les analystes, ce que le site attribue à une pénurie d'un composant mémoire clé. Le South China Morning Post note que ses stocks ont grimpé de 3,42 milliards de yuans en un trimestre pour atteindre 11,6 milliards, avec une dépréciation de 502 millions sur neuf mois.
Le goulot d'étranglement : la mémoire HBM
C'est là que se joue la suite. La mémoire à haute bande passante (HBM) est indispensable pour entraîner et faire fonctionner les grands modèles d'IA. Le South China Morning Post indique que le secteur chinois fait face à une pénurie aiguë : selon des vérifications de Morgan Stanley dans la chaîne d'approvisionnement, le prix d'usine de modules HBM3e de 36 Go est passé d'environ 500 dollars américains à plus de 4 000 sur les marchés parallèles.
La Chine n'est pas seule à souffrir. Selon IEEE Spectrum, la HBM coûte en général trois fois plus cher que les autres types de mémoire et représente 50 % ou plus du coût d'un GPU assemblé. Les trois grands producteurs, SK Hynix, Samsung et Micron, détournent leur capacité de fabrication vers cette mémoire, ce qui fait grimper les prix de la mémoire conventionnelle partout dans le monde. Mais les fabricants chinois sont plus exposés, puisque Washington a resserré en décembre 2024 les exportations de certains produits HBM vers la Chine. Selon Reuters, ils dépendent depuis de circuits parallèles où la mémoire coûte plusieurs fois le prix payé ailleurs.
Les conséquences se voient déjà sur les marges. Moore Threads a vu sa marge brute reculer de plus de 8 points de pourcentage sur un an pendant les trois premiers trimestres, parce qu'elle a constitué des stocks de composants coûteux, rapporte le quotidien hongkongais. En septembre, Reuters révélait que Huawei, Cambricon, MetaX et Iluvatar CoreX avaient tous relevé leurs prix : la carte Ascend 950DT de Huawei dépasse désormais 250 000 yuans, soit 20 % à 50 % de plus qu'il y a deux mois, et la puce Cambricon de prochaine génération coûte 20 % à 30 % de plus que prévu.
Or, comme le souligne le South China Morning Post, ces hausses se heurtent à une réalité commerciale : les clients attendent des solutions nationales moins chères que Nvidia, pas aussi coûteuses.
Des clients encore peu diversifiés
Le second risque tient à la clientèle. Morgan Stanley, cité par le quotidien, estime que la commande d'environ 20 000 unités de la puce C600A de MetaX par le géant du commerce en ligne JD.com ne constitue pas une preuve suffisante d'adoption plus large par les grands infonuagiques. L'entreprise demeure donc tributaire de projets publics et régionaux de calcul. La banque a abaissé ses prévisions de marge brute de MetaX pour 2027 et 2028, et juge que la livraison en volume de sa prochaine puce C700 pourrait glisser jusqu'à la fin de 2027.
La concurrence interne s'intensifie aussi. Le South China Morning Post rapporte qu'Iluvatar CoreX a présenté le mois dernier son GPU Tiangai 300, qui égalerait ou surpasserait le H200 de Nvidia dans des charges de travail réelles, une affirmation de l'entreprise qui reste à confirmer de façon indépendante. Cambricon, elle, a livré sa puce MLU692 à un grand fournisseur d'infonuagique pour essai et, selon Morgan Stanley, pourrait en expédier près de 350 000 unités l'an prochain.
Plus largement, la capacité de fabrication constitue un plafond. Selon China AI Dispatch, les contrôles sur les équipements de fabrication ont tenu : le fondeur SMIC ne peut toujours pas produire en volume des puces de pointe. Huawei affirme elle-même ne pas pouvoir fabriquer assez de cartes Ascend pour satisfaire la demande chinoise, selon un article de Bullet News, qui précise toutefois qu'aucun chiffre de production audité n'est disponible.
Washington, Pékin et le jeu des permis
La politique américaine ajoute de l'incertitude. Le Diplomat rappelle que l'administration Trump a approuvé en décembre 2025 la vente de H200 à la Chine moyennant un prélèvement de 25 %, mais que Pékin garde le contrôle du robinet en encadrant strictement la distribution de ces puces, de façon à préserver les ventes de Huawei. Les règles ont depuis fait plusieurs allers-retours, et un durcissement ou un assouplissement soudain peut redistribuer les cartes du marché chinois en quelques semaines.
Si Nvidia revenait en force avec des puces plus performantes, les jeunes fabricants chinois perdraient une partie de leur marché captif. Si Washington resserrait au contraire l'accès à la mémoire ou aux outils de fabrication, ils verraient leurs coûts grimper encore. Dans les deux cas, leur rentabilité dépend de décisions qu'ils ne contrôlent pas.
Que disent les analystes?
Les avis sont partagés. Selon le South China Morning Post, Goldman Sachs estime que la survie à long terme des fabricants chinois dépendra de leur capacité à maintenir la rentabilité tout en améliorant la capacité de fabrication locale et les rendements de production. Nomura, de son côté, soutient que les marchés sous-estiment encore à la fois l'ampleur de la demande d'IA et les profits qu'elle peut générer dans toute la chaîne de valeur, tout en prévenant que des réductions durables des engagements de calcul ou des retards importants de projets financés compromettraient ce scénario.
La demande, elle, ne faiblit pas. Selon FourWeekMBA, qui cite des données d'un organisme public chinois relayées par Caixin, la demande de calcul d'IA a augmenté de 417 % au premier trimestre contre 128 % pour l'offre. Cet écart explique pourquoi les fabricants vendent tout ce qu'ils peuvent produire, mais aussi pourquoi les composants rares sont si chers.
Ce qu'il faut retenir
Les premiers profits des fabricants chinois de puces d'IA sont réels, mais ils reposent sur un équilibre fragile. D'un côté, une demande qui dépasse largement l'offre, un marché protégé par les restrictions américaines et un soutien public massif. De l'autre, des marges rognées par la mémoire, des inventaires qui gonflent, une trésorerie négative chez certains et une clientèle encore concentrée sur les projets publics.
Les prochains trimestres diront si ces entreprises peuvent convertir la croissance en profits durables. Les indicateurs à surveiller sont clairs : l'évolution des marges brutes, l'adoption par les grands infonuagiques privés, les progrès de la fabrication nationale de mémoire et de puces, et les prochaines décisions de Washington et de Pékin sur les licences. Pour l'instant, la tendance est prometteuse, mais elle tient à peu de fils.
